BERTRAM
Qui, moi ? ton ennemi ? moi qui n'aime que toi, Moi qui dans les combats protégeais ton jeune âge, Moi qui voudrais avoir tous les biens en partage Pour te les donner tous !
Mais c'est surtout dans le grand trio que la lutte entre le Bien et le Mal va être livrée dans son extrême violence. On sait que c'est en lisant à Robert le testament de sa mèrequ'Alice remporte la victoire sur Bertram, car minuit sonne, c'est le délai fatal, et le démon humain s'engloutit, tandis qu'Alice conduit son fils aux pieds de l'autel où l'attend la princesse Isabelle.
On pourrait rapprocher la figure de Bertram de celle du MéphistophélèsdeGoetheet, comme situation, le duo aux pieds de la croix avec Alice, de la scène de la Cathédrale, dans l'opéra de Gounod, ou de révocation des follets de Berlioz ; mais, dans le Méphistophélès du poète allemand, il n'y a d'autre esprit que celui du Mal, et il n'est animé d'aucun sentiment humain. Il commet même des crimes : la mort de Valentin dans le scénario de J. Barbier et celle de la mère de Marguerite, dans Berlioz, sont son œuvre.
Bertram est donc une figure profondément personnelle et originale, sortie de l'imagination de Scribe, de Casimir Delavigne et du génie de Meyerbeer combinés.
Dans son ouvrage : la Psychologie dans Vopéra français, M. Lionel Dauriac a fait une étude très approfondie du personnage de Bertram, représenté dans ses multiples attitudes de démon tentateur, d'ange déchu animé de sentiments humains, et de roi des Enfers.
Il y a un autre personnage, dans l'œuvre de Meyerbeer, dont la frappe est aussi puissante que celle de Bertram, c'est Marcel, des Huguenots.
Le caractère deMarcelest purement humain, et bien des soldats huguenots ont dû ressembler à ce sectaire, dont le fanatisme religieux a fait un héros, héros par l'ardeur de sa foi, par son courage et son mépris de la mort, et aussi par son dévouement à son maître.
Dès ses premières paroles, Marcel marque son dédain pour ces Ligueurs, qu'il trouve festoyant chez Nevers, où il adû, bien à contrecœur, accompagner Raoul. Aussi, apercevant son maître, lui dit-il, avec une douleur mêlée de reproche :
104 l'œuvre de mcyerbeer
Raoul, ciel ! à table avec eux ! ah ! mon maître, Dieu nous dit : De l'impie évite le festin.
Mais Raoul lui ordonnant de les servir, le farouche huguenot ne trouve d'autre moyen d'arracher son maître à la débauche que d'invoquer «le divin Luther», et il entonne le fameux choral, en se découvrant. Lui, qui est entré, le feutre sur la tête, dans cette assemblée d'élégants seigneurs, il ne salue que quand il dit, comme en extase :
Seigneur, rempart et seul soutien Du faible qui t'implore...
Puis, lorsque Cossé le reconnaît pour le soldat qui, au siège de La Rochelle, lui fît une « large blessure »,
Elle venait de moi...
dit avec orgueil Marcel, devenu le cruel ennemi des catholiques.
Plus loin, toute sa sauvage haine est peinte en traits frappants, dans cette chanson huguenote, si expressive et pittoresque, qu'il déclame furieusement, plutôt qu'il ne la chante.
Nous retrouvons le huguenot irréductible au second acte, et quand tous scellent la récon-
ciliation des deux partis par un serment de paix, lui seul chante à la cantonade :
Ah ! jurons par la croix, par ce fer à mon bras Confié, guerre à mort, Rome, à toi, tes soldats Et tes prêtres, oui, jurons !
Dans le duo avec Valentine, Marcel redevient l'homme qui n'a plus que des sentiments d'affection paternelle pour Raoul, dont il sait la vie menacée. Il y a dans cette page, de la part du vieux serviteur, une expression de tendresse aussi profonde que celle de Bertram pour Robert.
Nous ne retrouverons plus Marcel que pour le martyre, où il pousse ceux qu'il vient d'unir dans la même foi. Ici son affection pour Raoul cède la place au besoin surhumain du sacrifice, et quand, sur les supplications de Valentine, qui veut sauver son amant, Raoul s'adresse à Marcel :
Marcel, ne vois-tu pas que mon bonheur s'apprête ?
Il lui est répondu.
Raoul, ne vois-tu pas la main de Dieu qui t'arrête ?
La vision du dernier acte des Huguenots est le chant d'êtres véritablement illuminés, et on ne trouverait guère que dans le Prophète,
dans Polyeucte de Gounod et dans Parsifal de Wagner des accents religieux aussi élevés au théâtre.
Dans son remarquable ouvrage sur VHèroïsme, V Amour et la Religion dans la musique, M. Camille Bellaigue écrit : « Marcel reste encore aujourd'hui l'une des plus belles personnifications de Tidée religieuse dans la musique de théâtre, » et il dit plus loin : « Meyerbeer a traité même des sujets chrétiens avec cette austérité, cette grandeur un peu farouche, dignes de sa croyance et de sa race. Le dénouement de Robert, celui des Huguenots, le IIIe acte du Prophète, sont autant de sommets que domine la Croix. »
Dans son compte rendu des Huguenots, Berlioz avait loué beaucoup la couleur pittoresque du rôle de Marcel, « dont le caractère est constamment observé, écrivait-il, jusque dans les récitatifs, que l'auteur n'a accompagnés qu'avec des accents de violoncelles, comme dans les anciens opéras ; harmonie terne, gothique et en même temps sévère, parfaitement analogue aux mœurs du personnage. »
Après le fanatisme religieux, l'amour maternel trouve une incarnation non moins frappante, dans Fidès du Prophète.