‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 73 sur 92 · CHAPITRE DES CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CHAPITRE DES CONCLUSIONS

sont finement rapportés ici; joints aux nuances du langage, ils transforment en drames poignants les scènes en apparence les plus indifférentes » ; et devant ces scènes si admirablement décrites, si magistralement interprétées, le lecteur surpris, plongé dans une contemplation intérieure, assiste en effet à un spectacle. La pensée de l'auteur le pénètre avec la force d'un boulet de • canon; par le fait de la réalité des images, il éprouve le charme d'une vision formidable. Souvent il ne peut plus continuer à lire, La surexcitation produite par ce concert de notes superbes, bou- Heversantes du langage humain, étreint son cerveau comme un cauchemar. Il rit, il pleure, s'attendrit, se met en colère, parle, imarche, comme tous ces gens avec qui il vit en pensée quelques Keures, croyant les toucher, les entendre, s'imaginant les reconnaître, multipliés autour de lui avec ce nombre infini de traits que l'esprit dégagé, devenu subtil par l'étude, embrasse, comme avec des yeux vivants. Certains lecteurs, plus empoignés que d'autres, s'emballent. N'a-t-on pas vu à Venise, raconte Sainte- Beuve, une société de gens du meilleur monde se former pour essayer de « revivre» les Scènes de la vie parisienne .hes membres de cette association s'étaient, paraît-il, distribué les emplois. On ne se proposait pas de jouer ainsi une vulgaire pièce de théâtre sur une scène de convention. Prenant pour cadre réel la vie vénitienne où, de temps immémorial, ainsi que le prouvent les monuments, les passions telles (jue l'amour, la volupté, la jalousie, le despotisme, ont atteint des proportions inimaginables, on devait donner suite à l'existence des personnages de Balzac. Nous nous demandons à ce sujet si le grand chef des lazzaroni, sans jJoute choisi pour entrer dans la peau de Vautrin, avait mission de remplir effectivement son rôle vis-à-vis les Esther Gobseck, les Rastignac, les Nucingen et les Ilubempré de Venise. Quel 7hire assez étonnant devait renouveler les exploits de Corentin, dé Bibi-Lupin, de La Pcyrade? Qui se serait chargé d'être la Zdmbinella ou Paquita Valdès? Ces aimables Vénitiens auraientils fini par « désirer la mort du Mandarin », pensée dont s'est toujours défendu Rastignac, malgré ses autres fautes? Tout cela est bien amusant. Mais quel hommage, malgré son côté bouffon,

rendu à cette indicible sympathie qu'éveille chez presque tous la lecture de la Comédie humaine.

On a presque raison de dire, avouons-le, en parlant de Balzac, que ce diable d'homme a le pouvoir de vous faire intéresser même à des scélérats. Mais ce n'est pas les absoudre et honorer leurs personnes que d'admirer dans leurs portraits le génie, le coup de pinceau de l'artiste. Le lecteur, s'élevant un moment dans ce prestigieux domaine de la fiction au-dessus des misères terrestres, se met à la place de Dieu; il pardonne la faute après le repentir ou l'expiation. Si ce même lecteur faisait partie d'un jury d'assises dans la vie réelle, il s'empresserait de condamner les coupables. Etre disposé à la clémence vis-à-vis de malfaiteurs ou approuver leur conduite sont deux sentimenta' bien opposés. Le premier, chez les honnêtes gens, dépend de leur tempérament ou de leur caractère. Le second n'appartient qu'aux gredins. Il est des critiques en morale qui, pour faire pièce à Balzac, veulent que l'on confonde les deux. A leur aise, mais qu'ils nous permettent de penser différemment. En résumé, ce lien mystérieux qui unit l'âme du lecteur à l'écrivain, et provoque l'enthousiasme, la participation aux idées exprimées, l'amitié même, Balzac le fait naître plus fortement qu'aucun romancier, et cela par la supériorité de son art à composer l'action, bien plus que par les qualités d'un style très souvent défectueux.

Nous avons parlé de style; il est temps de juger dans Balzac cet élément de la forme, si intimement lié à la pensée de l'auteur ; et c'est là, peut-être, le point le plus délicat de notre étude. Le style de Balzac a besoin d'être compris d'une façon toute particulière. Ses qualités et ses défauts peuvent se résumer dans le caractère personnel de l'écrivain et un peu dans i^ caractère général de son époque. La langue française est un coursier moins fougueux que rétif, que chaque écrivain, à son tour, a soumis au mors et à l'éperon. Balzac en a été un étonnant dompteur. Personne ne lui a plus impérieusement fait rompre ses habitudes et varier ses allures. Il a découvert dans notre langue des articulations qu'on ne soupçonnait pas, des

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