‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 75 sur 92 · CHAPITRE DES CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CHAPITRE DES CONCLUSIONS

toutes les ressources du néologisme et de découvrir le secret de certains effets dans telle et telle locution neuve? Pas toujours, assurément. Quoiqu'il nous paraisse impossible, étant donnes son tempérament et le but qu'il se proposait, qu'il ait pu faire différemment, nous devons reconnaître que l'art d'écrire dans la pure acception du mot, lui faisait totalement défaut. Il avait plus de science que d'art, et par conséquent il écrivait mal II a presque atteint dans son genre l'idéal de la perfection; il est descendu très habilement à des profondeurs où d autres se seraient infailliblement égarés; mais il a méconnu deux des éléments principaux du génie de notre langue si bien compris par Voltaire : la concision et l'élégance. Sa gloire n'a pas à en souffrir, car, alors même que l'on ne trouverait pas dans son tempérament d'écrivain réaliste l'excuse de ses écarts de style, on pourrait dire de lui ce qu'a dit dernièrement des romantiques, avec l'autorité d'un parfait critique de lettres,un de nos hommes d'État - « Le romantisme, c'est la liberté des hommes de génie, de ceux qui n'ont pas besoin de règle, parce qu'ils sont la règle des autres; ceux qui imitent la liberté des hommes de génie, sans avoir leur génie, tombent dans la trivialité. » Ces paroles ont été prononcées dans un éloge rendu à la mémoire de deux gloires jumelles, de deux romanciers, Edmond About et Jules Sandeau, ce dernier ami et contemporain de Balzac. Elles s appliquent exactement à l'auteur de la Comédie humaine et renferment l'absolution de ses nombreuses fautes contre le goût et la grammaire. Balzac n'a écrit comme personne, c'est vrai; il avait son style propre; mais bien hardis ont été ceux qui ont voulu le suivre dans la voie semée d'abîmes qu'il parcourait, lui, sans danger. La plupart s'y sont perdus.

Une chose curieuse à observer, c'est que, de nos jours, les romanciers naturalistes n'ont eu rien do plus pressé que de s approprier tous les défauts de stylo de Balzac, croyanl sans doute en prendre les beautés. Certains lui ont emprunté une forme emphatique et déclamatoire, négligeant de la corriger par la

1. M. Léon Say, Discours de réception à l'Acadcmie franraise.

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force et la couleur de la diction. D'autres, dont le goût pour les laideurs physiques aussi bien que morales va jusqu'à l'ordure, ont renchéri sur la trivialité de certaines expressions de la Comédie humaine, afin de dépasser le maître dans la voie du réalisme. Les coupables excès de langage de ces derniers ont contribué, bien plus que les idées qu'ils expriment, à faire dire que l'on doit à Balzac ce qu'un critique a appelé « la littérature brutale des contemporains ». Cette accusation, injustifiée au point de vue du fond, a quelque raison d'être si l'on se place exclusivement sur le terrain de la forme; mais nous ne saurions trop l'atténuer. Bien avant Balzac, les divers langages propres à certains milieux et que nous nommons « argots », ont existé. Si le romancier les a employés, il l'a fait sobrement et toujours à propos. De même que ses procédés de style lui étaient dictés par ses raffinements de pensée, son entêtement à observer la couleur locale; de même, la débauche écœurante de vulgarité, affichée par les naturalistes, provient de leur tendance, peutêtre irrésistible, à n'observer que les côtés bas, répugnants ou hideux de l'humanité. Mais nous croyons que, pour avoir le goût faux ou mauvais, un écrivain n'a pas plus besoin de maître que l'homme pour déraisonner. Les naturalistes n'auraient pas dû dépasser les limites imposées à l'analyse et à l'observation par les règles de la littérature et les convenances sociales. Ce n'est point Balzac tout seul qui les a inspirés.

Par conséquent, nous nous bornerons à affirmer une fois de plus que Balzac, aussi peu amoureux d'élégance en fait de style que de beauté plastique en fait d'art, ne possédait pas, dans le langage, l'instinct musical, cher aux fins lettrés. Il n'était pas suffisamment doué de ce sentiment de l'harmonie, si recommandé par les anciens, qui a fait le triomphe de Jean Jacques Rousseau, de Bernardin do Saint-Pierre, de Chateaubriand. De plus, par certaines expressions, cherchées pour mieux frapp. l'esprit du lecteur en rendant la pensée, Balzac a réellement contribué à abaisser en France, de nos jours, l'aristocratie du style. C'est, croyons-nous, un reproche fort juste à adresser à l'auteur de la Comédie humaine. Nous nous tenons en cela bien loin de

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