‹ L'œuvre de H. de BalzacChapitre 76 sur 92 · CHAPITRE DES CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CHAPITRE DES CONCLUSIONS

la formule de « littérature brutale », inventée par certains critiques pour désigner un genre dont l'origine est imputée à Balzac. Mais, quelque passionnée que soit notre admiration pour le plus grand de nos romanciers, nous constatons avec regret que ses plus mauvaises habitude de style semblent être devenues la règle d'un trop grand nombre d'écrivains.

On raconte qu'un directeur de journal, ami de Balzac, se plaignait un jour de la structure bizarre de certaines phrases d'un feuilleton : « En conscience, cela n'est point français, disait-il. — *Bah! répHqua Balzac, cela le deviendra. » Eh bien, non. ça ne l'est pas devenu, et c'est tant mieux pour notre langue 1 II est un coin du monde des lettres, où se conservent avec un soin jaloux les traditions de pureté du style, que le véritable talent ne dédaignera jamais de faire accorder avec les règles du beau et du sens moral. Ce sont précisément des romanciers quelque peu poètes qui ont donné les premiers l'exemple. Parmi eux, il en est deux ou trois, dont le talent s'est particulièrement exercé à mettre en relief laristocratie, très effacée de nos jours, de la vie parisienne. Sans avoir la puissance et l'envergure de Balzac, ces auteurs possèdent, comme artistes, une àme aussi délicate et aussi sensible que celle montrée, quand il le voulait, par l'auteur de la Comédie humaine. Ils excellent dans les portraits de femme. Comme écrivains, ils ont fait revivre dans leur prose cette suprême élégance, cette nervosité aristocratique, qui en font actuellement les maîtres les plus sympathiques en l'art d'écrire. Nous sommes heureux de pouvoir opposer leur style et celui de quelques autres, dignes héritiers ceux-là des qualités

• , de sentiment de Balzac, au langage trop cru et plein de solé-

cismes des naturaUstes, ainsi qu'au maniérisme faux ou grossiè-

Vîîment romanesque qui est une des contradictions flagrantes de

l'art de ces derniers. S'il s'opère en littérature une réaction du

'sentiment contre la matière, il est temps que notre langue suive

• Je mémo courant de réaction contre les envahisscmcnls de l'argot

• et les intempérances tic style, dont l'abus Unirait par déprécier -i;^ la gloire des lettres françaises.

Pour achever d'expliquer le style de la Comédie humaine,

il faut ajouter un mot sur la manière de travailler de l'auteur. Personne, mieux que Théophile Gautier, n'a su dire les grandes difficultés qu'éprouvait Balzac à écrire ; aussi lui empruntonsnous ce qu'il rapporte à ce sujet de son ami intime : « Contrairement aux écrivains de l'école romantique, qui tous se distinguèrent par une hardiesse et une facilité d'exécution étonnantes et produisirent leurs fruits presque en même temps que leurs fleurs dans une éclosion pour ainsi dire involontaire, Balzac, l'égal de tous'comme génie, ne trouvait pas son moyen d'expression ou ne le trouvait qu'après des peines infinies. Fondeur obstiné, il rejetait dix ou douze fois au creuset le métal qui n'avait pas rempli exactement le moule, et il n'arrivait qu'après un dur travail à débarrasser l'œuvre des bavures de la coulée. Comme Bernard Palissy, il eût brûlé les meubles, le plancher et jusqu'aux poutres de sa maison pour entretenir le feu de son fourneau et ne pas manquer l'expérience. Les nécessités les plus dures ne lui firent jamais livrer une œuvre sur laquelle il n'eût pas mis le dernier effort, et il donna d'admirables exemples de conscience littéraire. Dans les nombreuses épreuves écrites sur le même sujet, la comparaison de la pensée de Balzac, à ses divers états, offrirait une étude bien curieuse et contieadrait de profitables leçons. »

Cet exposé du pénible enfantement littéraire de Balzac jette la lumière la plus vive sur les résultats que nous en fait connaître son style. On comprend parfaitement, d'après cela, et les longues périodes du romancier et ses analyses patientes, ennuyeuses à lire pour les esprits un peu vifs; mais en revanche, quelle âme, quelle passion, quelle puissance souveraine se dégagent de l'idée, lorsque le penseur opiniâtre a trouvé le mot qui convient! Comme on est récompensé d'avoir courageusement gravi avec lui le chemin rocailleux, hérissé d'obstacles, de cet Olympe littéraire, au sommet duquel éclate tout à coup, comme l'étourdissant [finale d'une longue ouverture, la merveilleuse sensibilité de l'écrivain! Aussi, après avoir constaté les défauts de Balzac, nous nous empressons de rapporter ce que disait Sainte^ Beuve en parlant de Saint-Simon : « Respectons le style des

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