CHASSE DE L’ÉVÊCHÉ DE LIMOGES
Nous reproduisons sous la figure 474 une châsse qui appartient, par sa décoration, a une série toute particulière. Cette châsse se trouve à l’évêché de Limoges et a figuré à l’Exposition de cette ville en 1886. C’est un édifice de forme rectangulaire, recouvert
CHASSES
cl’un toit à double versant; il repose sur un soubassement que supportent quatre pieds cylindriques tubulaires, obtenus à l'aide d’une feuille de cuivre roulée.
Sur la face principale on voit, au centre, une plaque de cuivre émaillé en forme de vesica piscis , représentant en réserve le Christ de gloire, barbu, les pieds nus, la tête entourée d’un nimbe vert, et assis sur un segment de cercle. L’émail du fond est bleu dans la partie supérieure, vert au-dessous du segment de la circonférence. Cette plaque occupe à la fois l’auge et une partie du toit; elle est cantonnée de quatre médaillons circulaires renfermant, ceux du haut des cabochons aujourd’hui disparus, ceux du bas des plaques rondes inscrivant une figure d’ange vue à mi-corps sortant d’une zone de nuages bleu vert, et gravée au trait sur un fond d’émail gros bleu.
Fig. 474. — Chasse en cuivre estampé relevé d’émaux ciiamplevés (xiue ou xivc siècle). Haut. om 175 ; long. ora2i. — Évêché de Limoges.
Les médaillons, ainsi que toutes les arêtes de la chasse, sont entourés par une bordure exécutée au repoussé et formée d’une série de grosses perles fixées entre deux rangs de perles plus petites. Le travail est grossier; les émaux dénotent une industrie à son déclin.
En examinant attentivement cette châsse, on aperçoit sur le fond des parties émaillées, des stries parallèles aux contours extérieurs de la plaque, et que nous croyons produites tout-à-fait accidentellement. M. Palustre et Mgr Barbier de Montault ont émis à ce sujet l’opinion suivante :
« On remarquera que l’émail est formé de lamelles juxtaposées, soudées au feu, mais dont la flamme n’est pas parvenue a supprimer les joints, très apparents, dans l’auréole [du Christ], surtout à la partie endommagée. Des émaux de cette nature se rencontrent, au xuc siècle, sur une plaque de la collection Spitzer, à Paris, et, au x 1 1 ie siècle, sur une croix du Musée Poldi, a Milan, et à Rome, sur la Vierge de Sainte-Marie in Campitelli et le Christ du Musée Kircher Ces émaux à lamelles ne pourraient-ils pas être iden-
tifiés a ceux que les inventaires appellent émaux de Venise ? >> Et plus haut : « Dans les
4iS
L’EMAILLERIE LIMOUSINE ,
ateliers limousins, faisait-on d’aussi grandes surfaces sans des adjonctions destinées à empêcher l’émail d’éclater ? les lamelles n’étaient-elles pas une précaution contre cet inconvénient ? » (i).
M. Émile Molinier n’adopte pas la manière de voir de MM. Palustre et Barbier de Montault. « Je n’admets pas les lamelles », dit-il, « parce que je ne les vois pas. Quant à la comparaison avec la plaque de la collection Spitzer, je ne l’admets pas davantage
non plus qu’avec la collection Poldi Pezzoli, à Milan Il est impossible d’établir un rap-
prochement quelconque entre ces pièces et nos châsses : c’est le jour et la nuit, et l’on ne peut trouver deux choses plus différentes. Dans les châsses les personnages sont gravés et réservés sur fond d’émail; dans le Christ Poldi et dans la plaque Spitzer (2), les personnages sont émaillés et se détachent sur un fond de cuivre Je ferai aussi re-
marquer que [dans la châsse de l’ÉvêchéJ les surfaces à émailler ne sont pas ce qu’on peut appeler grandes (les plus grandes n’ont que omoi4 millimètres de largeur), et l’on pourrait citer telle pièce, par exemple la belle plaque représentant Geoffroy Plantagenet, au Musée du Mans, sur laquelle on remarque des surfaces émaillées beaucoup plus grandes sans que ces surfaces soient sectionnées par des cloisons de métal (3) ».
Pour ce qui nous concerne nous nous rangeons à l’opinion de M. Molinier. Nous avons ■étudié très attentivement ce curieux monument en compagnie de M. Louis Guibert et de M. Louis Bourclery qui, émailleur lui-même, joint on peut le dire, la pratique à la théorie, et nous n’avons pu qu’y reconnaître des raies produites d’une façon toute accidentelle.
Les auteurs des Mélanges d’Arl et d’ Archéologie pensent que cette châsse est une oeuvre du xie-xue siècle. Nous sommes encore en désaccord avec eux sur ce point, car nous attribuerons l’époque de sa fabrication au xme, sinon au xive siècle. Il faut se rappeler, nous l’avons déjà dit plusieurs fois, que les œuvres limousines ont souvent un air d’archaïsme dont il faut se méfier. Ajoutons que cette châsse est faite en feuilles minces de cuivre jaune repoussé, et qu’aux xne et xiue siècles on n’employait que le cuivre ronge pour la confection d’objets analogues.
Nous connaissons actuellement trois autres châsses analogues à celle de l’évêché de Limoges, et sortant sans aucun doute du même atelier. Toutes sont disposées et ornées de la même façon et se trouvent réparties dans les départements de la Creuse et de la Corrèze.
L’une est conservée dans l’église de Blaudeix, canton de Jarnages, arrondissement de Boussac (Creuse). Elle mesure, en longueur, om 26, et en hauteur om 17, non compris les pieds, qui ont été enlevés. Elle est également en minces feuilles de cuivre jaune repoussé et sans âme de bois. Même décoration que sur celle de Limoges. Dans le bas une plaque de forme elliptique, mesurant om 10 sur omo5ô, soudée à la caisse et s’élevant presque aussi haut que le toit; elle représente, sur un fond d’émail bleu foncé, le Christ •en réserve, assis sur une zone ondulée en émail vert bordé de blanc; ses pieds reposent sur une sorte d’escabeau vert; il bénit de la main droite et appuie la gauche sur le livre posé sur ses genoux; le fond du nimbe crucifère est bleu. Deux anges à mi-corps, posés de face mais la tête légèrement tournée du côté du Christ, sont placés dans des mé-
(1) Orfèvrerie et Émaillerie limousines à l'Exposition de Limoges en i8861 § lit.
(2) Voir planche XXI, figure 225.
(3) Émile Molinier, L'Orfèvrerie limousine à l'Exposition de Tulle en 1887, p. 13 et 16 du tirage à part ■extrait du Bulletin de la Société archéologique de la Corrèze, t. IX.
CHASSES
claillons circulaires de chaque côté de la plaque centrale. Ils sont gravés au trait et en réserve sur fond bleu. Dans ces émaux, les traits qui dessinent les personnages sont niellés de rouge. Le toit est orné de quatre sertissures ovales destinées à maintenir des cabochons dont quelques-uns ont disparu. Les panneaux de la châsse, comme les médaillons, sont encadrés par des bandes en relief formées d’un rang de grosses perles, entre deux rangs de perles très fines. Le revers, comme les pignons de la plaque, est occupé par des médaillons sertissant des cabochons ou des verres rouges.
Les deux autres châsses se trouvent dans la Corrèze, à Lafage et à Orliac-de-Bar. La première a om 175 de hauteur et om2=; de longueur; les pieds, cylindriques et dont on voit la trace, ont disparu. La seconde om 18 sur om 23. Ces deux châsses offrent encore, sur tous les côtés, la même disposition et la même ornementation que celles que nous venons de signaler.
Sur la première, celle de Lafage, le Christ dans sa gloire, en réserve sur fond bleu clair, assis entre l’A et l’Q, occupe le centre de la châsse; les traits du dessin sont niellés: de gros cabochons ou des disques de verre occupent les autres parties de la châsse.
Sur celle d’Orliac-de-Bar on trouve, sur la face principale, trois médaillons d’anges réservés et gravés sur émail bleu, trois appliques sur le panneau inférieur, et deux sur le supérieur.
Les disques ou rectangles de verre de couleur, enchâssés en guise de cabochons sur le revers et les petits côtés, laissent apparaître par transparence des dessins géométriques tracés à la plume et à l’encre, sur des morceaux de parchemin ou bien des morceaux d’étoffes.