‹ L'œuvre de LimogesChapitre 93 sur 118 · MORS DE CHAPE · texte numérisé non relu

MORS DE CHAPE

Le mors de chape est l’agrafe destinée à réunir sur la poitrine les deux bords de la chape, et « qui la mord », pour ainsi dire (i). La fibule antique, qui n’est autre que ce que l’on nomme aujourd’hui une broche, est le point de départ de ce bijou.

Fig. 638. — Mors de chape. — xme siècle. (Collection Victor Gay.)

Le mors de chape est souvent désigné dans les inventaires par les mots fermait (2), finnaculum (1), agrappin (3), tassel (4). Il se compose ordinairement de deux parties cousues aux bords opposés du vêtement, parties qu’on peut réunir au moyen d’une broche libre, cachée souvent par une bande ornée de pierres-cabochons. Parfois l’une des parties porte un crochet, l’autre un anneau. Plus souvent même les attaches de chape consistent

(1) 1250. — « Firmaculum quod vulgariter raorsus dicitur avulsit ». Math. Paris.

(2) 1295. — « Quoddam firmale pro pluviali, de ligno, guarnitum de auro, 11 vitris zaffirinis coloris, pond, t m. 2 une. ». Thesaur. Sedis Apostol., f° 42.

1375. — 8 Une cape à fermail de bosc (bois) couvert d’argent, et souloit avoir sur le fermai et sur la

cape grant quantité de pierres dont on a perdu plusieurs ». Inv. du Trésor de l'abbaye de Fécamp, p. 399.

(3) 1309. — «A Armand Lemaistre orfèvre, pour avoir refait les agrappins d’argent des 12 cappes de

drap d’or ». Cptes de N.-D. de Saint-Omer.

(4) 1382. — « La cappe Monseigneur Piedargent à un tassiel de keuvre esmailliée à iij ymaiges de Xostre-Dame, de saint Pierre et de saint Pol ». Inv. de l'église Sainte-Anne de Douai.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

en une plaque métallique ronde, ovale ou polylobée, décorée au centre d’un sujet religieux; des mordants sous-jacents maintiennent les lisières de l’habit sacerdotal.

A partir du xvc siècle, on a fréquemment substitué au mors de chape une large bande de broderie, de manière à moins brider le vêtement sur les épaules.

L’agrafe figurée sous le N° 638 se compose de deux parties semi-circulaires réunies par une charnière, que l’on cousait sur la chape au moyen de petits trous ménagés sur les bords. Le champ est en émail bleu, rehaussé de rosaces gravées ou ciselées et de cabochons sertis dans des bâtes unies et rapportées après coup.

L’objet représenté sous la figure 636 (planche XLVIII) est vraisemblablement une agrafe de chape, car on voit aussi sur tout son pourtour une série de petits trous qui servaient à le fixer sur le vêtement

A une époque déjà ancienne, on a adapté une poigné au revers pour en faire un baiser de paix.

Dans un quadrilobe rectangulaire pénétré par quatre arcs de cercle, la Vierge, couronnée et nimbée, est assise, tenant sur son genou gauche l’Enfant Jésus debout et à nimbe crucifère. Deux anges, agenouillés de chaque côté, tiennent de la main droite des encensoirs qu’ils agitent et soutiennent de la gauche, au-dessus de la tète de la Mère de Dieu, un pavillon en émail rouge. Des nimbes de même couleur entourent leurs têtes. Les personnages sont en cuivre doré, ciselé et repoussé sur fond bleu semé d’étoiles d’or.

La figure 637 (planche XLVIII) est probablement aussi un mors de chape qui a été utilisé comme soubassement d’un reliquaire que possède l’église d’Égletons (Corrèze). Nous en avons déjà parlé à la page 514. La décollation de sainte Valérie y est représentée. Un ange descend du ciel et soutient la sainte, agenouillée, présentant sa tête coupée à saint Martial. L’apôtre de l’Aquitaine, tournant le dos à l’autel sur lequel il officiait, l’accueille et la bénit. Un jeune clerc, qui tient entre ses mains le missel, assiste à cette scène. On remarquera la forme de l’autel qui est rond, porté sur une colonne, recouvert d’une nappe et si étroit qu’il n’y a place sur sa table que pour l’hostie, le calice et le chandelier. Tous les personnages et l’autel sont en fort relief, finement ciselés, et se détachent sur un fond d’émail bleu orné d’étoiles à six pointes réservées dans le métal.

GANTS PONTIFICAUX

Les gants liturgiques sont des insignes des évêques; ils font partie des ornements que reçoit le prélat au moment de son sacre et dont il se sert toujours avec la crosse. Par concession ils sont quelquefois attribués aux protonotaires apostoliques, aux abbés mitrés, aux chanoines de certains chapitres.

Les gants étaient primitivement désignés par le mot wantus, dont on a fait guantus et gantus. Plus tard, dans la basse-latinité, on employa le terme chirothecce (couvre-main), et cette expression fut adoptée presque exclusivement dans la langue ecclésiastique. S’il fallait s’en rapporter à la Vie de saint Berthaire , évêque de Chartres, le mot -wantus ne serait que le terme populaire : « Chirothecas, quod vulgo wantos vocant ».

Fig. 639 et 640. — Plaques de gants émaillées. Cathédrale de Cahors (xiic siècle).

Lorsque les princes disposaient de bénéfices ecclésiastiques, c’est par une paire de gants qu’ils en investissaient les prélats. Au xie siècle, l’empereur Henri présenta un gant à saint Meinwerck, qui lui dit : « Que prétendez-vous me donner? » Le prince répliqua : « Le siège de Paderbon ». Et ainsi fut nommé cet évêque (1).

Ce symbole acquit par là un prestige dont l’Église tira parti pour son compte. Les textes nous montrent que dès la fin du vme siècle, les gants étaient devenus une pièce liturgique.

La Tabula magna Lateranensis parle des gants et des sandales de saint Léon, pape et martyr. Selon toute probabilité il s’agit ici de Léon III, qui siégea de 795 à 816 et souffrit

(1) Bolland., Acta SS. jun., t. I, p. 516.

L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE

effectivement le martyre en 799, sans toutefois y succomber (1). Riculfe, évêque d’Elne (915), laissa à l’église de Sainte-Eulalie une paire de gants : « Vuantos paria unum » (2).

Les gants liturgiques étaient de lin (3), de laine (4), de soie (5) ou simplement tricotés (6). Guillaume Durand dit que, de son temps, les évêques portaient quelquefois des gants de chevreau (7) et généralement aux couleurs liturgiques : blanc, rouge, vert et violet. Il n’y en avait point de noirs ; saint Charles prohibe cette couleur d’une façon formelle (8), et le Cérémonial des Évêques ne les autorise même pas aux offices funèbres (9).

Ces gants étaient ornés, sur le dos de la main, de différents sujets souvent inscrits dans un cercle et représentant une croix (10), une fleur (n), un agneau, la main de Dieu (voir figures 639 et 640), un monogramme (12), la figure du Sauveur et de la Vierge (13), ou tout autre symbole sacré (14).

Ces sujets étaient formés quelquefois par une broderie d’or ou de couleur; d’autres fois ils étaient figurés sur de petites plaques en émail de forme circulaire, dont le bord est percé de petits trous pour permettre de passer le fil avec lequel on les fixait sur le tissu. Les plaques que nous reproduisons sous les figures 639 640 et 641 montrent cette disposition.

Les deux premières appartiennent à la cathédrale de Cahors ; elles ont omo42 de diamètre. Sur l’une on voit l’Agneau divin, ainsi que l’indique l’inscription : : AGNVS

DEI QVI TOLL[i]T Pjeccata mundij. Sur l’autre est représentée de bas en haut la main droite de Dieu, reposant sur un nimbe crucifère dont on n’a conservé que les croisillons. Tout autour se lit l’inscription : >î« DEXTERA DOMINE

Les sujets sont émaillés et se détachent sur un fond doré. Les couleurs employées

(1) Cité par Mgr Barbier de Montault dans un mémoire ayant pour titre : Les Gants pontificaux , et publié dans le Bulletin monumental , 5“' série, tome IV, année 1876. Nous faisons de nombreux emprunts à ce travail, auquel nous renvoyons les personnes désireuses d’avoir de plus amples détails sur cette question.

(2) Baluze, Append. ad Reginon. X, p. 626.

(3) .... « Wanti castanei auro parati, II; linei II ». Description du Trésor de Saint-Riquier. Hariulph., Cronic. Centul. apud Spicileg., t. IV, p. 481.

(4) « 1406. Unum par cirothecarum de lana alba cum jocalibus de argento smaltis. Trésor de Saint- Pierre de Rome, p. 77. G.ay, Glossaire , p. 761.

(5) « 12. — Une crosse de l’abbé d’argent; deux paires de gants de soie émaillés ». Invent, de l'église de Saint-Pierre de Chartres, 1399. Annales archéologiques , t. VII, p. 89.

(6) « 1461. — 2 gans de prélat fais à l’esguille sur lesquels a 2 fermaulx d’or esmaillés l’un de l’Annonciation et l’autre de ung angle » Invent, de l'église de Cambrai, p. 356. Voir Glossaire arch., p. 761.

(7) Rationale divin, offic., lib. III, cap. xn.

(8) « Chirothecæ quarum scilicet paria quatuor tantum erat, quia nigro colore non adhibentur ». Acta eccl. Med., lib. IV.

(9) « Episcopus ipse non utatur in hac missa sandalis et chirothecis ». Cær. episc., lib. II, cap. xi, n. 2.

(10) Statues des portes de la cathédrale de Reims. Voir Cerf, Histoire et description de Notre-Dame de Reims, t. II, p. 589.

(11) Statue tombale d’un abbé dans l’église de Fécamp. Voir de Caumont, Abécédaire d’archéologie, architecture religieuse, édit. 1880, p. 637, fi g.

(12) Collection V. Gay : Gant tricot de soie vert et or avec le monogramme IHS. V. Glossaire, p. 761, fig.

(13) 1295. — Par chirothecarum cum 2 esmaltis in auro in quorum una est media imago Salvatoris, et in alia Virginis, et pugnalibus ad aurum fialtum cum rosetis de esmaltis et bullis ac perlis. Thés. Sed. apostol., f“ 79 v°. Cité par Gay. Glossaire, p. 760.

(14) 1358. — 2 cirotecas pontifficales... et in esmauto cirotece manus dextre est ymago episcopalis, in qua est scriptum : SANCTVS AVGVSTINVS; et in esmauto manus sinistre est ymago dyaconi cujusdam et est scriptum : SANCTVS STEPHANVS. Inv. de l’abbé de Saint-Victor de Marseille, p. 164. — Voir aussi ci-dessus, la note N° 6.

GANTS PONTIFICAUX

sont le rose foncé pour la main, le bleu clair bordé de blanc pour l’Agneau, le bleu lapis bordé de bleu clair pour la manche de la main et le nimbe de l’Agneau. Le livre des Évangiles, représenté par un petit carré sous la patte droite de l’Agneau, le sommet de la croix, les lettres de l’inscription, sont également en bleu lapis. Les croisillons du nimbe sont exprimés par un vert clair liseré de jaune ; la hampe de la croix est rouge. En outre, on voit quelques points rouges sur les nimbes et sur la manche de la main.

Ces plaques ont été trouvées dans les fouilles faites en 1872 dans la cathédrale de Cahors, lors de l’ouverture du tombeau d’Antoine de Luzech, évêque de cette localité, mort en 1509. Inutile de dire qu’elles ne sont point contemporaines de ce prélat. Elles sont en émail champlevè a teintes juxtaposées; les sujets se détachent sur un fond doré, et ces sortes d’émaux ne se sont faits qu’aux xie, xne et xme siècles. Au xive siècle ils avaient déjà un autre aspect. Ces plaques paraissent appartenir au xne siècle ; la forme de certaines lettres des inscriptions confirme cette manière de voir. Il est très probable qu’Antoine de Luzech avait adopté pour son usage personnel, comme cela se faisait quelquefois, des ornements qui avaient servi à un de ses prédécesseurs.

La plaque de gant reproduite sous la figure 641 offre beaucoup d’analogie avec la précédente. L’agneau, dont la tète est entourée d’un nimbe crucifère bleu foncé et bleu turquoise à croisillons rouges, repose sur une croix vert, bleu foncé et rouge. Il est en émail bleu clair et blanc et tient d’une patte la croix de résurrection. Le sommet de la croix est bleu foncé, la hampe rouge, l’étendard bleu turquoise pointillé de rouge. Tout autour est ménagée en réserve et en bleu foncé l’inscription : AGNVS DEI QV1

TOLLIT Pjeccata mundij. Le fond de la plaque est en cuivre doré; le diamètre est de oraoq.

Fig. 641. — Plaque de gant émaillée.

(Appartenant à M. le comte R. de Lasteyrie.)

Page 1