CHAPITRE DES CONCLUSIONS
la masse des Français ne lit peut-être plus suffisamment. On préfère généralement dans toute époque l'actualité. Peu d'hommes, et ce sont uniquement les savants ou les artistes, ont le goût des choses disparues et les étudient pour les comparer aux choses présentes. Si de nos jours on lit moins Balzac qu'en 1830, c'est presque une preuve qu'il devient classique dans son genre, car l'impression produite sur le lecteur d'à présent ou d'autrefois est la même, le nombre des lecteurs n'y fait rien. Seulement, notre ordre politique et social a beaucoup changé depuis Balzac. De nouvelles applications de principes ont été faites dans tous les sens. La science n'est pas restée stationnaire ; par l'expérience elle a décuplé les résultats appliqués à la vie matérielle. Tout cela fait que la plus grande partie des lecteurs de la Comédie humaine, se souciant peu de connaître la société de 1830, ne recherchent plus dans Balzac que l'invariable histoire du cœur ' humain, d'où, la rareté de ceux qui goûtent complètement le grand écrivain et aiment à revivre dans un passé qu'ils croient toujours meilleur que le présent.
Notre étude, avec son cadre restreint, est impuissante à mettre en relief toutes les beautés spéciales de la Comédie humaine sans exception; mais, puissent les pages qu'on vient de lire, inspirer à tous, par les indications que nous nous sommes eiforcé de .^'donner, le désir de lire Balzac, pour approfondir les qualités de i/éon œuvre et en tirer profit. Parmi les gloires de notre siècle, si fécond en savants, philosophes, artistes, hommes iri-llal, il en est une pour laquelle on ne sauiait trop avoir d'enthousiasme et «l^^cspcct, c'est Celle de l'historien en général, qu'il soit savant, poète, ou simple romancier comme Ikilzac. C'est à l'hisloiien qu'on doit l'iturnortaliié dos gloires d'une époque, l'explicalion des monumenls, la transmission des idées, des règles du progrès, de rexem()le à suivre ou à éviter, fj'historien de mœurs, en particulier, résume dans ses œnivres l'eiiMMuMe des Iradilions eivilisalrices qui caractérisent un |)euple dans un lemps donné. Halzac a été pour nous cet historien. [1 en faudrait un comme
lui tous les demi-siècles. Lorsque, dans les temps futurs, on voudra connaître les mœurs de la première moitié du xix° siècle, on consultera son œuvre. La Comédie humaine servira aux historiens et aux philosophes de l'avenir pour compléter leur jugement sur notre société française actuelle; elle éclairera l'opinion dernière des penseurs d'alors ; et Balzac, dans la postérité, pourra être appelé le Tacite ou le Saint-Simon de son siècle.
Novembre 18S7-aoùt 1888.