CHAPITRE PREMIER
La Propagation de la Foi dans le passé. — Les ressources de l'Apostolat. — Une vue de l'avenir. — Comment remplacer les anciens subsides ?
Quand on parcourt les anciens récits relatifs aux missions, on est frappé de ce fait que les missionnaires ne paraissent pas préoccupés d'une absence possible de ressources ; on ne les voit pas solliciter les subsides de ceux qu'ils entretiennent de leurs travaux apostoliques. Certes, les prêtres de Jésus-Christ qui vont, au loin, annoncer sa parole sont souvent semblables aux premiers Frères Mineurs bravant la faim et la soif, sauvés parfois de la mort par une intervention céleste, à ce Père Jean-Marie Leria, qui, au milieu même du xvii® siècle si favorable aux missions, traversa le Tonkin nu-pieds et vêtu seulement de haillons. Un grand nombre de généreux apôtres, depuis de grands saints jusqu'à des hommes d'une vertu commune, riches seulement de la croix du Christ, privés même des choses essentielles à l'existence, laissèrent sur le sol tantôt brûlant, tantôt glacé des régions lointaines, la trace de leurs pas. Néanmoins, dans son ensemble, on sent une sensible
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différence, au point de vue qui nous occupe, entre les siècles passés et le XIX^ ou le XX® siècle. Aujourd'hui, les missionnaires font d'incessants appels à la charité des fidèles.
Ce que nous venons de constater s'explique aisément. Nous sommes revenus, depuis plus de cent ans, aux temps où saint Paul exhortait les membres des Eglises auxquels il s'adressait, à venir en aide aux chrétiens et aux apôtres des autres Eglises. « Maintenant, écrivait-il aux Romains, je m'en vais à Jérusalem porter des secours aux fidèles, — car les Eglises de Macédoine et d'Achaïe ont résolu de faire part de leurs biens à ceux d'entre les Saints de Jérusalem qui sont pauvres,. — cela leur a plu : aussi sont-ils pleins de reconnaissance ; car si les Gentils ont participé aux richesses spirituelles des Juifs, ils doivent aussi leur faire part de leurs biens temporels. — Après donc que j'aurai rempli ce devoir, et que je leur aurai distribué cette aumône, je passerai chez vous pour aller en Espagne (i). » « Que le premier jour de la semaine, écrivait-il aux Corinthiens, chacun de vous mette quelque chose de côté, réunissant ce qu'il veut donner : afin qu'on n'attende pas mon arrivée pour recueillir les aumônes. — Et quand je serai arrivé, j'enverrai ceux que vous m'aurez marqués par vos lettres, porter vos libéralités à Jérusalem (2). »
A l'époque où les fidèles s'unissaient pour venir en aide à leurs frères des villes lointaines et aux
(i) Epist. ad Rom., XV, 25, 20, 27, 28. (2) Epist. ad Cor. I, XVI, 2, 3.
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apôtres qui les évangélisaient succéda celle où, suivant la remarque du P. Monsabré (i), les puissances spirituelles et temporelles de ce monde concouraient à l'établissement du règne de Jésus- Christ. La richesse des Ordres religieux auxquels appartenaient les missionnaires^ la générosité de bienfaiteurs puissants, les secours des gouvernements permirent aux ouvriers de l'Evangile de poursuivre les labeurs féconds.
Il serait bien difficile de donner une vue complète de tout ce que firent, dans les siècles passés, ces puissances spirituelles et temporelles auxquelles nous venons de faire allusion. Le Saint- Siège, d'abord, ne devait pas manquer d'aider de ses deniers, dans la limite où il le pouvait, les apôtres qu'il envoyait prêcher la bonne nouvelle et sauver des âmes (2). Quant aux Souverains
(i) Discours prononcé en faveur de la Propagation de la Foi, le 20 mars 1891, à la Primatiale de Lyon.
(2) Les Papes s^ sont toujours préoccupés de l'envoi des missionnaires dans le monde entier, et ont pourvu, dans la mesure où ils pouvaient le faire, à leirs besoins. Grégoire XIII créa, le premier, à Rome, des collèges pour y élever de futurs missionnaires. Clément VIII rôunit plusieurs cardinaux dans le but de s'occuper spécialement des missions. Le 22 juin 1622, Grégoire XV, qui régna seulement deux ans et cinq mois, fonda la Congrégation de la Propagande « pour connaître et décider de toutes les questions qui se rattachent à la Propagation de la Foi dans le monde entier ».
Les Souverains Pontifes créèrent des revenus à la S. C. de la Propagande : Grégoire XV, le premier, lui fit de nombreuses libéralités. Citons encore Urbain VIII, le fondateur du célèbre séminaire de la Propagande, Pie VII, etc.
Pie IX, par la Bulle Romani Portifices du 6 janvier 1862, a ciéé une Congrégation spéciale chargée de s'occuper uniquement des églises orientales, mais qui, en réalité, n'est qu'une section de la Congrégation générale de la Piopagand/î ; elle a le même Préfet,
catholiques, animés de l'esprit de foi, ils se montrèrent d'une constante générosité vis-à-vis des missionnaires comme on peut le montrer par de nombreux exemples depuis les temps reculés du moyen âge jusqu'à la veille de la Révolution.
Lorsque saint Pierre Nolasque, pour prendre le chef d'un Ordre qui eut jadis une grande importance par les services qu'il rendit aux peuples et à l'Eglise, eut fondé l'Ordre de la Merci, et eut reçu l'habit religieux des mains de Bérenger, évêque de Barcelone, Jacques P'', roi d'Aragon, se déclara son protecteur, lui assigna d'importants revenus et lui abandonna un quartier de son palais. Cette partie de la demeure royale fut bientôt transformée en un magnifique monastère. Après le premier chapitre général de l'Ordre auquel assistèrent Jacques d'Aragon et saint Raymond de Pennafort en [220, saint Pierre Nolasque se rendit à \'alence, alors aux main 3 des Maures, comblé de bienfaits par le roi, la reine, les archevêques et les évêques. Les grands de la cour voulurent aussi contribuer à cet acte de haute charité. Quant à lui, il avait des terres en Languedoc qu'il vendai t par parcelles pour en employer le prix au rachat des captifs (i).
Les rois d'Espagne et de Portugal se montrèrent très généreux envers les missionnaires qui partaient pour le Nouveau-Monde, et constituèrent
En 1872, le gouvernement italien ayant mis la main sur les biens de la Propagande les a convertis en titres italiens dont il sert la rente, (y o'w Annuaire Pontifical catholique, année 1899, par Mgr Battandier.)
(i) Histoire de l' Ordre de Notre-Dame de la Merci, institué pour la rédemption des captifs, depuis la fondation. Paris, 1691, chez Antoine Vuarin, rue Saint-Jacques, au Saint- Scapulaire.
aux églises d'importants bénéfices. Nous lisons, dans une Relation des Missioti^ du Paraguay, par le célèbre Muratori, que le roi d'Espagne donnait trois cents piastres à chaque missionnaire envoyé, par son ordre, d'Europe au Paraguay, et fournissait aux frais de son embarquement ; de plus, le trésor royal versait dix mille piastres poui l'entretien des missionnaires de cette région. C'était aussi le Souverain qui fournissait à toutes les nouvelles églises les ornements sacrés et une cloche. Sur sa cassette était encore prélevé le vin pour les messes et l'huile pour les lampes brûlant devant leSaint Sacrement. « Cette dépense, ajoute Muratori, n'est pas un petit objet parce qu'on est obligé de faire venir l'un et l'autre d'Europe. » A ces divers débours il fallait ajouter une somme annuelle de cent quarante piastres, par Réduction, pour les remèdes, et les aumônes extraordinaires des rois d'Espagne. Ces aumônes étaient souvent très importantes ; il en venait également des seigneurs espagnols riches et bons chrétiens, surtout quand il était question de fonder une nouvelle Réduction ; elles étaient destinées à secourir les Indiens pauvres et à faciliter l'évangélisation.
Richelieu, qui avait le sentiment très profond de l'utilité des Missions pour la Religion et pour la France, se préoccupait, avec suite, de l'apostolat en pays infidèle et le favorisait. La duchesse d'Aiguillon, sa nièce, envoyait au Canada d'abondantes libéralités destinées à fonder d'abord, à soutenir ensuite, des établissements pieux. Louis XIV, par un arrêt du Conseil, du 27 mars
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1647, accorda une allocation annuelle aux jésuites de ce pays. Le Conseil décida aussi que les missionnaires du Canada seraient dispensés de payer le fret pour leurs vivres, munitions et armes, jusqu'à concurrence de 30 tonnes. Quand le roi assura l'érection de l'évèché de Québec, il lui donna l'abbaye de Maubec en Berry.
Après la fondation du séminaire des Mission» Etrangères de Paris, Louis XIV accorda, à chacun des vicaires apostoliques, NN. SS. François Fallu, évèque d'Héliopolis, Fierre de La Motte-Lambert, évêque de Béryte, etc., une pension viagère de i.ooo livres qu'il porta ensuite à 3.000 (i). Mmes d'Aiguillon et de Ris, ainsi que Mazarin, donnèrent à ces prélats une rente de 600 fr.; Mmes de Bouillon, de Miramion et Fouquet leur firent des dons variant de 3.000 à 6.000 livres. L'Assemblée générale du clergé alloua 6.000 livres et les membres de la Compagnie du Saint-Sacrement en versèrent 20.000, « ce qui faisait dire à l'un d'eux, confondant le principal et l'accessoire, que cetteCompagnie avait fondéla Société des Missions Etrangères. » Louis XIV manifesta aussi sa bienveillance au séminaire en lui assignant une rente de 15.000 livres. Nous voyons le roi accorder la même somme à Mgr Fallu, devenu administrateur général des Missions de Chine, pour l'aider à faire face aux frais d'un voyage en Europe, avec 20.000 livres destinées à offrir des présents aux Souverains du Siam et du Tonkin.
Nous noterons en passant que, lors de son
(i) Histoire générale de la Société des Missions Etrangères^ par Adrien Launay, de la même Société. 3 vol. in-8*, Paris> Téqui, 1894.
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embarquement, en 1 68 1, Mgr Fallu fut salué par les salves des canons du fort de Port-Louis et celles des navires de guerre. Comme le fait observer M. Launay, « la France, comprenant que d'éminents services donnent droit à la gloire, et que gloire vaut noblesse, traitait en prince l'administrateur général des Missions de Chine. »
Quand les Fères de la Compagnie de Jésus s'étaient établis dans la capitale du Tonkin, ils avaient été pourvus des subsides nécessaires à leur subsistance par la province du Japon de laquelle ils dépendaient. Cette province de la Société leur avait assigné un revenu déterminé provenant surtout d'une somme annuelle de 4.000 écus alloués par le Fape Grégoire XIII (i). Le collège de Macao, principal collège de la province du Japon de la Compagnie de Jésus, commencé vers 1565 (2), aidait de ses secours les Missions d'Extrême-Orient qui dépendaient d'elle. Ainsi nous voyons la province dominicaine des Philippines venir en aide aux Missions espagnoles de la côte de Chine et du Tonkin.
Le P. Alexandre de Rhodes, en parlant de ce collège de Macao dont nous venons de faire soupçonner la richesse, dit : « Nostre Compagnie y a un fort grand collège qui peut-estre comparé aux
(i) DelU missioni de ' Padri délia Compagnia di Giesu nella provincia del Giappone e particolarmente di quella di Tumkino libri cinque del P, Gio. Filippo de Marini. Roma> Tinassi i663.
(2) DelP Historia délia Compagnia di Giesji, la Cina descritta dal P. Daniello Bartoli. Roma, Varese, i663.
plus beaux d'Europe, au moins l'église est des plus magnifiques que j'aye veuës, mesme dans toute ritalie à la réserve de Sainct Pierre de Rome. On y apprend toutes les sciences que nous enseignons dans toutes nos grandes académies. C'est là où se forment tous ces grands ouvriers, qui remplissent tout l'Orient des lumières de l'Evangile, de là sont venus tant de martyrs qui couronnent nostre Province, je l'appelle bien-heureuse par ce qu'elle a cette gloire, que dans le seul Japon ■elle conte quatre-vingt dix-sept glorieux Confesseurs du sainct Nom de Jésus-Christ, qui ont scellé de leur sang la fidélité qu'ils avaient promise à leur cher maistre (i). »
Ycrs la fin de sa relation, en parlant des missionnaires qui vont partir sous peu de jours pour aller aux extrémités du monde annoncer à leur tour la parole de Dieu, le P. Alexandre de Rhodes fait allusion aux bienfaits dont les missions sont redevables à de pieuses chrétiennes. Il mentionne « tant de personnes de condition et de piété qui ont embrassé cette Œuvre (des missions) comme la plus glorieuse que la France ait vue depuis plusieurs siècles. Cette grande Reyne qui nous a donné plus de témoignage de sa bonté que nous n'en sçaurions jamais reconnaître, une compagnie des plus vertueuses dames de Paris qui ont travaillé pour nous avec tant de zèle et ont enseigné par leur exemple que les dames peuvent trouver le moyen de prêcher l'Evangile aux Indes sans sortir de leurs maisons et de leurs ménages. »
(i) Divers Voyages et Missions du P. Alexandre de Rhodes «n la Chine et autres Royaumes de l'Orient. Paris, i653, Cramoisy.
Il est intéressant, avant d'aller plus loin, de signaler une tentative qui contenait, en germe, l'Œuvre de la Propagation de la Foi à peu près telle que nous comprenons, aujourd'hui, une institution de cette nature.
En i663, des Mémoires touchant rétabli s s entent dune 7m'ssion dans le troisième m-ojide, aiitreitte7it appelé la terre australe, furent adressés au Souverain Pontife Alexandre VII (Chigi) par un chanoine de la cathédrale de Bayeux, l'abbé Paulmyer . Cet ecclésiastique, arrière-petit-fils d'un indigène américain qui avait été amené en France, en 1504, par un navigateur du nom de Gonneville, et s'y était établi sans esprit de retour, avait eu la pensée de travailler au salut de la race dont il était issu et cherchait le moyen de réaliser cette pensée. Voici ce que disent, à ce sujet, les Annales (i) : « Il y considérait (dans ces Mémoires') les difficultés et les moyens de l'entreprise, et tentait d'y pourvoir par une association dont il traçait le dessein. Il la formait sur le modèle des Compagnies des Indes^ c'est-à-dire qu'il demandait le concours libre de tous, jusqu'aux moindres artisans et servantes, sous la direction d'un petit nombre de gens expérimentés, pour contribuer de leurs biens à ce glorieux ouvrage. Il exprimait enfin l'espoir qu'il plaisait à Dieu de permettre, sous la bénédiction du Saint-Siège apostolique, et l'approbation des puissances supérieures, la naissance d'une sociét*' pour la Propagation de la Foi, c'est-à-dire la pli*
(i) Annales de la Propagation de la Foi, t. XV\ 1843..
excellente de toutes les Œuvres. — Cet homme de bien mourut, sans avoir vu s'accomplir son plus cher désir et le remettant aux mains de Dieu, entre lesquelles rien ne se perd. Souvent, c'est après la mort des justes que leurs bonnes inspirations se répandent, comme une odeur suave autour de leur tombeau. On dirait qu'il y eut ici quelque chose de pareil. »
La dissolution de la Compagnie de Jésus qui avait rendu d'érninents services par le nombre de ses missionnaires et leurs mérites, le Joséphisme, la tempête révolutionnaire, détruisirent la magnifique floraison d'Ordres religieux dont l'Europe chrétienne était couverte. Beaucoup de missions disparurent, et la plupart des autres fut frappée de stérilité. Les sujets manquèrent. Par l'hostilité, l'indifférence oul'impuissance des gouvernements, les sources des revenus se tarirent. Sur certains points, cependant, les missionnaires avaient pu continuer leurs travaux, et la Révolution ayant jeté, sur les plages lointaines, des prêtres qui fuyaient la persécution, l'évangélisation des infidèles n'avait pas entièrement cessé. La reconstitution du séminaire des Missions Etrangères, au commencement du xiX® siècle, ne manqua pas de contribuer à donner un nouvel élan aux travaux apostoliques. Un décret de 1806 ferma, il est vrai, cet important établissement, mais l'interruption ne fut pas de longue durée.
Une question capitale se posa immédiatement. Comment remplacer les ressources disparues? On chercha. L'idée qui germait dans les esprits était imprécise, et les efforts, non coordonnés, ne per-.
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mettaient pas une action régulière et vraiment féconde. La Providence vint en aide à l'apostolat, elle fit naître l'Œuvre de la Propagation de la Foi, se servant comme instruments de sa volonté, d'une pieuse veuve, d'une jeune fille de Lyon « dont ^a vie, consumée en bonnes œuvres, rappelait, suivant l'expression d'Ozanam, les vierges chrétiennes des premiers temps », et de quelques catholiques dévoués à l'Eglise.
Cette grande institution naquit, réunissant à elle seule, comme le fait observer un prospectus imprimé à Lyon, au mois de mai 1835, ^^^ divers caractères des autres bonnes œuvres. « C'est une œuvre de foi, disaient les Conseils, car les Missions sont l'œuvre nécessaire de la foi chrétienne ; c'est une œuvre de zèle, car elle appelle à faire partie de ses adhérents tous ceux qui ont le zèle de la Maison de Dieu ; c'est une œuvre de charité puisqu'elle a pour objet de procurer aux hommes le salut éternel, de substituer la civilisation à la barbarie, de soulager d'innombrables infortunes. » Nous ajouterons volontiers que c'est ine œuvre patriotique et de prévoyance nationa f^, car la charité voyageuse profite, par une action éflexe, à ceux qui en facilitent l'essor. Quels biens tous genres ont rejailli sur nous grâce aux travaux des missionnaires qui, avec notre obole, sont allés porter au loin le nom de notre pays, lui ont conquis des sympathies, et ont même contribué à lui assurer des richesses matérielles I
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