INSTRUMENTS DE PAIX
Presque toutes les épîtres de saint Paul se terminent par cette formule : Salutate invicern in oscnlo sancto, « saluez-vous les uns les autres par un saint baiser » (i). Cette marque de charité, de paix, de fraternité, usitée d’abord dans la vie commune des premiers chrétiens, devint bientôt une cérémonie religieuse qui se pratiquait au baptême, aux fiançailles et surtout avant la communion eucharistique, et cette cérémonie remonte dans l’Église
Fig. 642. — Instrument de paix. (Fin du xiie siècle.) Haut, o” 10. — Musée de Cluny.
à la plus haute antiquité. Quand on crut devoir supprimer cet usage, on y substitua celui de faire baiser une petite image représentant un sujet pieux emprunté généralement à la vie du Christ, à celle de la Vierge, ou concernant les patrons des églises ou d’autres saints. Souvent même, pour inspirer plus de dévotion, on enchâssait dans les instruments de paix des reliques (2). Un inventaire de 1590 nous fait connaître qu’on se servait aussi
(1) Rom. xvi, 16. — 1 Cor. xvi, 20. — 2 Cor. xm, 12. — 1 Thess. v. 26.
(2) 1341. Unam pacem deosculatoriam in qua continentur reliquiæ diversorum sanctorum. Inventaire d'Édouard III.
L’ÉMAILLERIE LIMOUSINE
de la custode qui contenait les hosties : « Une boete à mettre pain à chanter dont le couvercle sert de paix ». ( Invent . de Gabrielle d’Estrées.)
Ces instruments étaient appelés : osculatorium « osculatoire », osculare « osculaire », deosculatorium « déosculatoire », osculum pacis « baiser de paix », pax « paix », paxilla « petite paix », insigne pacis « insigne de paix », signum pacis « signe de paix », instrumenturn pacis « instrument de paix », tabula pacis « table de paix », asser ad pacem « planchette pour la paix », lapis pacis « pierre de paix », marmor ad pacem « marbre pour la paix », porte-paix.
Les instruments de paix sont toujours des tablettes plus ou moins épaisses, affectant des formes différentes; la forme la plus commune est celle d’une plaque moins large que haute et cintrée dans le haut. Ils sont en ivoire, en bois, en marbre, en pierre, en or, en argent ou en cuivre souvent émaillé ; sur le revers est adaptée une anse ou poignée pour qu’on puisse les tenir commodément, et dont la hauteur varie depuis omo6 jusqu’à ora35 centimètres.
On ne sait pas au juste à quelle époque l’Église a adopté les instruments de paix. Aucun auteur ecclésiastique, aucun concile, aucun statut synodal, aucun livre liturgique n’en parle avant le xme siècle (i). Cet usage s’introduisit d’abord en Angleterre, et fut imité dans la suite en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne (2). On peut se demander si les instruments de paix qui paraissent remonter à une époque antérieure ne seraient pas des tablettes destinées à orner des reliquaires ou des livres sacrés, et auxquels on aurait donné une autre attribution au moment où fut établi le baiser de paix.
Tel paraît avoir été celui que possède le Musée de Cluny (voir figure 642). Sous un arc en plein cintre soutenu par des colonnes apparaît un apôtre debout, nimbé et les pieds nus. Il s’enlève en émail sur un fond en cuivre doré, guilloché et orné de fleurettes gravées au trait. Les chairs sont émaillées de rose, la robe de bleu clair, le manteau de bleu foncé. Deux trous placés aux extrémités de la plaque, et qui semblent avoir été faits après coup, servaient à fixer la poignée, aujourd’hui disparue, qui se trouvait au revers.
Depuis le retour à la liturgie romaine, on a entièrement abandonné en France les instruments de paix. Les membres du clergé se donnent maintenant à la messe, pendant que l’on chante ï'Agnus Dei, le baiser de paix comme on se le donnait autrefois, mais les fidèles ne se le donnent pas, et rien ne remplace pour eux cette cérémonie (3).
(1) La première citation connue de l'instrument de paix se trouve dans les actes du concile d’Yorck, dont on ne peut préciser la date, mais qui parait être de 1252. Gauthier Gray met au nombre des objets dont l'acquisition et l’entretien sont à la charge des paroissiens : YOsculatoire : « Crux processionalis et altéra crux minor pro mortuis, et feretrum pro mortuis, vas ad aquam benedictam, osculatorium , candelabrum
ad cereum pascale ad ipsos parochianos pertinere noscuntur ». Concilium Eboracense, De ornamentis
ecclesiæ, a Waltero Gray , incerto anno , célébration. (Labbe, Collect. Concill., t. XI, p. 1, col. 706.)
(2) Durandi, Rationale divini officii, t. II, note 23.
(3) Voir, sur les Instruments de paix, la notice de l’abbé Barraud insérée dans le Bulletin monumental, année 1865, p. 249.
L'Œuvre de Limoges ,
Pl. XLIX
644 et 645
Coffret de mariage, au Musée du Louvre. (xive siècle Haut., 125 millim. ; long., 35o millim.; larg., 220 millim.
BOITES EMAILLEES
En décrivant les coffrets-reliquaires nous avons parlé de plusieurs objets qui, du moins primitivement, n’ont certainement pas servi à un usage religieux, si l’on doit s’en rapporter aux sujets qui s’y trouvent représentés. Les boîtes émaillées dont nous allons donner le dessin rentrent toutes dans la catégorie des objets civils. Nous établirons plusieurs divisions et nous parlerons successivement des boîtes de fiançailles, des boîtes de courrier, des boîtes à miroir et des écrins qui, tout en étant précieux par eux-mêmes, étaient destinés à renfermer des objets plus précieux encore.