LE MARTYRE DE SAINT ÉTIENNE
La châsse de Gimel, dans la Corrèze, est une des plus belles que l’on puisse voir. Les émaux brillent d’une vivacité incomparable ; les sujets représentés sont pleins de mouvement et de vie: groupés avec entente, ils forment de véritables tableaux.
Fig. 438. — Le martyre de saint étif.nne. — Châsse émaillée du xii' siècle. Haut. om 2 1 5 ; long. om 285 ; larg. om 1 1 3.
Église de Gimel (Corrèze).
La face antérieure (voir figure 438) représente d’abord, dans son panneau inférieur et à gauche, le Christ apparaissant à mi-corps dans une zone de nuages, la tête entourée du
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
nimbe crucifère, bénissant d’une main et tenant de l’autre le livre des évangiles. Saint Étienne, vêtu de l’aube et de la dalmatique, est témoin de ce prodige; c’est le moment où il s’écrie : « Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l’homme qui est debout à la droite de Dieu » (1). De la main droite, il montre cette apparition à quatre Juifs qui se bouchent les oreilles en criant à haute voix qu’il blasphémait, tandis qu’il tient de la gauche un rouleau portant une inscription mystérieuse que nous reproduisons en grandeur naturelle sous la figure 439.
Nous disons mystérieuse car on a vainement essayé d’en donner une explication satisfaisante (2). Charles de Linas pensait, peut-être avec raison, qu’un épigraphiste ignorant avait embrouillé et dénaturé les lettres des sigles II I S XPS qu’on lui avait données pour modèles (3).
Saint Étienne est ensuite conduit au supplice. D’une porte à pentures élégantes, ouverte dans une tour crénelée et surmontée d’un toit en poivrière, sort un personnage qui semble ordonner l’exécution. Deux Juifs entraînent le saint hors de la ville, car la loi prescrivait que le blasphémateur ne fût point lapidé dans l’enceinte de la cité; un troisième, qui paraît être le chef, indique la route que l’on doit suivre.
La toiture nous fait assister à la scène de la Lapidation. Dans une porte analogue à la précédente, on voit un personnage dont la tunique regorge de cailloux; en avant un jeune homme, Saul, qui fut depuis l’apôtre saint Paul, tranquillement assis sur un massif de maçonnerie, garde les habits des témoins qui avaient déposé contre le saint et qui, selon la loi, devaient jeter les premières pierres; le geste qu’il leur fait traduit assez le
(1) Actus apostolorum, c. vu, v. 55.
(2) Joseph Roux, Une Inscription mystérieuse. Tulle, Mazeyrie, impr., 1880.
(3) Linas, La Châsse de Gimel , p. 27, en note. — La châsse de Gimel a été aussi longuement décrite par M. le chanoine Poulbrière dans le Bulletin monumental, année 1875.
Fig. 439. — Inscription de la coasse de gimel.
CHASSES
mot de l’Écriture : Saulus erat consentiens neci ejus. Ces derniers, au nombre de sept, une pierre dans chaque main, entourent le martyr et le lapident à plaisir. Le saint est à genoux, les mains et les yeux levés vers le ciel. La Main divine sort d’un nuage pour recueillir l’âme de son serviteur.
A l’exception du blanc et du noir, toutes les couleurs des émaux ont été employées pour décorer cette châsse, sur laquelle on compte jusqu’à onze tons différents; on y voit même un émail rouge violacé qui sert à teindre certaines parties du costume et des détails d'architecture.
Tous les personnages sont émaillés, sauf les visages et les mains qui sont soigneusement réservés et gravés, ou bien remplacés par des têtes en relief et rapportées après coup; iis se détachent sur un fond de métal doré, gravé, au burin, de menus rinceaux d’un style tout particulier. Cette ornementation, se retrouvant sur un grand nombre de
Fig. 440. — Le martyre de saint Étienne. — ■ Châsse émaillée du xme siècle. (Musée de Guéret. — D’après une photographie de M. E. Molinier.)
châsses qui offrent la même technique que celle de Gimel, laisserait supposer qu’elle est la caractéristique d’un même atelier. Pour ne citer que celles dont nous avons déjà parlé, nous nommerons les châsses de Zell, de Moutiers et de Nantouillet, reproduites sous les figures 251, 409 et 431. Ajoutons que le cartulaire cl’Obasine, nous l’avons déjà dit à la page 87, nous parle d’un orfèvre de Gimel, du nom de Bernard, qui vivait au xne siècle. Serait-ce l'auteur de notre précieux monument?
Les tètes sont ciselées avec une grande finesse, elles sont d’un beau dessin et offrent un grand caractère ; aussi est-on un peu étonné de trouver les mains fort mal dessinées et ayant souvent des proportions démesurées. Les costumes des personnages, ornés de petits disques n'ayant pas plus de omoo2 de diamètre, sont formés de deux ou trois cercles concentriques, dont les couleurs variées sont juxtaposées sans séparations de cloisons métalliques.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
Sur la face postérieure, quatre arceaux en plein cintre retombent sur des colonnes et abritent chacun l’effigie cl’un apôtre nimbé et pieds nus. Saint Jean, saint Pierre et saint Paul ont pour attribut un livre ou un rouleau; saint Philippe porte une croix sur laquelle sont représentées des pierres précieuses. On sait en effet que l’onyx, qui figurait l’innocence, la candeur, la sincérité, la vérité inviolable, a été assigné au patriarche Manassé et à l’apôtre Philippe (i). Au-dessus, trois médaillons circulaires inscrivent des anges à mi-corps. D’élégants feuillages, au coloris des plus remarquables, séparent ces médaillons. Toutes les figures sont émaillées avec têtes en relief, et, comme sur la face précédente, se détachent sur un fond de cuivre doré, décoré de menus rinceaux gravés également au trait.
Les deux pignons sont encadrés par une belle architecture. On voit à droite l’ouverture cintrée par où l’on introduisait les reliques et un ange tenant un rouleau à la main: à gauche une répétition de saint Philippe. Charles de Linas pense que cette répétition autoriserait à croire que le donateur de la châsse se nommait Philippe.
La lapidation de saint Étienne a aussi été représentée d’une façon beaucoup plus simple. Une châsse du Musée de Guéret nous en fournit un exemple (voir figure 440). Le saint est à genoux; les deux faux témoins qui avaient accusé Étienne d’avoir proféré des blasphèmes lui lancent des pierres. Au-dessus apparaît la glorification du martyr. Le saint, vu à mi-corps, est représenté dans une auréole circulaire; il est accompagné de deux saints personnages. Le fond de la châsse est bleu lapis.