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L'oeuvre de Molière et sa fortune en Italie

On lit, dans les histoires littéraires qui ont trait à notre poète (1), que Molière débuta par la farce. Il vaut mieux dire franchement que Molière débuta, continua et finit par la farce ; c'est la farce

(1) Pour des renseignements bibliographiques, je renvoie à la Bibliographie MoUéresque du bibliophile Jacob (Paul Lacroix), Turin, 1872, et à celle de M. Desfeuilles, qui arrive jusqu'en 1893 et qui remplit le XP volume de l'édition des Œuvres de Molière par MM. Eugène Dkspois et Paul Mesnard, dans la collection des Grands Écrivains de la France, Paris, Hachette, 1873-1900.

On y retrouvera des notices se rapportant aux études sur Molière, d'Emmanuel Raymond, d'Eudore Soulié, de Benjamin Pifteau, de A. P. Malassis, de Victor Foumel, d'Auguste Baluffe, de Mahrenholtz, de Paul Stapfer, et de Georges Mon val, l'ancien directeur du journal le " Moliériste ,,.

Ce journal n'a vécu qu'une dizaine d'années (Paris, Tresse et Stock, 1879-89), mais il a mieux et plus longtemps vécu que son confrère allemand Molière- Muséum de Heinrich Schweitzer (Leipzig, 1879, Wiesbaden, 1880-1884) et que son confrère français Le Molière; celui-ci, d'ailleurs, à part certains articles d'Emile Zola, ne se souciait guère de Fauteur dont il portait le nom. — Cfr. encore pour une collection moliéresque digne de remarque, surtout pour les notices bio-bibliographiques, la " Library of Hartvard University , edited by William Coolidge Lane, n" 57, Cambridge, 1906. Rappelons ici d'une façon particulière : Jules Claretie, Molière, sa vie et ses œuvres, Paris, 1873; Eugène Despois, Le théâtre français sous Louis XIV, Paris, 1874; Paul Statfh^b,, Molière et Shakespeare, Paris, 1887; Emile Faguet, les Grands Maîtres du XV 11^ siècle, 1886; Propos de théâtre, \^{)Z ; Ferdinand Lotheissen, Molière, sein Leben und seine Werke, Frankfurt a. M., 1880; Jules Lemaître, Impressions de théâtre, t. 1-VI, 1888-89; Louis Moland, Vie de J. B. P. Molière, histoire de son théâtre et de sa

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qui lui gagna la faveur royale et qui servit à l'entretenir et lorsque Louis XIV parut détourner les yeux de lui, pour suivre le charmeur florentin, c'est à la risée du Malade imaginaire que Molière, encore une fois, demanda sa revanche (1).

Le journal de La Grange témoigne de l'étonnant succès des pièces les plus enjouées de Molière, du Cocu imaginaire^ du Mariage forcé, de Monsieur de Pourceaugnac ou du Bourgeois gentilhomme^ il nous raconte aussi les ennuis et les maigres recettes que les comédies de caractère ont causés à son maître; si celles-ci lui ouvraient la porte de l'immortalité, les premières lui assuraient l'aisance de la vie et les sympathies de l'époque.

Cependant il faut bien comprendre la portée du mot farce, lorsqu' on l'applique au théâtre de notre poète ; c'est la farce pour

troupe, nouvelle édition, Paris, 1892; Souriau, Versification de Molière, Paris, 1896; A. DucHESKB, La tradition du Moyen- Âge dans Molière {Revue de Belgique), Bruxelles, 1898; J. J. Weiss, Molière, 1900; Fr. Sarcey, Quarante ans de théâtre, Molière et la comédie classique, Paris, 1900; Heinrich Schneegans, Molière, Berlin, 1902 ; Gustave Larroumet, La comédie de Molière, etc., Paris, 1903 ; Abel Lefranc, Revue des Cours et Conférences, 1906-1908; Eugène Rigal, Molière, Paris, 1908; et l'excellente vue d'ensemble de Georges Lafenestre, Molière dans les Grands Écrivains français, Paris, 1909. — Nous aurons bientôt l'occasion de citer d'autres études sur notre sujet et de rappeler les noms de MM. Lanson, Martinenche, Huszâr, Mantzius, etc. J'ai connu trop tard, pour en tirer quelque profit, le beau livre de M. J. Wolff, Molière, der Dichter und sein Werk, Mûnchen, Beck, 1909.

(1) Boileau se plaint que Molière allie Térence à Tabarin, mais il retrouve du moins, dans son œuvre, l'écho de l'auteur de V Andrienne, et c'est pour cet écho qu'il lui pardonne les grimaces de Mascarille et de Sganarelle. — " C'est un farceur „, dit Somaize en parlant de notre poète; " c'est un farceur „, répètent avec lui ses contemporains et ses rivaux que l'envie jaunit, l'accusant de tirer toute sa gloire des mémoires de Guillot Gorgeu, qu'il aurait achetés de sa veuve (Voyez Somaize, Préface des Véritables Précieuses). Plus tard, ce titre de farceur sera répété, avec dédain, par ses critiques. Lodovico Antonio Muratori, en parlant de la " parfaite poésie italienne „, ne ménagera pas ce Français qui a tout osé pourvu de faire rire {Délia perfetta poesia italiana, Venise, 1730, livre III, chap. VI); W. Schlegel, dans son Cours de Littérature dramatique, ajoutera que son comique est exagéré, arbitraire, bouffon. Enfin, même de nos jours, un esprit distingué, M. Mantzius, se plaint de la longue suite de farces du poète de Tartuffe, des scènes du clystère, du sac et de la turquerie boufiPonne du Bourgeois Gentilhomme {Molière, les théâtres, le public et les comédiens de son temps, traduit du danois par Maurice Pellisson, Paris, Colin, 1908).

ce qui est de la fable, mais c'est bien souvent aussi, pour ce qui est des caractères et des passions, la comédie profonde et triste, de cette tristesse qu'inspire la connaissance des hommes.

Prenez V École des Femmes. C'est, sans contredit, la pièce où le génie du poète se révèle de la manière la plus éclatante, et cette floraison était préparée par les Précieuses^ VÉcole des Maris et tant d'autres comédies. Eh! bien, quoi de plus simple, j'allais presque dire de plus puéril que la fable sui' laquelle elle repose?

Un homme jaloux veut garder une femme dans la solitude et dans l'ignorance; mais la nature apprendra à la femme ce que le jaloux lui cache avec tant de soins inutiles, et le premier blondin, qu'elle verra de sa fenêtre, l'emportera sur toutes les précautions du loup-garou. Fable ancienne, montrant les rides, relevée à peine par quelques épisodes puisés eux aussi à des sources bien connues.

Voyez Tartuffe. Un hypocrite gagne les sympathies d'un homme de bien, et comme le serpent de la fable, il mord la main de son protecteur. Il faut que la famille dessille les yeux de cet honnête homme et qu'elle lui montre toute la noirceur du méchant. Mais comment s'y prendre si ces yeux refusent de voir? Rien de plus simple. L' honnête homme se cachera sous la table et l'imposteur révélera, sans le moindre soupçon, en face de ce guet-apens si visible et puéril, la méchanceté qui l'anime. Ouvrez au hasard un recueil de Scenari : et vous trouverez en abondance des souricières de cette façon, si grossières et si naïves, que les souris de La Fontaine les regarderaient d'un air de mépris. Il en est de même — j'arrive, pour abréger cette démonstration si évidente, à la dernière des pièces de Molière — il en est de même, dis-je, du Malade imaginaire. Ici le représentant de l'imposture porte la jupe et trompe la bonne foi de son mari: un mari aussi en^^Dué de sa femme qu'Orgon l'était de son conseiller. Le nom même de la dupe n'a presque pas changé: au lieu d'Orgon, lisez Argan.

Comment désabuser le bonhomme cette fois ? On pomTait bien le cacher aussi sous une table, mais le jeu répété ennuie: il vaut mieux le prier de se feindre mort, ainsi que le personnage d'une des facéties de Pogge et devant ce mort supposé la femme dira, sans façon et sans soupçon, ce qu'elle pense. Franchement, ce sont des inventions qui ne valent pas grand'chose, des inventions légères et naïves, les premières qui se sont présentées à l'esprit du

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poète, et dont il ne cache pas même la ficelle. Le progrès de Tart n'est donc pas dans ce canevas que l'artiste prend où bon Ini semble sans trop se préoccuper du triage: il sait bien que le canevas disparaîtra sous les broderies ! Et sur ce même canevas, à deux époques distinctes de sa vie, ces broderies changent et se transforment, jusqu'à ce que de l'ébauche du débutant on parvienne au chef-d'œuvre du maître. C'est cette évolution du génie que nous tâcherons de surprendre.

La France doit une vive reconnaissance à ce bon tapissier de la rue Saint-Honoré de ce qu'il a envoyé son fils Jean Baptiste au collège de Clermont. Sans ce fond de culture classique qui donne au futur poète du Misanthrope la connaissance dh'ecte de Plante et de Térence et lui apprend la pensée des grands maîtres de l'antiquité, nous aurions eu un poète nourri d'observations élémentaires sur la vie du peuple : le Mascarille des premiers essais ou tout au plus le Sganarelle du Cocu imaginaire. Peut-être la vie vagabonde de comédien de province avait-elle terni ces bons souvenirs de collège; peut-être un plus long séjour, dans un milieu peu favorable à l'élévation de l'esprit et au calme nécessaire pour l'observation et pour l'étude, aurait-il fini par effacer ces germes de culture. Mais voilà enfin notre poète de retour dans ce Paris qui a été le rêve de sa jeunesse: le voilà dans la grande ville où les arts et les lettres s'épanouissent au soleil de la faveur royale. Celui qui vivait au milieu des Béjart, famille cynique et corrompue, qui fréquentait des pique-assiette et des vicieux tels que Chapelle et d'Assoucy, qui était entraîné par les mœurs de ses confrères de province, se voit tout à coup, comme le divin poète, transporté dans une atmosphère plus élevée, sinon plus pure, et de ses livres couverts de la poussière des routes, jaillissent encore pour lui de nobles pensées. C'est ainsi que les réunions qui avaient lieu trois fois par semaine entre Boileau, Hacine et La Fontaine entretenaient l'esprit de notre artiste dans un commerce intellectuel: de plus, cet esprit s'affinait aussi chez Ninon de Lenclos, qui lui offrait, dans son entourage, les modèles d'où vont sortir les marquis de la seconde manière et les libertins concourant à la formation de Dom Juan.

Premiers essais.

Quels sont les premiers essais de Molière? car c'est bien de ces essais qu' il faut partir pour comprendre la marche progressive de sa muse comique. On cite les noms de certaines petites pièces qui ont l'air d'appartenir à notre écrivain (1). Le Docteur amoureux a été joué à Paris en 1658, devant le roi, et l'on rappelle deux autres titres qui paraissent indiquer le même sujet ou un

(1) La liste des farces attribuées à Molière est presque aussi longue que celle des pièces qu'il a réellement publiées. On lit, en effet, dans la Bibliographie Moliéresque par Paul Lacroix (éd. citée, p. 340 sqq.), le titre de dixsept farces, qui appartiendraient en propre à notre poète, savoir :

Les Précieuses ridicules. Le Maître d'école. Les trois docteurs rivaux. Le docteur amoureux. Gros-René écolier. Le Docteur pédant. La jalousie de Gros-René. Gorgibus dans le sac ou Joguenet ou Les vieillards dupés. Panplan. Le Fagotier. Le grand benêt de fils aussi sot que son père. La Casaque. Le Marquis étoui'di. Le feint lourdaud. Le médecin fouetté et le barbier cocu. U ambitieux. La Psyché de village.

M. Despois modifie un peu cette liste et la réduit à sept ou buit pièces et M. V. Young revient sur cette question {Molières Stegreifkomôdien imbesonderen Le médecin volant. Zeitschrift fur franz. Sprache und Litt., vol. XXII, p. 190 sqq.).

De beaux esprits se sont mêlés d'embrouiller cette question qui ne l'était que trop et les Moliéristes, à leur grand étonnement, virent paraître, en 1862, sous l'indication de Petit complément des œuvres de Molière, le Docteur Amoureux, pièce inédite de Molière, en un acte, en prose, précédée d'un avis au lecteur et d'un prologue en vers par Ernest de Galonné (Paris, Lévy), et dédiée " A Son Altesse Royale Monseigneur le Duc d'Aumale ,. Il va sans dire que cette supercherie littéraire ne saurait en imposer à personne, bien que, dans la Bibliothèque de l'École des Chartes (tome P"^ de la 2* série, p. 300), on annonçât l'heureuse trouvaille du Docteur amoureux, faite par A. Guérault, descendant du comédien Lagrange, parmi les papiers laissés par son aïeul. — L'auteur a bourré sa pièce de souvenirs moliéresques. Mariane annonce à Cléante, amoureux de Dorine, qu'on va la marier avec un savant: ' Il nous faut pour épouseur un homme qui salue en latin, marche en grec, dorme en hébreu, mange en égyptien, boive en carthaginois, et digère en syriaque. ,

Il suffit de lire attentivement cette petite énumération des qualités du futur mari de Dorine pour se persuader que l'esprit du grand poète n'y a rien à voir. Pourquoi ce salut en latin, cette marche en grec, ce sommeil en hébreu et ainsi de suite? Est-ce là le rire intelligent qui fait réfléchir, ou la gaieté bouffonne

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sujet qui s'en approche : Les trois docteurs et Le Docteur pédant, n y a en outre Le Maître d'école et Gros-René écolier^ deux titres peut-être pour une seule comédie, et les registres de la troupe de Molière nous assurent que l'on jouait aussi: Gor gibus dans le sac, Le Fagoteux ou Le Fagotier et La Casaque. Est-ce qu'elles appartiennent en propre à l'auteur du Misanthrope ? C'est une hypothèse admissible, mais qui n'est pas prouvée. Cependant cette hypothèse nous fait réfléchir, car Gorgihus dans le sac paraît, d'après son titre, une ébauche des Fourberies de Scapin, et Grorgibus est bien un personnage du théâtre de Molière. Le Fagotier, à son tour, n'est pas sans rappeler le héros du Médecin malgré lui, qui fait lui aussi des fagots. Gros-René est un acteur de la troupe; cela peut expliquer Gros-René écolier, et cela peut expliquer aussi le titre d'une autre pièce, Gros-René jaloux ou La Jalousie de Gros-René, qui n'est, peut-être, que La Jalousie du Barbouillé, l'acteur donnant son nom à la farce.

Actuellement, pour ce qui est de ces débuts, nous ne possédons le texte que de deux petites pièces de Molière: La Jalousie du Barbouillé et Le Médecin volant. On pourrait soulever des doutes sur leur paternité; mais la première de ces farces donne origine à George Dandin et au Mariage forcé, tandis que l'autre n'est pas sans rappeler de près V Amour médecin et Le Médecin malgré lui. H y a même la reproduction de quelques iDhrases.

Ce sont des ébauches, pour la province, où l'auteur n'a d'autre but que celui de faire rire de ce gros rire traditionnel, qui amuse et qui passe ; dans les remaniements successifs, fruits de l'observation attentive s'exerçant sur un horizon plus large, l'étude des mœurs et des caractères remplit les scènes, jadis trop vides, et la farce devient raisonnable et profonde. Dans cette Jalousie

qui épanouit les cœurs ? De plus, Géronte, pour se feindre issu de la famille créée par Molière, ne trouve rien de mieux à faire que de répéter la plaisanterie de Sganarelle: * Si l'on venait me demander quelque argent, qu'on réponde que mes malades me tiennent tout le jour dehors ,. Mascarille se donnera ensuite des airs de Scapin, et Valère tâchera de rappeler Monsieur de Pourceaugnac. Enfin, quelques années après, on publia: Joguenet ou les vieillards dupés, comédie en trois actes par Molière (Genève, Gay et fils, 1868), que l'on donnait comme le texte primitif des Fourberies de Scapin, sorte de large étoflFe oii l'on aurait taillé la pièce célèbre. M. Lacroix eut le tort d'appuyer de son autorité cette mystification.

se

est-ce Arlequin, Scaramouche, Isabelle, les joyeux masques de la comédie de l'art qui viennent nous égayer par lem' babil ? On le dirait rien qu'en entendant le Barbouillé qui appelle Angélique sa femme " madame la carogne „, et Angélique qui, à son tour, gratifie son cher mari de " coquin, sac-à-vin, maroufle „. N'est-ce pas à un Zanni que Barbouillé empiTinte cette phrase si choisie, à l'adresse de sa femme : " Je lui aurois apostrophé cinq ou six clystères de coups de pied dans le c. ,. ? Dans le Pédant joué de yrano de Bergerac, dont on connaît depuis longtemps l'inspiration italienne, il y a les mêmes plaisanteries granunaticales que se permet le Docteur à l'adresse d'Angélique se vantant d'être octeur elle aussi: " Tu es un docteur quand tu veux, mais je ense que tu es un plaisant docteur. Tu as la mine de suivre fort n caprice: des parties d'oraison, tu n'aimes que la conjonction; des genres, le masculin ; des déclinaisons, le génitif „ et laissons le reste qui se rapporte à la syntaxe et à la prosodie. Tout n'est donc que farce; le Barbouillé porte un masque, et sa sottise dépasse toutes les bornes du possible et du vraisemblable; il croit tout ce qu'on veut, de même qu'Arlequin, dans sa première forme, qui cherchait l'âne sur lequel il était monté. Valère, l'amant d'Angélique, agit et se meut comme un fantoche ; Angélique elle-même n'est que la femme des fabliaux, la femme trompant son mari par l'une des mille ruses des noveïlieri. Cette fois Molière se borne à reproduire la nouvelle de Tofano du Décaméron (VII, 4), dans un acte divisé en treize scènes : le Médecin volant en compte trois en plus, et elles se suivent un peu au hasard, pour aboutir on ne sait bien à quoi. Les dénouements de Molière ne valent pas grand' chose: peut-être le poète pensait-il que dans la vie tout continue» et que ce qui paraît un dénouement n'est qu'un moment d'arrêt ou une transaction; mais dans cette pièce tout dénouement est supprimé. Nous nous trouvons dans un chemin sans issue; une scène de la vie qui passe, un fol éclat de rire qui nous déride.

Cependant, si l'on regarde de bien près, il y a déjà, dans ces maquettes, des germes d'un art meilleur. Le Barbouillé, après voir envoyé à tous les diables cette ^ bonne bête », cette " coureuse „ de femme, médite, à un certain moment, de l'achever d'un bon coup... Mais le bourgeois, avec son gros bon sens, s'éveille: ^ L'invention ne vaut rien, car tu serois pendu „. Ailleurs, Valère et Angélique sont en train d'échanger les serments les plus ten-

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dres quand, tout à coup, on voit paraître le Barbouillé. Angélique change soudain de discours; elle espère par là en imposer à son benêt. Mais ce benêt n'est pas si niais qu' il en a l'air: " Ha! ha ! Madame la carogne, je vous trouve avec un homme après toutes les défenses que je vous ai faites, et vous me voulez envoyer de Gemini en Capricorne ! „ Enfin, tout sot qu'il est, ce mari ne manque pas de ruse. Il a fermé la porte: sa ^ coureuse „ de femme ne pourra plus rentrer, il va en tirer une jolie vengeance! Tous les voisins, ses parents suiiiout qui ont l'air d'admirer cette vertu d'emprunt, vont la connaître sous son vrai jour; tout le monde va l'afficher. Mais Eve n'a pas oublié la leçon du serpent. Elle se fait tendre, séduisante, ses injures ^ sac-à-vin, maroufla, coquin „ se changent en cajoleries :

Angélique: Tu ne veux pas in'ouvrir? Le Barbouillé: Non, je n'ouvrirai pas.

Angélique: Hé! mon pauvre petit mari, je t'en prie, ouvre-moi, mon cher petit cœur!

Adam, à son tour, n'a pas non plus oublié les caresses trompeuses du Paradis terrestre:

Le Barbouillé: Ah! crocodile! ah! serpent dangereux! tu me caresses pour me trahir!...

Enfin le docteur Aristotélicien, dans son interminable bavardage, tout en gardant la physionomie du pédant et du Dottore de l'art, offre quelque chose de mieux que le type usé de l'ancien théâtre.

Ce sont de vraies leçons que celles du Docteur à ce malheureux qui voudrait, comme Panm-ge, consulter tout le monde sur les dangers du mariage. Ce sont des leçons de politesse, de langage dialectique, de philosophie, dans un crescendo de verve qui forme le désespoir du Barbouillé, obligé de rester là, bouche béante, sans pouvoir poser la question qui l'intéresse.

Le Médecin volant ne marque presque aucun progrès de l'esprit comique de notre poète. Cette pièce pourrait, d'ailleurs, avoir été composée avant la précédente, car il s'agit d'un remaniement, peut-être d'une simple reproduction d'un scénario^ tandis que la

Jalousie^ mettant en scène une nouvelle de Boccace, indique un plus grand effort artistique (1).

Le Médecin volant est en prose, comme La Jalousie du Barbouillé^ comme Les Précieuses. La dignité du vers conviendra à un art plus élevé. Et ici encore, c'est une pièce en un acte, à laquelle vont suivre des comédies en trois actes, comme dans le répertoire des Italiens. La forme ample des cinq actes, employée déjà dans l'essai malheureux de Dorn Garcie^ dominera la scène moliéresque avec L'Ecole des Femmes. L'intrigue de ce Médecin volant n'est pas moins simple que celle de la pièce précédente : il s'agit du travestissement d'un valet en membre de la Faculté pour servir les amours de son maître, travestissement compliqué par le jeu de ces transformations rapides qui amusent, de nos jours encore, les spectateurs de Fregoli. Quant aux caractères — y a-t-il vraiment des caractères dans ces bluettes? — ils sont esquissés en peu de traits sur le patron des Zanni.

Sganarelle est un Arlequin balordo^ lorsqu'il paraît sur la scène, mais il s'éveille merveilleusement au fur et à mesure que l'action se développe. En effets au début de la pièce, on l'appelle lourdaud: toutes ses connaissances se bornent à " voir quelle heure il est à une horloge, combien le beurre vaut au marché, et à savoir abreuver un cheval „. Quelques instants après — ô grande vertu de la robe de médecin ! — Sganarelle se tire d'affaire avec un aplomb étonnant, trompe Grorgibus, fait bonne contenance devant l'érudition de l'Avocat et échappe aux soupçons de G-ros-R/ené. Çà et là nous entendons la voix du grand maître : ^ Hé ! mon Dieu, Monsieur, s'écrie Sganarelle en face de Valère, ne soyez point en peine; je vous réponds que je ferai aussi bien mourir une personne qu'aucun médecin qui soit dans la ville. „ Et il y a même

(1) Il ne faut pas oublier cependant que la comédie de l'art, de même que la vieille farce française, tire bien souvent ses inspirations de la nouvelle; voilà pourquoi la mise en action d'un conte du Décaméron ne présente aucune nouveauté. La farce du Pont aux asnes et celle de Sœur Fesne, de l'ancien répertoire comique français, sont, elles aussi, puisées dans Boccace. La ruse d'Angélique pouvait même avoir des précédents dans les scenari ou dans les farces dont l'écho ne s'était pas encore éteint en province. M. Lanson remarque, dans son article cité, qu'on en connaît un certain nombre imprimées à Paris, à Lyon, à Troyes, entre 1610 et 1635, et La Fontaine en 1659 écrivait et jouait avec des amis une véritable farce.

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quelques commencements d'observation, car le valet de Valère médit de ses confrères en Esculape pour croître dans l'estime de ses clients, en proportion de la mésestime des autres, ce qui est on ne pourrait plus humain : '' Tous les autres médecins ne sont, à mon égard, que des avortons de médecine. „ Il y a même beaucoup de gaieté dans ces petites scènes à l'allure rapide, des scènes que les acteurs développaient eux-mêmes d'après les modèles italiens. Nulle préoccupation littéraire, nul souci de la possibilité comique. Valère a-t-il besoin de Sganarelle ? '' Où diable trouver ce maroufle à présent ? Mais le voici tout à propos. „

La scène, entre l'Avocat et le héros de la pièce, est tracée si rapidement que l'adroit valet ne trouve pas même le temps de donner des preuves de son esprit : et la manière dont on trompe Grorgibus défie toute vraisemblance. On peut être sot, mais on ne saurait être Grorgibus.

Sganarelle cependant commence à nous intéresser. Son latin composé de salamalecs^ de souvenirs de la messe et du Cid^ n'est pas moins amusant que sa méthode fort originale de tâter le pouls du père pour connaître la maladie de la fille:

Sganarelle'. Hé bien! Mademoiselle, vous êtes malade?

Lticile: Oui, Monsieur.

Sganarelle : Tant pis ! C'est une marque que vous ne vous portez pas bien.

Et ailleurs : " Il n'est rien de plus contraire à la santé que la maladie „. Ce sont des vérités de Monsieur de la Palisse débitées avec un ax3lomb qui ne manque pas de comique.

Comment un public au goût facile, aim^ant la comédie qui le réjouit, sans exiger aucun effort de son esprit, n'am*ait-il pas ri à gorge déployée, en entendant Sganarelle se plaindre de ce que ses trop nombreux clients lui ont fait " oublier de savoir écrire „, ou refusant et empochant en même temps l'argent de Grorgibus qu'il a si bien gagné ? Ne se souviendra-t-il pas, ce public, de certains médecins de sa connaissance aussi savants et aussi désintéressés que notre bonhomme? Malheureusement, ces spectateurs faisaient aussi leurs délices d'autres détails, de tel examen diagnostique tiré des scenarl^ des plaisanteries grossières et des la^^fi plus grossiers encore du héros de la pièce. Ce sont là des concessions faites par l'auteur à son époque, des défaillances de sa muse bouffonne à laquelle le bon goût n'a pas encore appris une juste mesure.

Transformation des ébauches.

George Dandin.

Nulle pièce de Molière ne reproduit la donnée du Médecin volant^ mais cette plaisanterie ressemble, sans conteste, à des scènes de \ Amour médecin et du Médecin malgré lui : on y trouve même la répétition de quelques boutades et de certaines scènes. Le Sganarelle du Médecin volant est un personnage traditionnel qui ne tire pas à conséquence; plus tard l'artiste en famille, à la Cour, aux heui-es noires de ses souffrances physiques, apprend à connaître de visu ces représentants de la science dont on se moquait parfois, mais auxquels on avait cependant recours. Il entend parler des quarante-sept saignées, des deux cent douze lavements et des deux cent quinze purgations dont on avait gratifié Louis XIII, dans le cours d'une seule année. Il fait la connaissance personnelle des médecins de Louis XTV, qu'il étudie et qu'il représente dans une revue aristophanesque : le rire cesse et la satire commence et c'est la satire du philosophe qui hait l'imposture scientifique, la satire du malade à l'œil languissant et aux joues creuses s'envenimant à mesure que sa santé empire.

Cinq comédies, Dom Juan^ L'Amour médecin, Le Médecin malgré lui, Monsieur de Pourceaugnac et Le Malade imaginaire^ développent avec rancune, on dirait même avec haine, les idées du poète dont Béralde du Malade imaginaire se fera le portevoix, c'est-à-dire que la médecine est '^ une des plus grandes folies qui soient parmi les hommes „, une vraie " momerie „ de charlatans. Le Sganarelle du Médecin volant ne change ni de robe, ni de nom, mais son langage devient acéré et grave : " Toute l'excellence de l'art de la Faculté „ consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets, enfin ce n'est là que " pure grimace „ et le zanni burlesque rentre dans les coulisses d'où vont sortir de véritables médecins, des personnages ridicules et méchants. De Fougerais, D'Aquin, Esprit, Guenaut, à peine déguisés sous les noms significatifs de des Fouandrès ou tueur des hommes, de Tomes, etc.

La transformation des types en caractères est encore plus évidente en George Dandin issu de la Jalousie du Barbouillé. Je demande pardon d'un saut qui nous transporte au 18 juillet 1668, au milieu des fêtes de Versailles et des réjouissances bruyantes pour la paix d'Aix-la-Chapelle. Le modeste comédien de province est sorti de son obscurité: s'il ne dîne pas avec le Roi, comme le suppose une légende qui compte un peu trop sur la bonne foi de la postérité, il en est du moins bien reçu, encouragé et protégé.

L'esprit de Molière est donc dans toute sa vigueur; le Roi lui ordonne pièce sur pièce, ainsi qu'il ordonnait des ballets et des feux d'artifice, et malgré son activité dévorante, le poète devait avoir des moments d'arrêt et d'épuisement dans son inspiration. Aussi a-t-il recours à une de ses vieilles pièces: La jalousie de Gros-René ou bien Gros-René jaloux devenue, à ce qu'il paraît, La Jalousie du Barbouillé.

Mais, entendons-nous bien, il y a recours pour la donnée générale : Une femme aux mœurs faciles veut rentrer à une heure indue. Le mari ferme la porte ; la femme prie et supplie, le bonhomme reste inébranlable. La femme feint de se jeter dans le puits. Le mari sort alors pour voir ce qui se passe. La femme profite du moment favorable, entre et, à son tour, ferme la porte. C'est maintenant au mari de s'excuser lorsque les parents arrivent. Elle pourra bien avoir sa revanche et se plaindre de ce qu'il rentre toujours tard et pris de vin.

Boccace avait fait ce même récit et Molière n'y apporte aucun changement considérable (1).

Les différences, dans l'étude des mœurs et des caractères, s'annoncent cependant dès la première scène. Le Barbouillé est un être incolore, l'un de ces nombreux maris auxquels la nouvelle et le théâtre avaient été jusqu'alors impitoyables. Le public se moque de ses déceptions et rit de la ruse féminine, persuadé d'ailleurs

(1) M. Henri Chantavoine trouve que George Dandin est non seulement une comédie de mœurs, une grande comédie, qui touche aux plus sérieuses questions de la vie, mais une farce renouvelée, enrichie, agrandie, ayant ses racines dans le Moyen-Age (?) et dans l'ancien théâtre français {Conférences faites aux matinées classiques du théâtre national de VOdéon (1899, pp. 121, 199).

Voyez encore sur cette pièce :

Maria Outiz: Una fonte italiana del George Dandin, Naples, 1904. Rivista teatrale italiana, vol. VIT, Fasc. 8. Il s'agit de la Rhodiana de Calmo.

que ce sont là des choses qui se passent partout, excepté, bien entendu, chez lui.

Le George Dandin de la pièce homonyme est lui aussi un mari trompé et ridicule et il joue le rôle de son devancier. Mais après ce trait commun, George Dandin et sa femme ont des traits particuliers. L'organisme simple acquiert de nouveaux membres et ceux qui étaient à 1' état embryonnaire se développent et s'étendent :

Dandin: xA.h! qu'une femme demoiselle est une étrange afifaire, et que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent s'élever au-dessus de leur condition, et s'aUier, comme j'ai fait, à la maison d'un gentilhomme !

Pom-quoidonc depuis Bom^daloue jusqu'à Riccoboni etD'Alembert s'est-on fortement récrié contre l'immoralité de cette comédie? Parce qu'on y voit une femme trompant son mari ? Même en admettant que sous ce rapport George Dandin laisse un peu à désirer, est-ce que la leçon renfermée dans le monologue que nous venons de citer, n'en relève pas la moralité profonde?

Pour qu'une pièce soit morale, il suffit qu'elle recèle une vérité; or si quelqu'un des spectateurs de Molière s'est arrêté, en entendant les malheurs du héros de la pièce, sur la pente fatale d'une mésalliance (ce qui d'ailleurs n'est guère probable), on peut bien dire que l'auteur tuïit punctum^ ainsi que le poète d'Horace.

" N'épousez jamais une femme dont la condition soit au-dessus de la vôtre. „ Voilà une moralité mise en action, et que de maris, dans les deux hémisphères, peuvent s'écrier, même de nos jours, comme celui d'Angélique: " Tu l'as voulu, George Dandin! „ Et que de vérités viennent à l'appui de celle-ci: Les gentilshommes " c'est notre bien seul qu'ils épousent „ , et ceux qui sortent du peuple ne sont heureux " qu'en bonne et franche paysannerie „ \ L'exploitation des nobles parents d'Angélique continue, sous d'autres formes, dans le même théâtre. Dom Juan payera M. Dimanche par des protestations d'amitié tombant du haut de sa grandeur, et Dorante escroquera la vanité du Bourgeois gentilhomme de la manière la plus indigne.

Mais le tableau des mœurs serait trop incomplet s'il n'y avait que le ménage Dandin. Monsieur et Madame de Sotenville, les parents d'Angélique, entrent à leur tour en scène, plus imposants

16 l'œuvre

que la statue du Commandeur de Séville. Dandin doit garder, en leur présence, le maintien le plus humble, écouter en paix leurs leçons de civilité et de respect, être compris de l'honneur qu'on vient de lui faire:

Madame de Sotenville : Mon Dieu ! mon gendre, que vous avez peu de civilité de ne pas saluer les gens quand vous les approchez !... tout notre gendre que vous soyez, il y a grande différence de vous à nous.

On ne lui reconnaît pas même le droit de dire que sa femme est sa femme:

George Dandin : Monsieur tout court, et non plus Monsieur de Sotenville, j'ai à vous dire que ma femme me donne....

Monsieur de Sotenville : Tout beau ! Apprenez aussi que vous ne devez pas dire " ma femme „ quand vous parlez de * notre fille „.

Ah ! que le bonhomme doit regretter l'argent dépensé à arranger les affaires délabrées de ces beaux messieurs et qu'il a sujet de se plaindre de l'allongement de son nom en " Monsieur de la Dandinière! „

Monsieur de Sotenville: Ne comptez-vous rien, mon gendi'e, l'avantage d'être allié à la maison de Sotenville?

Madame de Sotenville: Et à celle de la Prudoterie dont j'ai l'honneur d'être issue, maison où le ventre anoblit et qui, par ce beau privilège, rendra vos enfants gentilshommes?

George Dandin: Oui^ voilà qui est bien^ mes enfants seront gentilshommes : mais je serai cocu, moi, si l'on n'y met ordre.

On se souvient d'un passage de Dom Juan (I, 1). Grusman ne sait se persuader que sa maîtresse soit la victime d'une trahison aussi noire de la part d'un gentilhomme:

Gusman: Un homme de sa qualité feroit une action si lâche? Sganarelle: Eh oui, sa quaUté! la raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcheroit des choses!

On comprend partant l'ironie qui se recèle dans la déclaration de la noble dame. Comment Angélique pourrait-elle forfaire à l'honneur? ^ Ma fille est d'une race trop pleine de vertu. „ Et là,

comme dans la galerie des ancêtres de Dom Rodrigue, dans les Fiancés de Manzoni, on voit défiler les nobles portraits des messiem-s et dos demoiselles de la Prudoterie et de Sotenville chez qui '' la bravoure n'est pas plus héréditaire aux mâles que la chasteté aux femelles ... Jacqueline de la Prudoterie est au jpremier rang, repoussant Famour d'un duc et d'un pair et puis Mathurine de Sotenville dont le sacrifice paraît encore plus méritoire, parce qu'elle refuse mille écus d'un favori du Roi, qui ne lui demande que la faveur de lui parler. Et le ménage de Sotenville est peint en peu de traits, de main de maître. Le noble mari appelle sa noble dame " mamour „ et pousse des " corbleu „ comme un chevalier de l'ancien temps; madame a un " jour de Dieu „ délicieux, appris à la cour de feu le roi; tous les deux parlent le beau langage des aïeux, étant de cette succession d'hommes et de femmes qui ne sauraient ^ f orligner „ ; ils offrent à Clitandre, l'amoureux de leur fille, de courre un lièvre-^ et ils étalent une grandeur gueuse qui ne i3eut se passer de cet argent bourgeois dont ils se croient salis.

Toute la dignité du rang paraît dans la scène où le couple illustre aborde Clitandre :

Monsieur de Sotenville-. Monsieur, suis-je connu de vous?

Clitandre-. Non pas que je sache, Monsieur.

Monsieur de Sotenville: Je m'appelle le baron de Sotenville.

Clitandre: Je m'en réjouis fort.

Monsieur de Sotenville: Mon nom est connu à la cour, et j'eus l'honneur

ns ma jeunesse de me signaler des premiers à l'arrière-ban de Nancy.

On dirait les types évolués de MM. de la Hannetonnière et de la Papillonnière, de la farce du moyen-âge!

Angélique garde encore, il est vrai, certains traits de la femme

traditionnelle, mais sa physionomie a acquis déjà quelque chose

qui lui est propre: c'est la demoiselle mariée, ou mieux vendue

un bourgeois dont elle rougit, une femme qui se venge du

larché indigne que l'on a fait de son sang et de sa jeunesse, et

li, par son amour poiu' Clitandre, gentilhomme et courtisan,

mtre dans ce milieu d'où sa mésalliance l'a chassée. Ce n'est donc

^as un caprice des sens, mais bien plutôt une révolte contre cette

)Ourgeoisie représentée par George Dandin, qui veut sortir de son

ToLDo, L'Œuvre de Molière, etc. 2

18 l'œuvre

rang et vivre avec les descendants des chevaliers des croisades sur un pied d'égalité, bourgeoisie marcliande et ignorante, aux mains crochues, telle qu'elle paraîtra ensuite dans Le Bourgeois gentilhomine. Et Angélique a, du moins pour un moment, la fierté de sa race : " Ma foi „, dit-elle à son mari, " je ne vous l'ai point donnée de bon cœur, et vous me l'avez arrachée. M'avez-vous^ avant le mariage, demandé mon consentement, et si je voulais bien de vous? Vous n'avez consulté, pour cela, que mon père et ma mère ; ce sont eux proprement qui vous ont épousé. „ C'est toujours la même thèse de L^ Ecole des Maris et de L'Ecole des Femmes: le libre choix dans l'amour et dans le mariage, d'après la loi de la nature.

Le Barbouillé n'est qu'un mari ridicule, le mari de l'ancienne farce et des nouvelles; G-eorge Dandin est aussi haïssable, car c'est lui, après tout, qui a exercé une violence, en achetant une femme dont il n'a xDas su gagner les sympathies, une femme au^ dessus de son état ; et il n'a, au bout du compte, que ce qu'il mérite. Et Molière le veut vulgaire, du dernier bourgeois, enragé de ne pouvoir dompter, à coups de bâton, cette demoiselle qui lui en impose, et forcé de ployer le genou, bonnet en main, devant ce gentilhomme qu'il craint, et dont il a essuyé la pire des insultes. C'est la lâcheté de sa classe, une lâcheté formée par une servitude atavique. Si Monsieur de Sotenville appelle sa femme '' mamour „, Sganarelle emploie avec la sienne le langage du dernier bourgeois, et le mot " carogne „ fleurit sur ses lèvres.

Pour que cette raillerie du parvenu soit complète, le poète ne se contente pas seulement de la fable fondamentale de sa première ébauche: il demandera à Boccace, à Straparole et à la tradition populaire, d'autres éléments comiques et d'autres traits plus acérés. Lubin, valet de Clitandre, prend le malheureux mari pour son confident et lui expose les tours que son maître lui va jouer. C'est l'aventure bien connue de E Ecole des femmes (1). Angélique, feignant de repousser Clitandre, lui apprend, en présence 4^ son

(1) Cfr. ce que je dis du cycle de nouvelles ayant pour sujet le mari conseiller de son rival, dans mes études Aus alten Novellen und Legenden, parues dans la Zeitschrift des Vereins fUr Volhskunde à Berlin, depuis 1903 {Der Eheman dis Ratgeher des Liebhàbers). Voyez aussi le Pecorone (1, 2.), les Nuits ^-^e Straparole (4, 4), etc.

mari, comment s'entretenir avec elle, et bat Dandin à la place de l'amant. Egano, dans la 7* nouvelle de la 7* journée du Décaméron^ reçoit les mêmes coups, et doit se déclarer lui aussi bien aise de cette preuve de la vertu farouche de sa femme.

Et le voilà de nouveau à genoux, à la fin de la pièce, ce mari, aux instincts de tyran domestique, mais lâche devant le pouvoir traditionnel, à genoux devant Angélique dont il se sait trompé, dont il sera toujours trompé, et à la présence de laquelle il marchera désormais tête basse, la rage au cœur: ^ Lorsqu'on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu'on puisse prendre, c'est de s'aller jeter dans l'eau, la tête la première. „ Voilà le seul conseil que l'autem" donne à son protagoniste, le seul qu'il pouvait lui donner à cette époque. La farce intitulée La jalousie de Barbouillé est donc devenue, par l'élaboration artistique, une comédie qui, tout en gardant certains traits caractéristiques de l'ancien théâtre, peint la réalité de la vie non seulement sous son aspect plaisant, mais aussi en ce qu'elle renferme de triste et de douloureux. Cependant la verve comique ne reste pas étouffée sous ces considérations d'un genre plus élevé. Elle jaillit du contraste entre la vérité que ce mari voit telle qu'elle est et les preuves qui lui échappent, ces preuves qu'il cherche à travers toute la pièce, qu'il ne réussit jamais à mettre sous les yeux de ses nobles parents et qui tournent même contre lui. Elle jaillit de toutes ces petites scènes, animées par un dialogue pétillant d'esprit, par les amours des valets qui servent de repoussoir, et par les aventures de cette nuit d'intrigue, une nuit qui n'est pas sans rappeler les pages les plus enjouées du Barbier de Séville.

L'Étourdi

Les tâtonnements des débuts de notre poète me paraissent évidents. Après la farce c'est la comédie de la Péninsule qu'il imite ; plus tard il demandera ses inspirations à la tragi-comédie même (1).

En province, à Lyon peut-être, Molière avait entendu des troupes italiennes jouer Vlnavvertito de Nicolo Barbieri, V Interesse de Nicolo Secchi et VEmilia de Luigi Grroto. U Interesse et VEmilia

(1) Ferdinand Brunetière {Études critiques sur l'histoire de la littérature française. Les époques de la Comédie de Molière, 8® série, Paris, 1907) dit que Molière n'a pas eu les incertitudes qui marquent les débuts de Pierre Corneille, et il parle de s'égarer ou de se perdre à propos des farces qui ont pu précéder V Étourdi et le Dépit amoureux. Le regretté critique a tort, du moins à notre avis; il y a bien plus de Molière dans la Jalousie du Barbouillé que dans l'imitation de Vlnavvertito. En parlant de V Etourdi, Paul de Saint Victor {Les deux masques, Paris, 3 vol., 1884, pp. 419-509) nous fait remarquer, à son tour, que " L'esprit pétulant de l'Italie bouffe, souffle sur ces scènes, rejointes par un léger fil, qui se poursuivent et s'entre-croisent, comme les figures d'une longue farandole. L'observation en est absente, les caractères sortent des moules factices de V imbroglio d'outre-mont „. Enfin, ce qui domine V Étourdi, c'est, à son sens, la " parade italienne „, et le génie perce malgré tout et de toute part, " sous cette ébauche calquée au poncif, il éclate à chaque scène, en traits soudains, en sorties franches, en jets de verve et d'hilarité „. Tout cela est fort bien dit, mais le critique français n'avait probablement pas lu l'original italien et n'avait pas, par conséquent, constaté les améliorations apportées par Molière à la lourde comédie de Barbieri, fort dépourvue de saillies franches et de jets de verve.

étaient déjà traduites en français. Ce sont là les sources de son Etourdi^ représenté probablement à Lyon vers 1653, et du Dépit anioiireux^ qui réjouit le public de Béziers.

L'Etourdi a bien l'air d'une comédie de caractère, mais si on la regarde de près, ce n'est ni une comédie ni une farce, mais un genre mêlé, qui ne manqua cependant pas de remporter un succès éclatant, dû probablement au mérite de l'acteur jouant le rôle de Mascarille (1). JJInavvertito a, au nombre de ses personnages, le Capitano Bellerofonte Martelione, que Molière supprime, et il supprime de même ou abrège les scènes inutiles, nuisant à la clarté de l'action, les longs discours, les vides déclamations et ce prologue on ne pourrait plus insupportable. C'est ainsi que, grâce à lui, l'édifice acquiert plus de légèreté ; car, dans ce cas, supprimer, c'est simplifier et animer.

La première scène de la pièce italienne est résumée dans L^ Étourdi, en peu de mots, et les coupures continuent, sans miséricorde, dans les scènes qui suivent. En effet, le l*"" acte de Vlnavvertito se compose de dix scènes, le deuxième de quinze, le troisième de douze, le quatrième de dix-sept et le cinquième de treize. Le l^'" acte de L'Etourdi renferme, au contraire, neuf scènes, le deuxième onze, le troisième neuf, le quatrième sept et le cinquième onze, une diminution totale de vingt scènes.

Il s'ensuit que l'action moliéresque marche plus rapidement et que les faits remplacent les bavardages et les tirades pseudo-pln-

(1) Mascarille de Mascarilla, demi-masque, indique que l'acteur jouant ce rôle, avait le visage masqué ou enfariné, comme les vieux farceurs de la scène italienne et française; et si Vlnavvertito en est le modèle principal, VEmilia paraît y entrer, elle aussi, du moins en partie. L'Angelica du Capitan Coccodrillo peut avoir fourni quelques traits à VÉtourdi, et il est hors de doute que Molière, dans cette pièce, sut tirer quelque profit aussi des souvenirs de Plaute et d'un des Contes d'Eiitrapel. Il s'agit donc d'une imitation complexe, qu'il faut regarder de près, pour comprendre comment notre poète imitait, lors qu'il avait le modèle sous les yeux, un modèle qu'il ne cachait point d'ailleurs.

Voyez les traductions et éditions suivantes des pièces ci-dessous : Emilia, comedia nuova, etc., Paris, chez Mathieu Guillemot; L'Intéresse, comédie imitée par Pierre Larivey; Vlnavvertito, comedia di Nicolô Barhieri detto Beîtrame, ovvero Scappino disturbato e Mezzettino travagîiato, édition de Venise, 1629; VAngeîica, comedia di Fahritio de Fornaris, napolitano, detto il capitano Coccodrillo, comico confidente. In Parigi, appresso Abel VAngelier, etc., 1585.

22 l'œuvre

losophiques du modèle. Mais le diangement le plus remarquable, que l'on constate dès le début, est celui du caractère de Vlnavvertito. Le Fulvio italien n'est pas seulement un étourdi ; il manque parfois même de sens commun, et son rival peut le traiter, sans façon, d'idiot, en lui disant que si son valet Scappino n'était là, il se moquerait de lui à sa barbe. Et Scappino n'a pas x)lus d'estime de son maître qu'il appelle " butor „ et " bête „ :

Vos secours, passez-moi cette comparaison, ressemblent aux caresses que les ânes font à leurs maîtres et qui leur sont toujours nuisibles (1 a., 2 se.) (1).

Le Lélie de Molière n'est, au contraire, qu'étourdi, et malgré tous ses " contretemps „, il ne joue jamais le rôle d'imbécile.

Voltaire a fait, dans son sommaire, la remarque suivante : " Les connaisseurs ont dit que V Étourdi devrait seulement être intitulé Les Contre-temps. Lélie, en rendant une bourse qu'il a trouvée, en secourant un homme qu'on attaque, fait des actions de générosité plutôt que d'étourderie. „ Ce sont des actions de générosité, il est vrai, mais Lélie sait aussi que Mascarille dresse des machines «n sa faveur, et il devrait, par conséquent, se tenir sur ses gardes. Quoi qu'il en soit, la remarque de Voltaire sert à constater, elle aussi, que Lélie n'est pas un zéro en chiffre, ainsi que son devancier italien; et Mascarille, dans la ruse où il est passé maître, pourrait bien se donner la peine de faire part à son seigneur des tours qu'il va jouer, pour que le jeune homme agisse en conséquence. Scappino et Fulvio échangent donc leurs rôles. Le premier ordonne et parle haut ; le jeune maître obéit et baisse la tête. Il n'en est pas de même de Mascarille en face de Lélie, dans la pièce de Molière. " Ah ! trêve, je vous prie, à votre rhétorique „ s'écrie celui-ci lorsque le valet franchit les bornes du respect, et Mascarille redevient humble et tâche d'en regagner les faveurs en flattant ses passions :

Moquez-vous des sermons d'un vieux barbon de père. Poussez votre bidet, vous dis-je, et laissez fake.

(1) " I vostri aiuti, perdonatemi, sono corne le carezze clie fanno gli asini ai loro padroni, che sono sempre di nocumento. ,

Ce n'est pas là, il faut l'avouer, une école de haute moralité, mais on doit reconnaître aussi que le modèle italien était loin de prêcher la pitié filiale.

Molière a donc compris combien un personnage, remplissant cinq actes de ses sottises et de ses étourderies, pouvait devenir ennuyeux. Il renouvelle partant le caractère de Fulvio, en lui prêtant une certaine dose d'esprit et en introduisant dans l'action un élément nouveau. Son Lélie n'est pas seulement étourdi: il joue vi'aiment aussi de malheur, et la curiosité du public est tenue en haleine par cette succession rapide d'étourderies et de contre-temps du protagoniste.

Mais il y a d'autres traits qui marquent encore mieux la différence entre les deux pièces. Beltrame, faisant allusion au langage enflé de sa fille Lavinia, s'écrie : " più tosto havrei inteso il parlar Arabico o Caldeo, che il tuo; io non credo che t'intendesse, parlando cosi, manco il primo interprète délia torre di Babele „, ce qui signifie que son langage est confus, entortillé, incompréhensible, autant que celui des édificateurs de Babel. C'est là une remarque qui peut bien s'étendre à presque tous les personnages de Vlnavvertito, et qui constitue le défaut principal de la commedia erudita des Italiens. Même les acteurs de la comédie de l'art, lorsqu'ils deviennent écrivains, oublient la naïveté du dialogue des zanni et font parler à leurs personnages un langage guindé, précieux et ridicule. Le naturel leur paraît vulgaire, et les dialogues com-ts qui se croisent, s'entrecoupent, s'enchevêtrent, les seuls dialogues vrais et vivants, sont remplacés par de longs discours avec le verbe à la fin, selon les exemples classiques. Enfin l'art de la conversation se transforme en artifice, et le marinisme triomphe. Ecoutez le dialogue entre Fulvio et Celia (1) :

(1) Fulvio. Servitor, Signera Celia, Cielo ove le mie speranze s'inviano, primo mobile ove le mie voglie si reggono, e sfera ove i miei pensieri soggiornano, eccomi con il solito tributo de i saluti, con i dovuti ossequî di riverenza, e con Taugurio dell'usato buon giorno.

Celia. Signor Fulvio, io godo d'esser Cielo, primo mobile e sfera délie vostre speranze e vostri contenti, e benedico amore, cagione efficiente di tanti miei contenti, i quali sono inenarrabili, si corne sono infinité quelle grazie ch'io gli rendo per tal cagione. 0 mio Fulvio, per vostra benignità, donatemi il credito di quei tant'oblighi, ch'io vi devo, che vi giuro, per quel- Tamore ch'io vi porto, che non so come sodisfarvi. 0, quai ventura sarebbe

24 l'œuvkb

Fulvio: Je suis votre serviteur, Madame Célie, Ciel auquel s'adressent mes espérances, premier mobile de tous mes désirs, sphère où mes pensées ont leur demeure.

Me voici avec l'hommage accoutumé de mes salutations, avec mes respects bien dus et remplis de révérence et avec le souhait non moins dû d'une bonne journée.

Celia: Monsieur Fulvio, je me réjouis d'être le Ciel, premier mobile et sphère de vos espérances et de vos contentements, et je bénis l'amour, cause efficiente de tant de mes joies, aussi inexjDrimables que sont infinis les remercîments que je lui rends pour cette cause. 0 mon Fulvio, dans votre bénignité, accordez-moi le crédit pour toutes les obligations dont je vous suis redevable et que je vous garantis, par l'amour que je vous porte et dont je ne sais comment m'acquitter.

Qu'il serait heureux celui qui errant sur une mer orageuse, au lieu d'être englouti par les flots, trouverait une Divinité favorable, laquelle non seulement le délivrerait de tous les dangers, mais lui ferait cadeau aussi de la pierre la plus précieuse ! Il pourrait bien s'écrier : " Oh ! malheur rempli de bonheur! „ Et qu'est-ce que je dois dire, moi, tombée dans la mer de toute sorte de douleurs à cause de ma captivité? et quand je pense que j'ai perdu la liberté, je vous retrouve, vous mon Dieu sur cette terre, travaillant non

mai di colui che solcanJo tal hor il mare quando è più procelloso, e che invece d'esser assorte dall'onde, trovasse benigna Deità che non solo lo libérasse, ma l'arricchisse di preziosissima gemma ! ben potrebbe dir colui : " 0 avventurata disavventura! „ E che cosa debbo dirvi io, caduta nel mare de i travagli per la mia captività? E quando penso d'haver perduta la libertà, ritrovo voi, mio terreno nume, che non solo cercate di liberarmi, ma mi donate anche Tamor vostro; oimè, che felice disavventura, o che disgrazia avventurata !

Et plus loin:

Celia. Queste lodi che mi date non sono generate dal mio merito, ma dalla vostra gentilezza, la quale, facendomi moite volte arrossire nell'udir a lodarmi contra ogni mio merito, fa che quel rossore partorisse poi quelle grazie che a voi tanto piacciono; ma vedete, Signore, la generazione è fatta da voi, onde ogni cosa che scorgete bella in me e vostra fîgliuola, e non è meraviglia percib se tanto l'amate.

Fulvio. Il rossore suole anche apparire nelle guancie de gli humili per esser lodati di verità; dunque la verità fa cosi bella generazione, e se V. S. mi chiama padre di tali figliuole, sono dunque padre putativo; e perb ringrazio la mia verità, che gênera nella vostr'humiltà e ehe mi fa padre di si leggiadra proie.

seulement pour me délivrer, mais encore pour me rendre heureuse par votre amour: hélas! quel malheur heureux, quel heureux malheur!

Et après une galante réplique du jeune homme :

Celiw. Ces louanges que vous me donnez ne sont pas engendrées par mon mérite, mais plutôt par votre gentillesse. Et comme celle-ci me fait rougir de ce que je m'entends exalter au-dessus dé mes mérites, de même elle engendre, au moyen de cette rougeur, les charmes, que vous aimez. Vous le voyez donc, Monsieur, c'est une génération qui vous appartient, de sorte que ce que vous appelez ma beauté n'est que le fruit de votre œuvi'e; c'est votre fille, et il est naturel que vous l'aimiez.

Fidvio: La rougeur paraît aussi sur les joues des humbles bien que les louanges qu'ils reçoivent soient méritées : la vérité fait partant cette belle génération, et si vous m'appelez le père de ces filles, je ne serai qu'un père putatif: et je remercie pour cela ma vérité qui engendre dans votre humilité et qui me rend père de si beaux enfants.

Je pense que l'image de la mer orageuse et cette histoire si compliquée de l'engendrement des beautés de Celia suffisent pour faire comprendre à nos lectem-s la force de Beltrame. Heureusement, à un certain point, Mezzettino, maître de Tesclave Celia, entre en scène et coupe coui't aux concetti des deux amoureux.

Comparons cette scène avec celle de V Étourdi (1, 3). Lélie se plaint, il est vrai, du mal cuisant que lui a causé la vue de Celle, et Célie, à son tour, déclare qu'elle n'entend pas que ses " yeux fassent mal à personne „ ; c'est là ce qu' Agnès répétera dans YEcole des Femmes (II, 5), mais toute cette quintessence de galanterie n'occupe que dix vers, et la jeune fille ne nous entretient pas des engendrements de son tendre ami : elle ne se préoccupe que de sa situation pénible et de ses amours. Mascarille d'ailleurs est là pour rappeler au beau couple que le temps liasse vite, et que ces mièvi'eries sont désormais démodées:

Vous le prenez là d'un ton trop haut;

Ce style maintenant n'est pas ce qu'il nous faut.

Profitons mieux du temps

La même simplicité et le même bon sens président aux modi-

26 l'œuvre

fications de l'intrigue. Beltrame, dans la pièce italienne, donne de l'argent à Scappino pour acheter une esclave, ce qui amène des complications aussi étranges qu'ennuyeuses ; dans la iDièce française tout cela disparaît, pour faire place aux amours ridicules d'Anselme. Nous retrouverons, dans L'Avare, le même sujet remanié avec plus d'entrain et de finesse psychologique; cependant, l'observation de la nature humaine perce déjà dans ces scènes, inspirées évidemment de la comédie de l'art, où l'amoureux, à barbe grise, se dresse sur ses ergots et se laisse exploiter par les flatteries de Mascarille.

D'autres épisodes, puisés dans VEinilia ou dans le XVP des Contes et discours d' Eutrapel^ viennent se fondre dans l'inspiration principale et ces pièces de rapport deviennent les membres d'une création nouvelle. Les mots, qui servent de conclusion à V Inavvertito et à L Etourdi^ marquent encore davantage la différence de l'esprit qui anime les deux pièces.

Dans V Inavvertito on conseille aux spectateurs d'aller souper: c'est la conclusion ordinaire des comédies classiques, et Scappino, le serviteur rusé, n'est après tout qu'une variété de l'esclave de Plante. Mascarille garde, par contre, son caractère malin jusqu'au dernier moment ; il annonce son mariage et celui de son maître, ainsi que Panurge pourrait annoncer le sien :

Allons donc, et que les cieux prospères Nous donnent des enfants dont nous soyons les pères.

C'est de la sorte que s'expriment Gril Blas de Lesage et l'un des personnages des contes de Voltaire.

En concluant, E Etourdi n'est pas une vraie comédie de caractère, car l'étourderie n'est qu'un travers de ^'esprit humain ; en outre, l'intrigue compliquée et en partie fausse de la pièce se ressent du mauvais goût de l'époque. Cependant les personnages, bien qu'ils soient en partie conventionnels, ont déjà du mouvement, de la verve, et Mascarille, dans sa gaîté imperturbable, dans l'assurance de son génie intrigant, annonce Scapin des Fourberies. On peut même dire que Scapin est issu de E Etourdi aussi bien que du PTiormion de Plante, et que l'auteur du Misanthrope paraît dans ce style admirable par sa couleur et par son relief, dans ce

style avec lequel il nous fait la description du combat de deux vieilles. Ce style, cet art, où Barbieri ne joue aucun rôle, Régnier vient de les lui apprendre (1).

(1) La vieille Égyptienne... (c'est Mascarille qui parle)

Passoit devant la place et ne songeoit à rien, Alors qu'une autre vieille assez défigurée, L'ayant de près, au nez, longtemps considérée, Par un bruit enroué de mots injurieux, A donné le signal d'un combat furieux, Qui, pour armes pourtant, mousquets, dagues ou flèches, Ne faisoit voir en l'air que quatre griffes sèches. Dont ces deux combattants s'efforçoient d'arracher Ce peu que sur leurs os les ans laissent de chair. On n'entend que ces mots: chienne, louve, bagace. D'abord leurs scoffions ont volé par la place Et laissant voir à nu deux têtes sans cheveux, Ont rendu le combat risiblement aff'reux.

VAngelica (III, 7) sert de modèle à une autre description faite aussi par Mascarille, celle de Lélie amoureux qui dîne chez sa belle (IV, 4):

A table, où Trufaldin l'oblige de se seoir,

Vous n'avez toujours fait qu'avoir les yeux sur elle.

Rouge, tout interdit, jouant de la prunelle,

Sans prendre jamais garde à ce qu'on vous servoit.

Vous n'aviez point de soif qu'alors qu'elle buvoit.

Et dans ses propres mains vous saisissant du verre.

Sans le vouloir rincer, sans rien jeter à terre.

Vous buviez sur son reste, et montriez d'affecter

Le côté qu'à sa bouche elle avoit su porter.

Sur les morceaux touchés de sa main délicate

Ou mordus de ses dents, vous étendiez la patte

Plus brusquement qu'un chat dessus une souris.

Et les avaliez tout ainsi que des pois gris.

Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table

Un bruit, un triquetrac de pieds insupportable...

Malgré la rime avec les pois gris, tout cela est fort bien dit, tout cela marque l'observateur, possédant l'art de reproduire en tableaux vivants ce qui se passe sous ses yeux. L'amant, rouge, interdit, qui ne sait pas ce qu'il mange ou qui ne mange que ce que sa belle a touché, nous le connaissons tous, nous l'avons vu quelque part; peut-être les autres l'ont-ils vu en nous et en ont-ils souri, ainsi que l'on sourit à la jeunesse que l'heure divine trouble et aveugle.

28 l'œuvre

Le Dépit amoureux.

Cette pièce porte un titre qui ne convient qu'à un seul de ses épisodes. Dès le XVIII siècle, cependant, le Dépit amoureux de cinq actes a été réduit à deux seulement, qui se composent du premier, de la rédaction originale de quelques vers du deuxième, et de presque tout le quatrième acte. Les vers célèbres d'Horace: " Donec gratus eram tibi „, quelques-uns peut-être de Térence: " Amantium irae, amoris integratio „ {Ayidrienne^ III, 6), bien plus que les souvenirs de Lope de Vega, inspirent cet épisode charmant (1) que le public de nos jours goûte encore sans effort, tandis que le sujet général de la pièce, tiré de Vlnteresse de Secchi (2), n'est parvenu à la postérité que grâce au nom de son poète.

C'est donc la partie qui appartient en propre à Molière qui a surnagé heureusement sur la mer de l'oubli, cette partie animée par les scènes de brouille et de raccommodement des amoureux, où il y a un écho de la jeunesse de l'artiste (3).

JJ Interesse de Secchi est fondé sur une intrigue absurde. Un certain Pandolfo, dont la femme est enceinte, parie qu'elle va lui donner un garçon. Son compère Ricciardo soutient au contraire qu'elle accouchera d'une fille: et comme c'est une fille qui voit le jom", Pandolfo, craignant la perte d'un enjeu de deux mille écus, habille la malheureuse en garçon et trompe par là son compère. Naturellement la fille grandit, la fille aime, tout cela complique la situation, tout cela permet à l'auteur italien de nous présenter son héroïne, sur la scène, en état intéressant et de nous faire entendre des plaisanteries et des équivoques de la dernière indécence. Molière purifie les dialogues et les situations de l'original italien et tâche de rendre la donnée plus raisonnable. Au lieu d'un pari, c'est d'un héritage qu'il est question, et la jeune fille vient à peine

(l)M.Huszâr n'est pas de cet avis. Il voit ici comme partout l'Espagne (V. Moliere et V Espagne par Guillaume Huszâr, Paris, Champion, 1907, p. 139-140).

(2) Vlnteresse, comedia del signor Nicolb Secchi, etc., Venise, Ziletti, 1581 (réimpression).

(3) Ces scènes ont été reproduites souvent par Molière même, mais nulle part l'inspiration n'est si fraîche; pas même dans la IV® scène du II* acte de Tartuffe, ni dans la X* scène du IIP acte du Bourgeois gentilhomme.

de se marier en cachette. Toutefois, malgré ces changements, la fable reste toujours fausse, absurde, antipathique même, et Ton doit reconnaître que le poète français aurait bien pu choisir un meilleur modèle.

D'ailleurs, si le canevas est défectueux, la broderie ne manque pas de prix. Même en laissant de côté cet aimable dépit amoureux, nous rencontrons des éléments comiques assez spirituels. Tels les amours des domestiques, Gros-René et Marinette , servant de contraste à celles d'Eraste et de Lucile, l'opposition de la taille svelte des héros à la bedaine de ce valet si rond " de toutes les manières „, de la passion de la jeune fille à la ruse intéressée de la soubrette exploitant les amours qu'elle sert, encouragée à cela par son futur:

Pauvre honteuse, prends, sans davantage attendre (1)

et elle n'attend pas davantage.

Une autre source de rire nous est donnée par le rôle du pédant Métaphraste, un bavard insupportable, exaltant en de très longs discours la vertu du silence. C'est un flux de paroles, qu'on ne saurait aiTêter même en le laissant tout seul : et son maître Albert, pour lui faire quitter la partie et la scène, n'a enfin d'autre moyen que celui de sonner une cloche de mulet à son oreille. Mais la source comique la plus vive jaillit de l'âme de Mascarille ! Mascarille est un poltron aimant ses aises et le calme qui aide les bonnes digestions. C'est une sorte de Sancho Pança lancé, malgré ses instincts pacifiques, au milieu de toutes sortes d'aventures, et exposé à recevoir des soufflets, ou, pis encore, des coups d'épée. Le voilà, au cinquième acte, traîné par son seigneur dans une expédition noctm-ne. On sait qu'il y a des ennemis cachés, et un certain bretteur se présente à eux, pour dire combien ils doivent se tenir sm' leurs gardes, vu que les ennemis sont là, dans les ténèbres, dressant des embûches. Le monologue de Mascarille diffère de celui de Jodelet, le héros de Scarron et du théâtre espagnol, en ce que le personnage moliéresque tâche de cacher sa peur sous les beaux discom's. La peui' le rend raisonneur et ne lui empêche pas de garder certaines convenances. S'il faudra fuir, il prendra sa poudre d'escam])ette, non pas en lâche, mais en philosophe.

(1) Gros-René, I, 2.

30 l'œuvbe

Son maître ne l'écoute guère et Mascarille de redoubler la force de ses argumentations: l'amour ne doit pas éteindre la raison, et avant de s'engager en certaines aventures il faut réfléchir, morbleu ! A quoi bon cet empressement, dans l'ombre? Valère veut-il se rendre chez Lucile, si celle-ci lui garde rancune? Ne vaudrait-il pas mieux que le jeune homme y allât tout seul? Il faudra s'introduire en cachette, dans la maison de Lucile, et Mascarille a une toux qui va nuire certainement au mystère

Enfin, rien ne saurait être plus amusant que la scène entre Albert et Polydore : chacun de ces vieillards a des torts à se faille pardonner de l'autre, et ils finissent par se trouver, à la suite d'une équivoque, tous les deux à genoux (III, 4), ainsi que la tradition raconte de Racine et du grand Arnauld.

Vis-à-vis de son modèle, le procédé de notre écrivain est donc semblable à celui que nous avons constaté dans l'examen de la pièce précédente. Il remanie, à son gré, la matière qu'il élabore, coupe les scènes inutiles, les longueurs, les situations équivoques : le tableau s'élargit, des situations nouvelles, puisées à l'examen de la nature, se fondent dans l'inspiration principale, les personnages, bien qu'ils ne soient pas encore devenus tout à fait des caractères, ont déjà une physionomie se détachant de la maquette, des cœurs qui palpitent et des visages que la passion et l'esprit animent et transforment. Lucile prélude à la création successive de la jeune fille aimable, passionnée, ravissante. Valère n'est plus le simple amom*eux de la vieille scène, blondin, à la joue rose, poussant des hélas! il a du courage, et au bretteur qui lui offre son bras, il répond avec fierté qu'il ira bien tout seul, car rien ne saurait l'épouvanter.

L'esprit de Molière abonde en souvenirs littéraires. Mascarille se plaint de la vie que son maître le force à mener, et voici un vers de Plante sculptant cette pensée:

Servire amanti miseria est, praesertim qui quod amat caret, que Molière traduit:

Non, je ne trouve point d'état plus malheureux Que d'avoir un patron jeune et fort amoureux (1).

(1) Poenulus, IV, v. 4. — Dépit amoureux, I, 4.

Eraste se repent-il de ses emportements avec Lucile? Horace lui suggère ce qu'il faut dii^e pour apaiser le juste ressentiment de sa belle:

Quid ? si prisca redit Venus Diductosque juge cogit aheneo ?

Éraste: Mais si mon cœur encor revouloit sa prison ...

Si, tout fâché qu'il est, il demandoit pardon ? (1).

La lectm-e d'' Amphitryon^ une lecture que notre poète mettra ensuite bien à profit, inspire à Valère l'invocation à la nuit paresseuse (V, 2); tantôt il y a un souvenir de la correspondance de Cicéron à Atticus, à propos des querelles de ménage de son frère Quintus, marié à Pomponia (II, 6), tantôt la muse de Virgile rappelle à notre poète une description charmante: •* Est in secessu locus „ (ibid.), tantôt enfin l'écolier du collège de Clermont se souvient de la syntaxe de Despautère (ibid.). Et avec ces réminiscences de ses études, il y en a d'autres puisées à ses lectures de comédien. Une scène du pédant est tirée du Déniaisé de Grillet de la Tessonnerie (II, 6), et l'accueil glacial qu'Albert fait à Mascarille rappelle de près un passage de Vlnavvertito, qui n'avait pas trouvé sa place dans VÉtourdi (III, 2). — Enfin les Colloquia familiaria et VEncomium moriae d'Erasme inspirent ce qu'un personnage débite sur la folie des femmes (IV, 2) et Bracciolini même n'est pas oublié (IV, 3).

C'est dans les brouilles et les accommodements des deux amoureux, avons-nous dit, que l'esprit du poète trouve son libre essor et c'est ici qu'il commence, pour la première fois, l'examen de la jalousie, une passion dont il étudiera ensuite les aspects variés, par une analyse profonde et impitoyable. Il faut avouer que les apparences donnent quelque raison à l'emportement d'Eraste, et que Lucile n'a pas, de son côté, tous les torts de se fâcher de ces soupçons. Dom Garcie de Navarre n'a pas tort non plus s'il ne se ûe pas toujours aux promesses de Doue El vire; les apparences sont trompeuses, il est vrai, mais ce n'est souvent que l'apparence que nous pouvons saisir dans la vie. D'ailleurs, la tranquillité n'est pas toujours faite pour apaiser certains soupçons. Eraste doute de Lucile lorsque les

(1) Horace, 1. III, Ode IX. -- Dépit amoureux, IV, 3.

32 l'œuvre

apparences lui donnent raison, mais il en doute aussi lorsque le calme devrait le rassurer. Ce calme ne cacherait-il pas un orage? N'est-ce pas dans le mystère et le silence que la trahison se prépare? L'amour n'est après tout qu'une manifestation de l'égoïsme :

Et l'on ne sauroit voir, sans en être piqué, Posséder par un autre un cœur qu'on a manqué.

s'écrie Eraste, qui analyse ses propres sentiments. Oui, c'est un égoïsme recherchant dans un autre individu ce qui paraît nous rendre heureux, et l'aimant justement pour le bonheur dont il nous gratifie ou qu'il nous fait espérer. Mais, dans le Dépit ^ la jalousie part encore d'un cœur jeune, qui a la conscience de son mérite et qui s'ouvre volontiers à l'espérance : ce n'est que plus tard que le poète nous peindra la passion qui aveugle et empoisonne l'existence, la passion qui se fait un plaisir cruel de la peine qu'elle endure, et des fantômes noirs qu'elle crée, la passion enfin qui ride le front et qui tue.

Eraste est jeune, et il y a beaucoup de jeunesse dans ses passages rapides de la crainte à l'espoir, de la méfiance à la pleine foi.

Que Lucile ne se fie pas aux faiblesses de son âme ! Il ne transigera pas, il l'a juré, et rien ne saurait l'ébranler. Elle va voir à qui elle a affaire. Mais rien qu'à entendre le son de la voix de la femme aimée, un flot de tendresse monte de son cœur à ses lèvres. Oui, il doit bien l'avouer, dans les yeux de Lucile il a trouvé des charmes qu'il ne trouve point " dans tous les autres „; il vit tout en elle, il ne pense qu'à elle, et '' peut-être „ son âme '' saignera longtemps de cette plaie „...

Il faudra se résoudre à n'aimer jamais rien; Mais enfin il n'importe ...

C'est-à-dire que c'est là la chose qui lui importe le plus, malgré ses protestations et ses serments:

Croyez que vous n'aurez jamais cet avantage De me voir revenir

et Lucile, qui n'attend qu'un mot pour se réconcilier avec lui, répond, bien entendu:

Ce seroit bien en vain.

Rien de plus commun que la restitution des cadeaux, mais quelle délicatesse de touche, dans la lecture de ces billets, où l'on respire comme le parfum de la jeunesse et de l'amour, l'histoire le ce passé que rien ne saurait effacer. Eraste lit :

Vous m'aimez d'une amour extrême, Eraste, et de mon cœur voulez être éclairci. Si je n'aime Eraste de même, Au moins aimé-je fort qu'Eraste m'aime ainsi.

Lucile.

jucile, à son tour:

J'ignore le destin de mon amour ardente, Et jusqu'à quand je souffrirai:

Mais je sais, ô beauté charmante, Que toujours je vous aimerai.

Eraste.

bmment démentir, comment oublier ce toujours ? Et comme à l'ordinaire^ la faiblesse est du côté du sexe fort. C'est Eraste qui

fait les avances: un cœur comme le sien, un amour si profond

d'ailleurs la jalousie n'est-elle pas la marque de l'amour? Et Lucile, en vraie femme, a l'air de ne pas vouloir ce qu'elle désire le plus et réprime ses sentiments, de peur qu'on ne l'accuse de faiblesse :

Lucile: Non, non, n'en faites rien: ma faiblesse est trop grande, J'aurois peur d'accorder trop tôt votre demande.

Comme ce " trop tôt „ est féminin !

Encore une prière, et Lucile répondra de la manière indirecte que son sexe préfère, mais qui n'en est pas moins affirmative:

Ramenez-moi chez nous.

La scène serait pathétique, plus pathétique que ne le comportaient les habitudes du temps et le goût du public, sans le contraste d'un autre couple, Marinette et Gros-René, encourageant leurs maîtres à la résistance par des " Poussez! „ " Ferme! „ " Tenez bon jusqu'au bout ! „ mais c'est peine perdue.

ToLDO, L'Œuvre de Molière, etc. 8

34 l'œuvbe

A cet épisode d'une fraîcheur juvénile, ayant tout le charme d'une douce et tiède matinée de printemps, le poète oppose la grossièreté joviale des amours et des brouilles des valets ; c'est le même motif musical, mais sur une autre gamme; une sorte de parodie bouffonne, bien que toujours vivante (1).

Si cette parodie nous paraît tant soit peu vulgaire, songeons à cette comédie de l'art qu'on jouait à Paris dans le même théâtre du Petit-Bourbon, et plus tard au Palais-Royal, alternativement avec la troupe de Molière, où Tiberio Fiorilli, l'incomparable Scaramouche, habillé en hermite, amusait son public en escaladant une certaine fenêtre. Songeons aussi à cet ancien répertoire,^ grossier, indécent, qui'donnait des noms tout crus à des choses qu'on ne nomme pas d'habitude, du moins à haute voix, et nous trouverons que là aussi, où nous pourrions nous scandaliser aujorn-d'hui^

(1) Gros-René. Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère. Marinette. Tu nous prends pour une autre, et tu n'as pas affaire A ma sotte maîtresse. Voyez le beau museau, Pour nous donner encore envie de sa peau ! Moi, j'aurois de l'amour pour ta chienne de face ? Moi, je te chercherois ! Ma foi ! l'on t'en fricasse Des filles comme nous.

Même restitution de cadeaux, mais assaisonnée de la moquerie vulgaire,, dégoûtante même :

Gros-René. Tiens encor ton couteau. La pièce est riche et rare !

Il te coûta six blancs lorsque tu m'en fis don. Marinette. Tiens tes ciseaux avec ta chaîne de laiton. Gros-René. J'oubliois d'avant-hier ton morceau de fromage;

Tiens. Je voudrois pouvoir rejeter le potage

Que tu me fis manger, pour n'avoir rien à toi. Marinette. Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi;

Mais j'en ferai du feu jusqu'à la dernière. Gros-René. Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire.

Ce qui n'empêche pas la réconciliation, presque brutale, oh. c'est toujours le sexe fort qui baisse, le premier, les armes :

Gros-René. Ma foi! nous ferons mieux de quitter la grimace.

Touche, je te pardonne.

Marinette. Et moi, je te fais grâce.

Gros-René. Mon Dieu ! qu'à tes appas je suis acoquiné ! Marinette. Que Marinette est sotte après son Gros-René !

IMITATIONS DE LA COMÉDIE ITALIENîîE

il y a de la part de Molière un progrès réel, une certaine retenue dont il faut lui savoir gré. Croyez-vous qu'Arlequin n'aurait pas complété les sous-entendus de Gros-René? Ces vulgarités de valets, servant de contraste à des sentiments élevés, sont, pour ainsi dire, les restes de la vieille farce, qui s'efface peu à peu, réduite en petites scènes, et que l'art nouveau plus noble, plus humain, transforme sous le souffle puissant du génie.

Les Précieuses et les Femmes savantes nous offrent un autre exemple de l'élargissement progressif de l'esprit de Molière (1). Entre les deux comédies (1659-1672) il y a toute la jeunesse du poète et tout le développement de sa vie artistique.

L'histoire des Précieuses est désormais bien connue; Molière en voulait aux pecques provinciales autant qu'à celles de Paris et M."® de Scudéry, qu'il bafouait, était bien de l'entourage de la marquise de Rambouillet. Mais les vraies dames savent souffrir et se taire et Molière faisait des distinctions si prudentes entre les vraies et les fausses précieuses, qu'il pouvait bien, trois ans après, jouer, devant la marquise et en son propre hôtel, V École des maris.

Il est hors de doute que le poète sent ici, pour la première fois, que Thalie peut bien remplir une mission ; jusqu'alors il n'a eu d'autre but que d'exciter le rire un peu vulgaire du peuple en belle humeur ; avec cette comédie, le rire s'affine et devient intellectuel. Ce n'est plus en farcem* qu'il gagnera désormais le public; de sa scène vont jaillir des peintures de mœurs éclairées par un esprit d'observation, qui devient de plus en plus profond. Tout le monde connaît l'anecdote vraie ou supposée du vieillard, qui en entendant cette pièce , s' écria : " Courage, Molière, voilà la bonne comédie ! „ ; et en effet c'était là le commencement de l'art nouveau représen-

(1) Voyez, sur les Précieuses, Tétude de M. Knôrich, dans la Zeitschrift fur franz. Spr. und Litt., XII, 1890, et sur les sources des Femmes savantes aussi bien que sur les iugements donnés par les critiques sur cette pièce, un article intéressant de M. Cesare Levi, Intarno a " Les Femmes savantes ,, Florence, Ricci, 1903. — Emile Faguet {Propos de théâtre, Paris, 1903, Les Femmes savantes), appelle à juste titre Armande " le Tartuffe de la préciosité ,.

tant les vices et les travers des hommes et d'une époque, sans autre moralité que celle qui ressort de la vérité même.

Le succès éclatant des Précieuses fit comprendre à Molière la bonté de la voie qu'il suivait, et lui donna le courage de rompre en visière aux autres vices de son siècle et à une engeance bien plus dangereuse, celle des hypocrites. Quant aux protestations, aux menaces, aux luttes, tout cela était fait pour augmenter son énergie, son enthousiasme et la recette de sa troupe aussi.

L'intrigue ne prétendait à aucune originalité. Somaize, par la bouche d'un personnage de ses Véritables précieuses (yH* se), parle du " vol „ que Molière avait fait aux Italiens : ^ C'est la même chose, ce sont deux valets tout de même qui se déguisent pour plaire à deux femmes, et que leurs maîtres battent à la fin; il y a seulement cette petite différence, que dans la première les valets le font à l'insu de ceux-ci et que dans la dernière ce sont eux qui le leur font faire „.

La remarque ne manque pas d'un fond de vérité; ces travestissements de valets sont assez fréquents dans le Théâtre italien érudit et populaire. Je rappelle, en passant, certain " servo „ rusé du Viluppo de Parabosco, qui remplace de la sorte un astrologue auprès de sa femme ; en France aussi, Almérin, un valet des Co7'rivaux de Trotterel, fait avaler un narcotique à son maître et en prend la place auprès de la belle Clorette, ce qui n'empêchera pas à son seigneur d'épouser la jeune fille. Quant à la comédie de l'art, on peut dire qu'il n'y a rien de plus difficile que d'en trouver une sans ces sortes de déguisements. Faut-il citer aussi Jodelet ou le maître valet de Scarron? Des valets déguisés en seigneurs rempliront la scène, jusqu'au Jeu de V Amour et du Hasard de Marivaux et au Ruy Blas de Victor Hugo.

En concluant, le tissu de cette pièce ne marque aucun progrès. Les noms aussi sont là pour nous prouver que nous sommes en présence d'une farce. L'acteur donne le sien au personnage de son rôle, La Grange, Du Croisy, Gorgibus, Magdelon (Madeleine), Cathos (Catherine), Marotte (Marie), Jodelet, Mascarille (1). Un acte, en prose, dix-sept scènes ; rien de plus simple, rien de plus commun.

(1) N'oublions pas cependant les noms de Catherine de Rambouillet et de Madeleine de Scudéry.

Les Farces Tahariniques ont la même allure, et Piphagne, Tabarin, Francisquine, Isabelle jouent à peu près le même rôle. Et de même que dans ces farces et ces comédies de l'art, dans toutes ces pièces légères et comiques où s'étalait la gaieté de la fin du moyen-âge, le bâton devient un vrai personnage, animé et remuant, qui tranche les questions les plus difficiles et qui se charge des dénouements. Le Mascarille des Précieuses donne un soufflet au porteur (Vil" scène), première démonstration de sa supériorité ; le porteur prend ^' un des bâtons de sa chaise „, révolte légitime qui met aussitôt la raison de son côté ; Grorgibus paie les violons en les battant, enfin La G^range frappe Mascarille à plate couture (Xni* se). Il a tort, car le valet n'a fait qu'obéir à ses ordres, mais Mascarille n'est pas encore Scapin et moins encore Figaro : et c'est là la manière la plus convaincante pour témoigner de la supériorité du maître. D'ailleurs ces coups frappent, il est vrai, le dos de Mascarille, mais c'est comme s'ils tombaient sur les épaules de Cathos ou de Magdelon. Ils frappent un système.

Ce n'est donc qu'une farce, rien qu'une farce à coups de batte, comme dans le royaume de Fiorilli. Mascarille est une caricature ; son déguisement le rend ridicule; et il se présente au public en sanni^ poussant les hauts cris : " Holà, porteurs, holà ! là, là, là, là, là, là „. Cette voix devait se faire entendre même avant que le gai personnage parût sur la scène ; ainsi le parterre éprouvait une sorte d'avant-goût et les fronts se déridaient dans l'attente. Mais Mascarille est habillé en marquis, et la caricature ne consiste plus seulement dans la farine qui couvre le visage de Jodelet ou dans le nez crochu ou le ventre énorme de son compère. On ne rit pas seulement de ce qu'il y a de chargé dans un certain déguisement, ainsi que l'on riait lorsqu' Arlequin se présentait habillé en marchande des halles ou en brunette boulotte.

Mascarille est un marquis, de même que Jodelet un vicomte : ils affichent tous les deux, devant leur nom, un de retentissant; ce sont des charges bien déterminées d'une certaine classe sociale, dé la classe même la plus élevée. La plaisanterie tourne ainsi à la satire, satire légère, que les gens qu'elle visait écoutaient, sans doute, en souriant d'un air de supériorité, satire cependant qui s'élargit, et qui va attaquer bien des choses, pourvu que le Roi, l'encourageant de son sourire bienveillant, lui permette d'attaquer quelque chose.

SUB LA BOîfNB VOIE 39

Ce ne sont d'ailleurs que des traits apparemment superficiels. Mascarille pousse des exclamations bruyantes, la vanité de sa toilette est tout à fait féminine : " Que vous semble de ma petite-oie ? „ — "Le ruban est-il bien choisi ? „ — " Que dites-vous de mes canons ? „ — Il veut que les dames admirent la beauté

Ides plumes de son chapeau, qu'elles flairent le parfum de ses gants, qu'elles s'extasient de ses succès à la cour et de ses talents de bel-esprit et il mêle le style à la mode aux souvenirs du cabaret. Il parlera de " l'embonpoint de ses plumes „, d'aller " faire pic, repic et capot (de) tout ce qu'il y a de galant dans Paris ^ de traiter une âme " de Turc à More „, il travaillera " à mettre l^pen madrigaux toute l'histoire romaine „ et récitera son fameux impromptu:

Oh ! oh ! je n'y prenois pas garde, Tandis que, sans songer à mal, je vous regarde, Votre œil en tapinois me dérobe .mon cœur. Au voleur, au voleur, au voleur, au voleur !

Et le comique franc et entraînant consistait, surtout, dans cette sorte de commentaire de l'auteur lui-même, commentaire suivi avec tant d'admiration par les deux demoiselles:

Mascarille : Avez-vous remarqué ce commencement : oh, oh ? Voilà qui est extraordinaire : oh ! oh ! Comme un homme qui s'avise tout d'un coup : oh ! oh ! La surprise : oh ! oh !

Magdelon : Oui, je trouve ce oh ! oh ! admirable. Il vaut un poème épique.

C'est un oh! qui en rappelle un autre presque aussi célèbre, celui poussé par Tartarin de Tarascon.

La caricature continue, s'élargissant de plus en plus en satire. C'est tout d'abord Mascarille appelant à haute voix ses valets, comme ce grand d'Espagne qui énumère ses titres nobiliaires :

Holà ! Champagne, Picard, Bourguignon, Casquaret, Basque, la Verdure, Lorrain, Provençal, la Violette !

es représentants pour ainsi dire de la France tout entière chargés de son service. Ce sont, dira ensuite le Misanthrope, " les dernières

40 l'œuvre

tendresses „ de ces représentants de la Cour, Mascarille et Jodelet s'embrassant l'un l'autre:

Masc. : Ah ! vicomte !

Jod. : Ah ! marquis !

Masc. : Que je suis aise de te rencontrer ! * Jod.: Que j'ai de joie de te voir ici!

Masc. : Baise-moi donc encore un peu, je te prie.

Ce sont aussi les vanités de chevaliers à bonnes fortunes, et les relations avec le dessus du panier de la société, dont on fera parade :

Masc. : Vicomte, dis-moi un peu, y a-t-il longtemps que tu n'as vu la comtesse ?

Jod. : Il y a plus de trois semaines que je ne lui ai rendu visite.

Masc. : Sais-tu bien que le duc m'est venu voir ce matin, et m'a voulu mener à la campagne courir un cerf avec lui?

Encore, comme note du temps, ces danses au son des violons, les rubans en l'air, les pieds frappant le sol en cadence, puis les souvenirs héroïques " des veilles de la cour et des fatigues de la guerre „, l'observation malicieuse de Jodelet à l'adresse de son confrère: " La première fois que nous nous vîmes, il commandait un régiment de cavalerie sur les galères de Malte „ et l'ivresse de la gloire:

Masc. : Te souvient-il. Vicomte, de cette demi-lune que nous emportâmes sur les ennemis au siège d'Arras ?

Jodelet : Que veux-tu dire avec ta demi-lune ? C'était bien une lune toute entière.

Enfin, l'exhibition des marques de leur valeur (1), et la réflexion d'une philosophie très comique de Mascarille qui se voit, dans la

(1) Jodelet. Tâtez un peu, de grâce : vous sentirez quelque coup...

Cathos. Il est vrai que la cicatrice est grande.

Mascarille. Donnez-moi un peu votre main, et tâtez celui-ci, là, justement au derrière de la tête, y êtes-vous ? „ Et Mascarille voudrait pousser cette exhibition encore plus loin: " (mettant la main sur le bouton de son haut-decbausses) Je vais vous montrer une furieuse plaie.

Magdélon. Il n'est pas nécessaire: nous le croyons sans y regarder.

dernière scène et après la grêle des coups tombés sur lui, abandonné par ses admiratrices :

Voilà ce que c' est que du monde ! la moindre disgrâce nous fait mépriser.

Que Ton l'ajoute, çà et là, une note plus grave, qui fait réfléchir. Ainsi que les vrais nobles, Mascarille méprise et bat "la canaille „, dédaigne toute application, parce que "" les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris „ et tout cela leur " vient naturellement et sans études „ ; il vante sa vie désœuvrée et met sa gloire à " faire valoir „ une pièce de théâtre qui ne vaut rien, à étaler sa vaste perruque, ou à minauder dans l'antichambre du Roi. Cela annonce de loin la peinture vive et acérée de cette société corrompue où régnent Célimène, Tartuffe et Trissotin.

Et les héroïnes de la pièce? Tout d'abord le contraste entre leurs noms de baptême, noms du dernier bourgeois, et ceux qu'elles se donnent de Polixène et d'Aminte ; ensuite les envolées de leur fantaisie dans le beau monde de la chevalerie, faisant contraste à ce milieu grossier où elles sont forcées de vivre, l'éducation reçue qui perce en certaines expressions, " prendre le roman par la queue „, puis encore l'opposition de leur caractère à celui de Marotte et de Grorgibus.

Marotte, la servante, est le premier croquis de Martine des Femmes savantes. Aux beaux discours, en style noble, de ses maîtresses, elle répond : ^ Dame ! je n'entends point le latin, et je n'ai pas appris comme vous, la filofie dans le Grand Cyre (YI) „ : deux noms estropiés, deux grandeurs insultées. Les mystères de la toilette, ceux dont on ne parle pas même entre amies et que l'on cache avec une sorte de pudeur, les voilà étalés, ridiculisés par leur servante et par leur père :

Gor gibus : Que font-elles ?

Marotte : De la pommade pour les lèvres.

Et Gorgibus : '^ Je ne vois partout que blancs d'oeufs, lait virginal... Elles ont usé, depuis que nous sommes ici, le lard d'une douzaine de cochons... „. — Comment! ces demoiselles qui voudraient vivre dans l'azur de l'idéal et dont le pied semble à peine ef-

42 l'œuvre

fleurer le sol, les voilà présentées dans la posture la plus grotesque, le visage couvert de blancs d'œuf s et de graisse !

Puis le libre essor vers l'infini, ce monde chimérique qu'elles évoquent et qui se meut languissant sur la carte du tendre, monde artificieux où la passion intérieure se transforme en x>ur jeu de société, et où la bonne nature est foulée au pied. Et l'analyse du poète ne s'arrête pas à la surface. La vanité tarit la source des meillem-s sentiments et si le public sourit au changement de noms des deux pecques et au fard qui les couvre, il éprouve aussi un sentiment de répulsion pour ces filles qui voudraient avoir des origines illustres, au prix de la honte de leurs parents, peut-être (1).

Des " Précieuses „ aux " Femmes savantes „.

Entre les Précieuses et Les Femmes savantes^ pièce qui appartient à l'âge mûr du poète, bien des marquis et des dames ridicules ont tiré leurs révérences sur la scène moliéresque. Voici les héroïnes des Fâcheux., avec leur manie de métaphysique galante et leurs questions de cours d'amour : " qui aime le mieux ou le plus, de l'amoureuse jalouse ou de l'amoureux confiant? „ et les marquis éveillant la colère d'Eraste et couvrant de leur rang leurs impertinences et lem-s sottises. Voici encore, dans la Critique de V Ecole des femmes y Climène, personnage déjà évolué. Magdelon et Cathos, des Précieuses^ avaient à peu près la même physionomie. La première était plus entreprenante, plus en dehors; l'autre répétait comme un écho les paroles de sa cousine; toutes deux faisaient, enfin, leurs premières armes avec des naïvetés de débutantes. Climène, dans la Critique^ tranche déjà de la grande dame: elle possède la scène et connaît la riposte. Elle est prude, parle de sa " vertu „, de sa " pudem* en alarme „, de son imagination que la

(1) Magdelon. J'ai peine à me persuader que je puisse être véritablement sa fille et je crois que quelque aventure un jour me viendra développer une naissance illustre.

pièce de Molière pourrait " salir „. Et elle est, de même que Taruffe, plus chaste des oreilles et des yeux que de tout le reste (1).

Les Femmes savantes ont été jouées au Palais-Royal, le 11 mars 1672, c'est-à-dire treize ans après les Précieuses et de la comparaison de ces deux pièces ressort encore une fois la marche ascendante de l'esprit du poète.

Chrysale est "un bon bourgeois „, aussi bien que G-orgibus; la servante Martine joue le même rôle que Marotte. Lorsque Armande reproche à sa sœur Hem-iette le " vulgaire dessein „ du mariage, elle ne fait que compléter la scène des Précieuses où l'on déclame contre la vulgarité du mariage, " appétit grossier de la partie animale „: mais tandis que les deux cousines, de la première comédie, jouent le même rôle, ici, le contraste entre la savante Armande et la raisonnable Henriette, qui envisage sans peur les douces lois de la nature, donne à la pièce une vie nouvelle.

Cette opposition transforme et anime tout. Clitandre, jeune, amoureux, au cœur noble, sert de repoussoir à Trissotin, dont l'égoïsme hypocrite paraît, par conséquent, encore plus brutal. Chrysale, dont la timidité et l' incertitude étouffent les révoltes du bon sens, Chrysale qui tremble devant sa femme, comme certain Rustego de Groldoni, fait ressortir à son tour l'orgueil autoritaire de Philaminte. Et quelle variété dans les nuances de tous ces caractères qui ne font jamais double emploi! deux pédants, Trissotin et Vadius, représentant le faux artiste et le faux érudit; trois bourgeois, Chrysale, Ariste son frère et Clitandre amant d'Hen-

(1) Comparez la repartie d'Uranie à celle de Dorine à Tartuffe:

Climène je mets en fait qu'une honnête femme ne la sauroit voir

{V École des Femmes) sans confusion, tant j'y ai découvert d'ordures et de saletés.

Uranie. Il faut donc que pour les ordures vous ayez des lumières que les autres n'ont pas; car, pour moi, je n'y en ai point vu. Tartuffe (à Dorine, tirant un mouchoir de sa poche).

Couvrez ce sein, que je ne saurois voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées Et cela fait venir de coupables pensées. Dorine. Vous êtes donc bien tendre à la tentation !

Et la chair sur vos sens fait grande impression î Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte : Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte...

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riette, tous cloués de bon sens, mais caractérisant différentes tendances ; enfin, trois femmes savantes, Philaminte, Armande et Bélise.

Chrysale et Bélise sont deux arriérés. Le premier raisonne comme Gorgibus. Il brûlerait, ainsi que la servante de Dom Quichotte, tous les livres romanesques qui ont gâté l'esprit de ses femmes ; il y a surtout une longue lunette (représentant la science et marquant d'une façon visible la différence entre les précieuses et les savantes) qu'il détruirait avec enthousiasme. Il ne comprend rien au droit du beau sexe à la culture et à la liberté, et sa rage éclate avec d'autant plus de violence que la peur de sa femme le contraint habituellement au silence (1).

De même que son aïeul, il n'a " que faire „, lui non plus, " ni d'air ni de chanson „, et maudit tous ces bouquins dangereux: " Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées, pernicieux amusements des esprits oisifs, • romans, vers, chansons, sonnets et sonnettes, puissiez-vous être à tous les diables! „

Chrysale trouve enfin que l'idéal féminin est représenté par Martine:

Mon Dieu ! je n'avons pas étuqué comme vous,

Et je parlons tout droit comme on parle cheux nous.

C'est comme ça qu' il faut parler, pense le bon bourgeois que les muses chassent de sa maison et rendent malheureux (2). Il aime Martine, surtout parce qu'elle est, comme lui, victime du despotisme de sa femme; c'est son alliée que l'on chasse, l'unique appui de sa faiblesse.

(1) Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, Q'une femme étudie et sache tant de choses. Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants. Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens,

Et régler la dépense avec économie,

Doit être son étude et sa philosophie.

Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,

Qui disoient qu'une femme en sait toujours assez

Quand la capacité de son esprit se hausse

A connaître un pourpoint d'avec un haut de chausse.

(2) Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas ?

Et plus loin:

Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.

La question de l'éducation de la femme est abordée résolument, litandre en veut aux pédants qui voudraient détruire son rêve d'amour, et il déclare bien haut son antipathie pour " les femmes docteurs „. Cependant il comprend que les idées défendues par Chrysale ont déjà fait leur temps: il consent que la compagne de l'homme " ait des clartés de tout „, qu'elle étudie, pourvu qu'elle cache sa science (1). Peut-être les féministes de nos jours vont-ils le trouver tant soit peu arriéré lui aussi, mais il est, à coup sûr, bien plus évolué que Joseph de Maistre, écrivant à M.lle Constance qu'il suffit que les femmes sachent que Pékin n'est pas en France et qu'Alexandre le Grand n'a pas demandé en mariage la fille de

IBkLouis XIV.

■^ Bélise appartient, comme Chrysale, à l'époque des Précieuses ; on dirait Magdelon vieillie. Une Magdelon que le " conseiller des grâces „ n'a pas encore persuadée qu'il faut désormais compter les années par hivers, une Magdelon toujours entichée du Grand Cyrus et de la Carte du Tendre:

Aimez-moi, soupirez, brûlez pour mes appas, Mais qu'il me soit permis de ne le savoir pas.

Bélise est de l'ancien temps aussi à cause du langage qu'elle parle et des romans qu'elle lit. Philaminte, au contraire, vise aux conquêtes scientifiques et morales. Tout d'abord son cœur dur, son air de colonel, menant tout le monde avec une discipline rigide, peuvent bien nous rebuter; mais sa connaissance faite, nous nous apercevons qu'elle est sincère, intelligente même. Au moment du danger, dans les dernières scènes, lorsqu'on lui apprend qu'elle et sa famille vont tomber dans la misère la plus noire, elle ne manque pas de courage, je dirais même de grandeur:

(1) Je consens qu'une femme ait des clartés de tout;

Mais je ne lui veux point la passion choquante De se rendre savante afin d'être savante ; Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait, Elle sache ignorer les choses qu'elle sait; De son étude enfin je veux qu'elle se cache Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache. Sans citer les auteurs, sans dire de gi-ands mots.

46 l'œuvee

Fi! tout cela n'est rien,

Il n'est pour le vrai sage aucun revers funeste,

Et perdant toute chose, à soi-même il se reste.

Et c'est du haut de cette grandeur qu'elle contemple la lâcheté de Trissotin. C'est bien lui, le maître révéré, le gendre désiré et défendu avec tant d'acharnement, qui ne parlait que philosophie et désintéressement. C'est bien lui, qui tremble, en vrai poltron, devant le spectre de cette misère, mendiant des excuses, des prétextes pour battre en retraite, et dévoilant, tout à coup, la noirceur de ses sentiments:

Philaminte : Qu'il a bien découvert son âme mercenaire !

Et que peu philosophe est ce qu'il vient de faire !

C'est qu'elle y croit, à cette philosophie, et qu'elle hait, aussi bien que l'ignorance, ^ la basse avarice „: c'est bien pour cela qu'elle tend franchement la main à Clitandre, lorsqu'il s'offre dans un de ces élans de générosité qui rendent si noble et si chère la nature humaine. Est-ce que Philaminte va revenir de son erreur, après avoir compris ce que c'est qu'un Trissotin? On pourrait en douter. A son aînée qui se plaint de ce que sa mère marie Henriette au lieu d'elle:

Ainsi donc à leurs vœux vous me sacrifiez?

Philaminte répond:

Vous avez l'appui de la philosophie

Pour voir d'un œil content couronner leur ardeur.

Est-ce de l'ironie? Est-ce que la persuasion de la force de la science survit à une déception si cruelle? Je penche plutôt pour la seconde hypothèse, car ce serait cruel de sa part de railler en sa fille un sentiment qu'elle-même a cultivé dans son âme, et ce n'est pas Molière qui donne le spectacle de la conversion des pécheurs au dénouement de ses pièces.

Armande est la troisième et la plus importante de ce groupe de femmes savantes ; ce qui la distingue surtout de sa mère et de sa tante, c'est l'hypocrisie de son jansénisme de l'amour; elle est prude ainsi que Climène, ainsi qu'Arsinoé du Misanthrope, qui " fait des

tableaux couvrir les nudités „, mais qui a " de l'amour pour les réalités „; elle est prude et orgueilleuse en même temps, et c'est cet orgueil qui repousse Clitandre, qu'elle voudra plus tard lorsque sa sœur Henriette aura su le gagner et le mériter par sa douceur et par sa grâce de femme. La méchanceté d'Armande est profonde: ses armes sont celles des lâches, la calomnie et la flatterie. Comme elle connaît le caractère despotique de sa mère, elle lui insinue qu'Henriette va épouser Clitandre pour " braver „ ses ordres et pour se moquer de son autorité. Clitandre est charmé de devenir son gendre en dépit d'elle, Philaminte, et il se moque fort de sa philosophie et des savants qui l'entoui'ent (1).

Clitandre, par un moyen scénique à la vérité au^si usé qu'absm'de, ayant tout écouté dans un coin, proteste: Armande se dresse comme une vipère, et lui jette à la figure ses droits, ainsi qu'une femme séduite et délaissée. Elle l'a repoussé, il est vrai, mais pour pm-ger son âme du commerce des sens, car elle n'a jamais visé qu'à une " union des cœurs où les sens n'entrent pas „. Cependant s'il faut se sacrifier à " ses sentiments brutaux „, s'il faut accepter coûte que coûte les " nœuds de chair „, eh! bien, elle est disposée au sacrifice, pourvu (elle ne le dit pas, mais on le devine), pourvu de triompher sur sa sœur.

Par ci par là des souvenirs de l'ébauche : Philaminte a encore une pointe de préciosité, et à Trissotin qui lui présente une épigramme comme '^ un enfant tout nouveau-né „ dont il vient " d'accoucher „ dans " son cœur„, elle répond:

Pour me le rendre cher, il suffit de son père.

Ajoutez le duo des pédants.

Vous vous souvenez de Mascarille et de Jodelet, s'embrassant avec tant de tendresse :

Ah ! vicomte !

Ah ! marquis I

(1) Armande. Quelque bruit que votre gloire fasse,

Toujours à vous louer il a paru de glace. Philaminte. Le brutal !

Armande. Et vingt fois, comme ouvrages nouveaux,

J'ai lu des vers de vous qu'il n'a point trouvés beaux. Philaminte. L'impertinent !

L'abord des deux lettrés, Trissotin et Vadius, n'est pas moins cordial, tout en ayant la gravité du rang. La reproduction d'après nature remplace le grotesque.

Si l'on regarde la disposition des scènes, on verra que c'est toujours celle des Précieuses. Dans cette pièce, entrée de Mascarille, lecture de ses vers ; entrée de Jodelet et récit de ses gloires; dans les Femmes savantes^ lecture des vers de Trissotin, entrée de Vadius, présentation aux dames et admiration de celles-ci pour le nouvel arrivé. Il en est de même du commentaire que les dames font, dans les deux pièces, aux vers des deux poètes.

Trissotin, comme son devancier, vient à peine de débiter ses rimes, que l'enthousiasme du beau sexe le porte en triomphe:

Armande : Qu'il a le tour galant !

Philaminte : Lui seul des vers aisés possède le talent !

Trissotin, aux anges, pousse des " ahy, ahy „ de satisfaction:

Philaminte : On n'en peut plus.

Bélise : On pâme.

Armande : On se meurt de plaisir (1).

Et le rimeur de balle répète, explique ses créations poétiques, au milieu de cette admiration féminine, toujours croissante; il se grise au son de sa voix et de ses rimes qu'il prend lui aussi pour une révélation du génie.

Les différences cependant l'emportent sur les traits communs. Les Précieuses aiment la toilette, le luxe et la beauté physique des chevaliers leur rappelant les héros des romans à la mode. Armande, au contraire, a le dédain des bas bleus pour la parure et

(1) Magdelon et Cathos se pâment elles aussi devant l'impromptu de Mascarille.

Cathos. Ah ! mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant...

Magdelon. Oui, je trouve ce oh ! oh ! admirable.

Mascarille. Il me semble que cela ne soit rien.

Cathos. Ah, mon Dieu ! que dites-vous ? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.

Magdelon. Sans doute ; et j'aimerois mieux avoir fait ce oh ! oh ! qu'un poème épique.

Félégance (1). On rit des pommades qui forment le désespoir de Gorgibus, mais qui ne le ruinent pas ; au contraire, dans la maison de Chrysale, la mauvaise éducation des femmes amène la débâcle de toute la famille, et si les mauvaises nouvelles, au dénouement de la pièce, ne sont qu'une ruse d'Ariste pour débarrasser la maison de Trissotin, on comprend, sans effort, que si la com^e n'exigeait pas la fin heureuse^ le bonhomme de mari déclarerait faillite. Ces femmes savantes ne se soucient pas seulement du Parnasse, elles visent à la haute philosophie et à la science, elles veulent fonder une académie avec des règles empruntées à la république de Platon; on discute de péripatétisme, de platonisme: Armande préfère Epicure, et Trissotin Descartes. Et cette académie va devenir une de ces camarilles despotiques qui depuis Scudéry et Chapelain jusqu'à Ménage et à Cotin florissaient dans les salons dorés, ces camarilles dont Molière nous fait une bien vive peinture, dans sa Critique de V École des Femmes^ et dont Racine devait se souvenir, plus tard, le jour où il se trouva presque écrasé, avec Boileau, sous la cabale puissante de la duchesse de Bouillon (2).

Et voici encore un trait qui marque, chez notre poète, le progrès de son esprit d'observation, cette rencontre de Trissotin et de Vadius, remplaçant les bouffonneries des anciens valets, cet échange circonspect de louanges, où l'on mesure ce que l'on donne et ce que l'on reçoit (3), puis une équivoque et l'éclat de cette bile qui les jaunit, bile envieuse des esprits médiocres.

Quelques critiques ont remarqué qu'Henriette paraît quelquefois, selon l'expression de M. Faguet, ^ un peu hardie, de langage et d'allures „, ce qui est, a-t-on ajouté aussi, une conséquence de l'éducation de cette famille, où Philaminte a oublié complètement ses devoirs de mère. J'avoue que je ne partage pas cet avis. Sans doute Henriette a certaine liberté qui peut paraître, de prime abord,

(1) C'est faire à notre sexe une trop grande offense, De n'étendre l'effort de notre intelligence

Qu'à juger d'une jupe et de l'air d'un manteau,

Ou des beautés d'un point, ou d'un brocart nouveau.

(2) " Nul n'aura de l'esprit hors nous et nos amis „ s'écrie Armande.

(3) Trissotin. Vos vers ont des beautés que n'ont point tous les autres. Vadius. Les Grâces et Vénus régnent dans tous les vôtres.

ToLDO, L'Œuvre de Molière^ etc. 4

50 l'œuvre

excessive, mais ce n'est là qu'un effet de cette francliise, de ce culte du naturel, opposé par cette fille, ennemie de tout artifice et de toute fausseté, à la préciosité philosophique et scientifique qui l'entoure, méprisant '' l'union des cœurs et des corps ,,. Et qu'elle est admirable, de droiture et de franchise, cette première scène du cinquième acte, rappelant de près la lutte d'Elmire contre Tartuffe, et qu'il y a d'ironie et de finesse dans le rôle joué par Henriette ! — On pourrait supposer, dit-elle à Trissotin, que vous visez plutôt à ma dot qu'à moi:

Mais l'argent, dont on voit tant de gens faire cas, Pour un vrai philosophe a d'indignes appas ; Et le mépris du bien et des grandeurs frivoles Ne doit point éclater dans vos seules paroles.

Ne croirait-on pas entendre Elmire, repoussant la passion brutale de l'hypocrite, au nom même de cette vertu et de cet empire des sens qu'il vient de prêcher?

Elmire : Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs, Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs (III, 3).

Et le pédant répond à Henriette que ce n'est pas sa dot qu'il aime, car son âme plane au-dessus de ces misérables questions d'argent, ce qu'il aime en elle c'est la beauté de l'esprit et la grâce divine. Alors la jeune fille, dans un élan de confiance, ne lui cache rien, car elle espère que son aveu loyal et sincère l'emportera sur tous les calculs du cuistre :

Un cœur, vous le savez, à deux ne sauroit être ; Et je sens que du mien Clitandre s'est fait maître.

Mais elle a aussi la douceur et la finesse de la femme, et veut ménager l'amour-propre du redoutable adversaire. Mon aveu n'a rien qui doive vous choquer, car:

Si l'on aimoit, Monsieur, par choix et par sagesse, Vous auriez tout mon cœur et toute ma tendresse.

Le jeu se serre de près; d'un côté la femme qui demande, d'un accent ému, la liberté du choix; de l'autre Trissotin, affectant une passion qu'il est loin d'éprouver, pour que cette passion serve

d'excuse à sa violence. Henriette, en présence de cette lâcheté, dresse enfin la tête et lui dit ce qu'elle pense, sans plus le ménager; elle lui fait voir les conséquences possibles de la violence usée à une femme; ce sont des conséquences qu'une demoiselle qui sortirait d'un pensionnat ne devrait pas connaître, mais ce n'est point une timide pensionnaire que Molière voulait opposer aux intrigues et aux faussetés de Philaminte, d'Armande et de Trissotin. La venté, bien qu'elle soit représentée toute nue, est plus pure et plus chaste que l'hypocrisie enveloppée de cent voiles, et le poète avait confié à Henriette aussi bien qu'à Agnès, la démonstration d'une vérité qui forme, en quelque partie, le fond de sa philosophie, ^ celui qui suit la bonne nature ne sauroit se tromper „ ; il faut la suivre pour son corps et pour son âme, pour la santé aussi bien que pour l'amour, et cette maxime qui lui avait été transmise par les philosopnes du XVI* siècle, et qu'il avait méditée sur les pages de Lucrèce, devait, à travers les contraintes du XVn® siècle, arriver à J. J. Rousseau. Hem-iette défend jusqu'au bout la liberté de son choix, mais en femme sensible et dévouée, elle se dispose à sacrifier son rêve d'amour, lorsque, sa fortune disparue, elle se croit à la charge de Clitandre.

D'autres traits rapprochent encore davantage Trissotin et Tartuffe. Le premier est entré dans la maison de Philaminte, ainsi que son devancier chez Orgon; Tartuffe affichant son culte de Dieu, et Trissotin celui de l'art. Tous les deux causent la ruine morale et matérielle de ceux qui les ont accueillis sous leur toit: Tartuffe brouille le père avec sa femme et ses enfants ; Trissotin fait naître ou mieux encore développe la folie de ces trois femmes, triumvirat qui l'assiste dans son assaut à la fortune ; c'est à cause de lui que Philaminte délaisse son mari et son ménage, car elle ne voit que Trissotin, n'entend que Trissotin, n'admire que Trissotin, ainsi qu' Orgon ne voyait que Tartuffe et n'écoutait que lui. Dans les Femmes savantes^ la femme joue à peu près le même rôle que le mari dans Tartuffe. Pour démasquer les deux fripons, il n'y a d'autre moyen que d'avoir recours à une ruse aussi simple que vulgaire. Orgon se cache et surprend la tendre déclaration de l'hypocrite; ici Ariste se présente, juste au moment où l'on va signer un contrat de mariage représentant le triomphe de Trissotin, et annonce la ruine absolue, sans remède possible, de la famille de son frère. Le fripon donne dans le piège, tête baissée : ce n'est

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qu'une trahison dont l'évidence crève les yeux, qui pourra persuader de même Orgon et Pliilaminte.

On peut glisser rapidement sur Trissotin poète, ainsi que sur Vadius, qui connaît le grec et qui le parle... du moins avec ceux qui ne le savent pas. Dans ces attaques violentes aux barbouilleurs de langues classiques, se chargeant ^^ l'esprit d'un ténébreux butin,,, ivres de leur science d'emprunt,

Inhabiles à tout, vides de sens commun,

il me semble entendre l'écho non seulement de l'ancien répertoire, où l'on se moquait des disciples de Fidence, mais encore celui des conversations bruyantes qui se faisaient à ce cabaret de la Pomme de pin dont le vin généreux avait jadis réjoui la gorge et la verve de Villon et de Régnier, et qui excitait l'esprit satirique du cénacle de Boileau.

Chrysale, avons -nous dit, garde certains traits de Grorgibus, mais, dans sa lutte pour la suprématie du ménage (1), il révèle une peur qui lui donne une physionomie toute particulière. Comme tous les maris, il n'aime guère la supériorité intellectuelle de sa compagne et ce qui l'aigrit davantage c'est de voir la paix de sa famille détruite, et sa fortune qui croule. Tout le monde connaît l'assujettissement de Chrysale et au fond il le connaît lui aussi.

(1) Dans le fabliau de la " maie dame alias de la dame qui fu escoilUe „, il s'agit d'une dame orgueilleuse qui mène son mari en laisse. Un certain comte se prend d'amour pour leur fille, et afin de l'avoir, il doit s'accorder avec le père qui feindra de la lui refuser. La seconde partie du fabliau, ne se rapportant que d'une manière indirecte à notre sujet, a eu une certaine fortune (cfr. mon article Un melodramma veneziano e un'antica storiella dans la Rivista teatrale italiana, A. VII, vol. IV^). Cette lutte pour la suprématie du mari inspire un autre fabliau, celui de Sire Hain et dame Anieuse, où le mari et la femme luttent pour la conquête des braies (Bédier, les Fabliaux, 2® éd., p. 428 et passim), et la même aventure a été répétée en Italie par Sacchetti (nouv. CXXXVIII*) et par d'autres conteurs (cfr. mes Études sur le th. comique français du Moyen Age, extrait des Studi di filologia romanza, vol. IX, fasc. 2, p. 39 et suiv.). C'est le cas de citer encore la jolie farce française du Ciivier. (V. là-dessus les notes très intéressantes de MM. E. Picot et Christophe Nyrop dans le Nouveau recueil de farces françaises des XV^ et XVI^ siècles, Paris, 1880, p. X-sqq., et une notice de M. Nyrop dans la Romania, 1882, p. 412).

mais il proclame bien haut qu'il est le maître chez lui, pour le croire un peu lui-même.

Il déclare à son frère qu'il répond du mariage d'Henriette: voyons! est-ce qu'on le prend pour un enfant à se faire donner le fouet? n verra sa femme, tâchera de la persuader, et si elle essaye de se révolter, il saura bien la ramener à la raison. N'est-ce pas, au bout du compte, lui qui est le mari? Mais Philaminte paraît, dédaigneuse et hautaine, et le bonhomme, évitant de regarder ces yeux qui font baisser les siens et son sourire moqueur, prend un chemin détourné, et c'est à sa sœur Bélise qu'il adresse ses reproches, vu qu'elle n'est qu'une vieille précieuse dont la tête radote, et qui ne lui fait, par conséquent, aucune peur. Le jeu marche assez bien. Chrysale s'anime, prend courage, et dit ce qui lui pèse depuis longtemps sur le cœur; mais sa sœur le quitte et Philaminte, restée seule, se dresse devant lui, plus imposante que jamais. Eh bien, voyez la connaissance de la nature humaine que Molière possède en maître! Chrysale qui, sous la colère de sa femme, avait gardé le maintien d'un arbre baissant naturellement ses rameaux au plus fort de la tempête et recevant la grêle comme le ciel l'envoie, respire librement, une fois cette virago partie, et reprend haleine. Sa première pensée est de cacher sa défaite:

Ariste : Quel est le succès ? Aurons-nous Henriette ? Chrysale : Pas tout à fait encor.

Et une autre note du dernier comique: Chrysale veut se persuader et persuader son frère que son lâche silence a été de la diplomatie, qu'en se taisant il ne s'est pas engagé et qu'il a, par conséquent, sauvé la situation ; enfin, lorsqu'on le serre de près, il faut bien qu'il s'exécute, et qu'il avoue que ce dragon, dont la bile est aussi aigre que peu philosophique, est dur au combat, tandis que lui aime fort le repos, la paix et la douceur. Cependant d'un côté l'amoui'-propre, de l'autre l'amour paternel le poussent à prendre sa revanche; il se pique au jeu, et comme Jodelet de Scarron il se donnerait des soufflets pour prendre courage. Il prononce un: "je veux „ imposant: il fait une longue énumération de toutes les bonnes raisons qu'il a, il répète ce " je veux „ à son

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entourage pour se bien persuader de son autorité et de ses droits (1) ; et au cinquième acte il entre en lice -contre sa femme, aidé par Martine, aidé par sa fille, aidé par Clitandre, aidé par tout le monde, comme un nageur mal assuré que des bras amis soutiennent et protègent: "" Secondez-moi bien tous. „

L'autre fois, dans sa lutte pour Martine, il s'adressait à sa sœur, maintenant c'est au notaire qu'il adresse la parole, en évitant de regarder cette terrible femme, qui reste cependant un peu interdite devant une résistance à laquelle elle ne s'attendait point. Heureusement, il y a un Dieu pour les faibles et Ariste arrive là, deus ex înachina, avec l'histoire de cette ruine de la famille, qui calme la lutte et dévoile la noirceur de Trissotin. Pour cette fois la vérité l'emporte, mais le bonhomme, rentrant dans la couche nuptiale, devra se faire tout petit pour que sa femme daigne l'oublier.

(1) Chrysale. Ma volonté céans doit être en tout suivie. Henriette. Fort bien, mon père.

Chrysale. Aucun, hors moi, dans la maison

N'a droit de commander.

Henriette. Oui, vous avez raison.

Chrysale. C'est moi qui tiens le rang de chef de famille. Henriette. D'accord.

Chrysale. C'est moi qui dois disposer de ma fille.

L'École des Femmes.

D'après ses contemporains malveillants et plusieurs critiques de nos jours, Molière aurait emprunté ses inspirations de toute part; il aurait même acheté, avec fort peu de scrupules, certain manuscrit à un farceur, pour se parer effrontément des plumes du paon. On n'a qu'à feuilleter, au hasard, l'édition des œuvres de notre poète, dans la collection des Grands écrivains de la France^ pour voir cette longue suite d'accusations d'imitation et de plagiat dont Eugène Despois et surtout Paul Mesnard ont tant de peine à le défendre (1).

(1) Voyez, sur les sources de VEcole des femmes, ce que j'en dis dans mon étude déjà citée: Di alcuni scenari inediti délia commedia delVarte, dans les Atti délia E. Aecademia délie Scienze di Torino, vol. XLII, 17 février 1907, et pour sa valeur artistique, outre les ouvrages cités, un article d'Henry Becque, Bévue Bleue, avril 1886, et les pages intéressantes de MM. Brunetière et Parigot, dans les Conférences faites aux matinées classiques du théâtre national de VOdéon, Paris, 1889 et 1894. — Quant aux jugements des contemporains, on peut toujours avoir recours au livre d'Auguste Poulet- Malassis, Molière jugé par ses contemporains, avec une notice, Paris, 1877, et à celui de Richard Mahbenholtz, Molière's Précieuses ridicules und École des femmes im Lichte der zeitgenôssischen Kritik, Braunschweig, 1879, dans VArchiv fur das Studium der neueren Sprachen und Litter.f 1879. — Pour les prétendus plagiats italiens de Molière, cfr. surtout LuiGi RiccoBONi, Observations sur la comédie et sur le génie de Molière, Paria, 1736. La comédie de caractère n'était pas, d'ailleurs, une nouveauté. Rappelons en passant: Clavebkt, L'esprit fort (1629), A. Maréchal, Le railleur (1636), Dksmarkts, Les visionnaires (1637), etc., mais ce ne sont que des essais ou plutôt des prétentions d'essais.

56 l'œuvre

Ce furent tout d'abord les jaloux de sa gloire et de ses recettes, les rivaux que le public délaissait pour lui, et qui jetaient la honte sur sa vie privée, sur sa femme et sur son génie. Ce furent ensuite des érudits, de braves gens consciencieux et diligents pour la plupart, en quête de sources, et des artistes italiens, ainsi que Riccoboni, désirant revendiquer à leur pays la gloire d'avoir inspiré celui qui, d'après Boileau, aurait fait le plus d'honneur au grand siècle. On fouilla partout d'un regard soupçonneux. Tout d'abord, ce fut le théâtre latin, puis celui de la Péninsule, dans ses deux branches, comédie érudite et comédie de l'art, puis encore le théâtre espagnol, dans une sorte de rivalité nationale, parfois même amusante, de sorte que si d'après certains italianisants la telle pièce de notre auteur est sans contredit d'origine italienne, les hispanisants vont nous garantir, avec la même certitude, qu'il s'agit d'une marchandise de marque ibérique! On dirait l'aventure de ces chevaliers du Furioso^ qu'Atlante avait enfermés dans son château enchanté.

En dehors de cette question générale, il y en a une autre qui se rapporte plus directement à L'Ecole des femmes. On a voulu retrouver, dans l'œuvre de Molière, trop d'allusions à sa vie, à sa famille et surtout à sa femme. Il est vrai que La Grrange, son fidèle interprète, déclare ouvertement: " On peut dire qu'il a joué tout le monde, puisqu' il s'y est joué le premier, en plusieurs endroits, sur des affaires de famille „, et il est évident aussi que l'artiste, qui peint d'après nature, emprunte ses inspirations au milieu où il vit et scrute les plis secrets de son âme. Plusieurs de ces allusions sont connues depuis longtemps. La toux du poète, selon la juste remarque de M. Rigal (1), est mise à profit dans les pièces où les vieillards ont un rôle. Louis Béjart est boiteux; le médecin des Fouandrès et la Flèche deviennent boiteux, à leur tour. Oros- René est rond sur la scène moliéresque aussi bien que dans sa vie privée; Armande est représentée vivante en Lucile du Bourgeois gentilhom,m,e. Sa coquetterie inspire les héroïnes de son mari. C'est elle, Célimène du Misanthrope^ Elmire du Tartuffe^ Angélique de George Dandin^ et lorsqu'elle pouvait prétendre aux rôles d'in-

(1) Eugène Rigal, Molière, 2 vol., Paris, Hachette, 1908, cfr. surtout son chapitre sur le Subjectivisme de Molière.

génue, Liicinde du Médecin malgré lui et Angélique du Malade imaginaire reproduisaient quelques-uns de ses traits. On peut donc deviner la nature artistique d'Armande à certains de ses rôles, mais ce n'est là qu'une preuve très indirecte et fort douteuse de sa nature morale, car rien de plus injuste que de personnifier l'acteur avec les personnages qu'il représente à la lumière de la rampe.

n est fort probable que nous retrouvions une allusion à Ai'mande dans L'École des maris, jouée le 24 juin 1661. Molière s'est marié le 20 février 1662, et à peu de mois de distance, on peut comprendre qu'Armande soit représentée en Léonor repoussant "■ les jeunes fous „ et préférant " l'amour d'un vieillard „. On peut le comprendre, mais non pas comme certains critiques l'ont compris, en expliquant que le poète se sent vieux vis-à-vis de cette jeune fille et qu'il espère par la douceur, par la générosité, peut-être aussi par sa supériorité intellectuelle, se faire pardonner cette différence d'âge. On oublie que Molière, à l'époque de son mariage, n'avait que 39 ans, et qu'aussi longtemps que la quarantaine n'est pas bien passée, les hommes en général, et en particulier ceux qui vivent de ce monde de l'illusion qui s'appelle la scène, prétendent encore à la verdeur de l'âge. Ils diront tout au plus que leur jeunesse est mûre et qu'elle en est, pour cela même, meilleure. Si Molière a voulu qu'Armande parlât par la bouche de Léonor, ça a été sans doute comme une sorte de badinage de leurs amours; on aime à se dire vieux à la femme aimée pour s'entendre répéter, de ses lèvres adorées, que l'on rajeunit, et dans le cas particulier, fil se peut aussi que Molière trouvât agréable que l'on mît au ban les jeunes fous. Pour que la différence fût encore plus sensible, on a tâché de rajeunir Armande. Certains moliéristes soutiennent qu'elle était âgée de dix-huit ans, mais son acte de mariage lui en donne vingt, du moins.

Tout cela est pour dire qu' il me paraît absurde de croire, commie tant de critiques, que Molière ait voulu se peindre luimême dans l'Arnolphe de L'École des femmes, et qu'il ait représenté Armande sous les traits d'Agnès. Regardons tout d'abord la date de la première représentation, c'est-à-dire ce 26 décembre 1662, qui est là pour nous indiquer comment notre poète, après neuf mois et quelques jours de mariage, devait être, selon toutes probabilités, en pleine lune de miel, d'autant plus que la lune de miel des

58 l'œuvre

Lomnies qui ne sont plus dans leur première jeunesse, quand la passion a moins de violence et plus de profondeur, l'emporte en durée sur celle des jeunes gens. Mais quand même quelque nuage aurait terni l'horizon, est-il possible que Molière voulût raconter ses premières peines au public, et que sa femme se prêtât à ce jeu? Quel est le mari qui affiche, avec complaisance, les petites misères de son ménage, si ce n'est un mari sot ou chercheur de prétextes pour sa propre inconduite? D'ailleurs, où sont-elles ces allusions à son malheur conjugal?

Dans L'Ecole des femmes^ le poète soutient une thèse, savoir que la femme a tout le droit de choisir celui auquel elle doit lier sa vie, et que les verrous et les grilles de l'ignorance ne lui empêcheront jamais d'écouter la douce loi de la nature. En d'autres termes, vous pouvez prendre une fillette, l'enfermer dans une sorte de prison, l'élever dans les ténèbres de l'esprit et vouloir lui imposer votre amour, comme une loi inexorable, la fillette, devenue jeune fille, attendra, comme l'oiseau, que sa cage soit ouverte pour s'envoler vers l'azur et vers la campagne où chantent la jeunesse et l'amour. Mais c'est là une thèse qui forme le fond d'innombrables nouvelles, perdues dans l'âge le plus reculé. L'histoire de la fille enfermée dans une tour et à laquelle un jeune homme donne des leçons d'amour, avait défrayé la muse enjouée ou sermonneuse des conteurs de l'Orient et de l'Occident, bien des siècles avant que Molière en retrouvât l'écho dans celles que l'on reconnaît comme ses sources directes (1). Faut-il rappeler ici encore une fois Les facétieuses nuits de Straparole (l^'^ livre, IV* nuit, fable IV*), la Précaution inutile de Scarron, qui n'est qu'une traduction à' El prevenido enganado de Maria de Zayas y Sotomayor, la Belise de L'Acero de Madrid de Lope de Vega et d'autres pièces s'inspirant à la même conception? (2). Quels sont les rapports raisonnables existant entre

(1) Mksnard nous indique entre autres et à tort la XLI des Cent nouv. nouv.

(2) Voyez ce que j'en dis, dans mon article, Nella haracca dei burattini, dans le Giorn. stor. délia letter. ital., 1909, vol. LI, à la page 26 et sqq., les notes de M. Rua aux Nouvelles du Mamhriano (Turin, Loescher, 1888, pp. 27 sqq.), et celles de M. Stanislao Prato dans la Zeitschrift fiir Volkskunde, 1889, vol. I, p. 106. Voyez aussi pour le Pecorone les Studi di critica letteraria de M. Egidio Gorra (Bologne, 1892, p. 316 sqq.), les Due far se del sec. XV I, publ. par Aies-

Agnès enfermée sous la garde d'un couple d'idiots et Ai'mande qui ne jouit que trop de la liberté de sa vie de comédienne? Si Molière avait voulu donner une leçon à sa femme, il aurait prêché plutôt le renoncement à la vie échevelée de la scène, il aurait prêché la retraite, la modestie, la douceur de la famille, des choses enfin contraires aux penchants d'Armande et qui n'aui'aient pas d'ailleurs convenu au caractère de l'artiste même, de son œuvre et de sa vie.

Arnolphe, devenant, malgré la supériorité qu'il affecte, la dupe d'un jeune homme sans expérience et de cette fille élevée dans la solitude, et averti de tous côtés des dangers qui le menacent, courant, s'empressant, arrivant toujours à temps pour s'apercevoir qu'on se moque de lui, ne saurait être, malgré les élans passionnés qui parfois le relèvent, un autoportrait, car personne n'aime à faire rire à ses dépens, ni à se peindre ridicule aux yeux du public, de ses amis, de ses dépendants et de la femme aimée. Arnolphe n'est donc pas Molière, malgré l'avis de certains critiques, et le père de notre poète n'est pas non plus, quoi qu'en dise M. Larroumet, représenté par Harpagon, bien que celui-ci fît des prêts à la petite semaine et qu'il exigeât de ses créanciers une " bonne et exacte obligation par devant notaire „. Un père qui a laissé à son fils assez de liberté pour suivre une voie contraire à ses projets, qui a toujours entretenu avec lui des rapports cordiaux, qui l'a aidé, par ime instruction solide et coûteuse, qui a assisté même à son mariage, un mariage sujet à caution, ne saurait amuser l'esprit satirique d'un fils digne de ce nom. C'est donc là une légende à peu près de la même force que celle qui voudrait voir le portrait de Catherine Fleurette, la marâtre de notre poète, en Béline, du Malade imaginaire (1).

sandro D'Ancona (Bologne, Romagnoli, 1882, pp. 122 sqq. et l'appendice bibl.), et ce que M. Rua a ajouté encore dans le XII* volume des Ctiriosità popolari tradizionali publiées sous la direction de Giuseppe Pitre (Clausen, Turin, 1893, pp. XIV sqq.).

(1) On oublie que dans Tartuffe on retrouve une marâtre adorée par ses beaux-fils, et l'on oublie aussi que Catherine Fleurette était morte le 12 novembre 1636, qu'elle s'était mariée avec le père de Molière le, 30 mai 1633, dates éloquentes qui certifient comment Molière, né le 15 janvier 1622, ne pouvait se souvenir d'elle que d'une manière très vague, et que son séjour dans la maison de Poquelin avait été trop court pour laisser des traces pro-

Cependant, si Molière n'a pas représenté^ dans cette École des femmes^ son ménage, il n'est pas moins vrai que son Arnolphe a des accents et des gestes qui appartiennent en propre au poète, et que dans la jalousie et le caractère mélancolique du seigneur de La Souche, nous pouvons étudier, jusqu'à un certain point, la psychologie de l'artiste. Agnès n'est pas Armande, mais Armande a sans doute assombri encore davantage le cœur de son mari, et malgré cela il ne faut pas trop en vouloir à cette femme aimant la vie et ses plaisirs, et il ne faut pas lui imputer l'état moral du poète causé par ses conditions physiques, par l'excès du travail et par ce manque d'équilibre qui constitue, en général, l'un des traits auxquels l'on reconnaît le génie. Les femmes mariées aux hommes doués d'un esprit supérieur en sont presque toujours les victimes, car si le génie demande ses inspirations à la femme, c'est à l'art qu'il dédie sa vie tout entière; c'est d'elle qu'il tire ses douleurs et ses joies, et c'est dans son sein qu'il s'endort pour revivre dans l'immortalité.

L'intrigue de V École des femmes a toute la simplicité des farces : elle a même ce caractère, qui leur est particulier, de n'être souvent qu'une mise en action de contes traditionnels. Voici en peu de mots le sujet de la pièce : Arnolphe, qui a ri si bien et si souvent aux dépens des maris malheureux, songe, à l'âge de quarante-deux ans, à se marier. Cependant, il a pris toutes ses précautions et il a élevé la jeune fille, à laquelle il va faire l'honneur de donner son nom, dans la solitude et dans l'ignorance. Il a voulu tuer en elle la raison et la nature: mais la raison et la nature l'emportent, et la jeune Agnès se prend d'amour pour le premier jeune homme qui lui conte fleurette. Ce jeune homme, Horace, trompé par les deux noms portés par son rival et ne croyant point avoir affaire au gardien de sa belle, prend Arnolphe pour témoin de ses amours et lui raconte ses ruses pour déjouer la surveillance du loup-garou. Celui-ci, mis sur ses gardes, tâche de prendre ses m^esures et surtout de dominer l'âme d'Agnès; il dresse des embûches, fait de longs sermons, court, et s'essoufle, mais c'est là peine perdue. C'est que la déesse de la Fortune prend à tâche de le faire désespérer et de lui prouver

fondes, capables d'inspirer une telle haine. C'est à peu près ce qui arrive à certains critiques de V. Hugo, retrouvant, dans ses œuvres, les traces de son séjour en Italie!

encore une fois que la jeunesse et l'ainour finissent par l'emporter sur tous les obstacles. Le milieu est indiqué de cette manière vague qui convient aux auteurs des farces et de la comédie de l'art: " la scène est dans une place de ville „ et nous nous apercevons ensuite que l'indication n'est pas même juste et que c'est à la campagne que l'action devrait plus raisonnablement se passer. Les personnages ont des traits conventionnels. Horace est l'amoureux de la comédie italienne et l'Isabella de l'art joue parfois le rôle d'Agnès; la sottise des valets s'inspire d'Arlequin et leur peur de Scaramouche. Neuf personnages en tout pour une pièce de cinq actes.

On dirait que cette action comique va nous réjouir, et toutefois elle est grave et triste; on dirait que le triomphe d'Agnès et d'Horace va nous satisfaire, et malgré tout nous gardons au cœur un sentiment de compassion pour cet Arnolphe qui est si sombre et qui reste à la fin si abandonné. Ainsi de la farce on passe, sans s'en apercevoir, au drame bourgeois. M. Rigal examine la question qui s'agite dans la pièce. L'auteur a-t-il voulu condamner, ainsi que le feront plus tard Casimir Delavigne dans V Ecole des vieillards^ Pailleron dans la Souris^ Jean Aicard dans Smilis, les mariages disproportionnés? C'est là ce qu'en pense Henri Becque. Ou bien a-t-il voulu discuter plutôt la question des époux assortis dans les liens du mariage, comme le pensait BiTm^etière? Le héros a quarantedeux ans et Agnès n'éprouve aucune répugnance pour cet âge. La jeune Léonor, de V Ecole des maris, avait bien épousé librement Ariste, qui était un vieillard. D'ailleurs, peu de mois après son mariage, disproportionné lui aussi pour l'âge des époux, comment le poète aurait-il traité une question pareille? Quant à moi, je crois qu'il ressort de V Ecole des femmes une double leçon morale. La femme possède, aussi bien que l'homme, le droit au libre choix. G-eorge Dandin a tort de ne pas avoir demandé à Angélique si elle voulait de lui; il s'est adressé à ses parents, a forcé la volonté de la jeune fille, et celle-ci, devenue femme, se venge et lui jette son tort au visage. C'est pour la même raison qu'Isabelle, dans V Ecole des m^arisj trompe Sganarelle et qu'Isidore, dans le Sicilien, se moque de Don Pèdre.

De tout le théâtre de Molière on peut tirer l'autre leçon, qui n'est pas moins profonde; c'est la leçon d'Horace: naturam. si expelles furca, tandem usque recurret. Faut-il que la femme soit élevée dans l'ignorance, loin de tout contact humain et intelligent,

pour qu'elle ignore ce qu'on appelle le mal? Est-ce que l'on peut ignorer ce qui est au dedans de nous, ce qui parle à nos sens et à notre esprit?

Lisette de V Ecole des maris ^ car c'est dans cette pièce qu'il faut rediercher le sens de l'autre École^ dit:

C'est nous inspirer presque un désir de pécher Que montrer tant de soins de nous en empêcher,

et Ariste ajoute que la vraie école est celle de l'honneur, que la femme qui prononce librement son om, contracte un engagement qu'elle doit respecter (1). Enfin Léonor, avant de s'engager, doit connaître la vie telle qu'elle est, fréquenter les jeunes gens et choisir qui lui plaira le plus (2).

Que l'on appliqua ces principes à cette éducation si contraire d'Agnès, et la conception morale du poète nous paraîtra plus évidente. Malgré la disproportion de l'âge, Ariste peut être sûr de Léonor, car il lui a laissé toute sa liberté. Molière considère l'exception comme une règle et c'est vraiment l'exception que représente cette jeune fille, belle, probablement riche, qui donne sa main librement à un homme presque sexagénaire. De gustihus..,^ mais on admettra du moins que ce n'est pas là ce qu'auraient fait la plupart de nos demoiselles.

Agnès, au contraire, doit se révolter contre son tyran, quand même il serait plus jeune et plus beau que tous les Horaces du monde. Arnolphe a été lui-même le forgeron de son malheur. Il a placé la jeune fille dans un milieu haïssable, entre deux paysans, Alain et Greorgette, d'une imbécillité repoussante, et n'a rien fait pour que la cage renfermant sa fauvette ait du moins un aspect agréable ; il ne fait rien non plus pour se rendre agréable lui-même.

^ Le mariage „, dit-il à Agnès, d'un ton bourru, " à d'austères devoirs le rang de femme engage „ ; et la femme n'est qu'une esclave, un jouet pour l'homme:

(1) Qu'il nous faut en riant instruire la jeunesse, Reprendre ses défauts avec grande douceur, Et du nom de vertu ne lui point faire peur.

(2) Je ne suivrai jamais ces maximes sévères

Qui font que les enfants comptent les jours des pères.

Votre sexe n'est là que pour la dépendance ! Du côté de la barbe est la toute-puissance (1).

Enfin, pour rebuter davantage celle qu'il aime, il lui lit ses maximes de m^ariage ou devoirs de la fem,m,e m,ariée^ qui peuvent bien renfermer une note comique, ainsi que le rôlet imposé par certaine femme à son mari dans l'ancien théâtre français, mais qui représentent surtout la quintessence de Tégoïsme du sexe fort. On se demande pourquoi Arnolphe, homme du monde, se transforme en une sorte de Gor gibus lourd, antipathique, sot, et Ton doit reconnaître qu'au lieu de soutenir la cause qu'il veut plaider, il fait de son mieux pour la perdre. Rien de plus naturel, qu'après de telles leçons, Agnès écoute les soupirs de son blondin; elle aurait écouté probablement ceux d'un homme à barbe grise.

J'ajouterai encore une autre remarque qui ne me paraît pas moins intéressante. Indépendamment de la grande voix de la nature qui fait sortir de leur torpeur les marmottes même, si l'on y regarde de près, on s'apercevra qu'Agnès n'est pas si ingénue qu'elle en a l'air. Il est vrai qu'elle a demandé : " Si les enfants qu'on fait se faisoient par l'oreille „, et il se peut qu'elle ait une demi-innocence, mais elle connaît déjà l'art de tromper et cache, avec soin, le secret de sa liaison. En effet, lorsqu'elle dit à son maître que ses nuits sont tranquilles, excepté l'ennui de certains insectes, elle a déjà écouté son amant, qui l'a serrée dans ses bras et qui lui a communiqué le feu de sa passion. Elle ne parle de tout cela qu'à la fin du deuxième acte et c'est alors seulement que nous apprenons ses rapports avec une vieille femme jouant le rôle corrupteur de Macette. Et qu'elle est sujette à caution aussi, l'innocence d'Alain et de Georgette, avides d'argent, et qui pour de l'argent concèdent à Horace de pénétrer dans ce nid qu'ils avaient promis de défendre, coûte que coûte î Et l'innocence d'Agnès est encore plutôt apparente que réelle, lorsqu'elle trouve la manière de faire comprendre au jeune homme qu'elle l'aime, juste au moment où elle feint de le chasser. Horace, en racontant l'aventure, avoue lui-même que c'est là ^ un trait hardi „

(1) A. III, s. 2.

64 l'œuvre

Il y a bien d'autres choses qu'on ne devrait pas s'attendre de cette simplicité, surtout cette lettre passionnée où la jeune fille, en " beau langage naturel „, lui dit qu'elle ne sait plus se passer de lui, et qu'elle souhaite le moment de lui appartenir; comme aussi la déclaration qu'elle fera à Arnolphe de se marier vite " pour ôter le péché „. Molière peut bien mettre tout cela sur le compte de la nature, mais on sait que cette dame respectable a été habituée par les poètes à parler comme ils veulent et à s'habiller souvent de la manière la plus étrange.

Malgré cette réserve, peut-être notre auteur n'a-t-il pas écrit une pièce d'une vérité plus profonde. Dans l'innocence d'Agnès, il aurait été difficile à Molière de ne pas mettre un je ne sais quoi d'artificieux et d'affecté; il reproduisait le monde qui l'entourait, et les Agnès des coulisses et de la cour étaient faites de la sorte. Mais pour représenter les doutes, la jalousie, l'amour passionné et le sombre désespoir d' Arnolphe, il n'avait qu'à consulter son cœur, il n'avait qu'à prêter à ce personnage, peut-être à son insu, beaucoup de ses sentiments et un peu de ses peines. Le poète, avant et après son mariage, en bien des comédies badines et sérieuses, — depuis Sganarelle jusqu' à Dom Garde de Navarre^ depuis Dont Garcie jusqu'au Misanthrope^ au Sicilien^ à George Dandin et aux Femmes savantes^ — s'est plu à peindre la jalousie sous tous les aspects possibles : celle qui fait rire, celle qui fait penser et celle qui fait frémir. Il a peint ce penchant particulier de son âme, ainsi qu'il a représenté, dans ses malades et dans ses médecins, son état physique et cet affaissement progressif de sa santé auquel les représentants de la science ne pouvaient ou ne savaient apporter aucun remède. A la 5* scène du II" acte, les vantardises d' Arnolphe cessent et son sourire moqueur disparaît. D. écoute Agnès parlant de ses amours avec un abandon et une sincérité cruels, son front s'assombrit et la pièce se fait sérieuse. Agnès examine lentement, impitoyablement, les progrès que la passion fait dans son cœur; d'abord la curiosité, le charme de la jeunesse, certains conseils d'une vieille corruptrice, puis l'amour partagé et profond:

Toutes les fois que je l'entends parler,

La douceur me chatouille et là dedans remue

Certain je ne sais quoi dont je suis toute émue.

Arnolphe (à part): 0 fâcheux examen d'un mystère fatal

Où l'examinateur souffre seul tout le mal.

Ainsi que ce chevalier des anciens contes "' qui fit sa femme confesse „, Arnolphe doit étouffer l'orage qui gronde en lui-même. Et Agnès poursuit son aveu et descend aux détails; elle décrit Horace à ses pieds, lui prenant les mains et les bras et les baisant doucement; il y a même une certaine équivoque d'un Ze, qui a fait sourire et s'écrier le beau monde, mais qui pousse à bout ce sombre confesseur. Et Arnolphe est deux fois confesseur, car il doit écouter aussi les confidences de son rival:

Horace: Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage ?

Mais Arnolphe ne rit pas à son gré, et Horace, avec tout l'égoïsme des jeunes gens, insiste:

Et vous n'en riez pas assez, à mon avis^

tandis qu'il revient sur son jaloux, pour le gratifier de ^ franc animal, traître, bourreau, faquin, brutal „, et Arnolphe doit écouter, frémissant au dedans et souriant au dehors. Ajoutez que celui-ci qui, tout d'abord, paraît seulement piqué au jeu, découvre avec épouvante que ce qu'il croyait un caprice et une expérience didactique s'est transformé en passion profonde. Il aime cette Agnès, il l'aime à ne s'en pouvoir plus passer, et il s'aperçoit qu'il l'aime juste au moment où celle-ci lui déclare qu'elle lui préfère un autre et quelle n'éprouve, pour son éducateur, qu'un sens d'embarras et de dégoût:

Elle trahit mes soins, mes bontés, mes tendresses Et cependant je l'aime, après ce lâche tour, Jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour.

lu

Il suit ce progrès de la passion qui s'est emparée de lui et qui

se développe parallèlement à celle des deux jeunes gens. En vain

lutte-t-il, en vain appelle-t-il à son secours les ressources des maris

alheureux et des seigneurs dont ou secoue le joug. En vain,

près avoir constaté qu'Agnès reste froide à ses protestations,

'qu'elle baisse la tête devant sa menace, qu'elle se renferme dans

ToLDo, L'Œuvre de Molière, etc.

une seule pensée, en vain a-t-il recours aux menaces de l'enfer et des chaudières bouillantes. Agnès ne comprend point que le ciel puisse se courroucer pour " une chose si plaisante et si douce „ ; elle ne comprend pas non plus les violences des hommes et du ciel contre ce charme qui vient de la tirer du sommeil profond de l'ignorance et qui a éclairé, d'un rayon vivifiant de soleil, sa vie solitaire, ennuyeuse et inutile. Elle ne comprend rien à tout cela, mais elle sait bien cependant qu'elle va défendre son amour contre tous et toute chose. Et la jeunesse triomphe; elle passe au travers des embûches, défiant la violence et l'expérience de ses ennemis, pareille à un ravissement, saluée d'un murmure de sympathie venant de la foule. A un certain moment, on peut craindre pom- la vie d'Horace, qu'Alain et Qeorgette, sur l'ordre du bourreau, vont battre à plate couture; on entend des cris, on le suppose foulé au pied, et Arnolphe même se trouble, mais le jeune homme paraît tout à coup, fier de sa force et de sa beauté, le sourire sur les lèvres, ainsi que le héros du Hoi s^amuse.

Ailleurs, c'est Agnès fugitive, puis tombant au pouvoir de son tyran qui l'entraîne comme un loup ferait d'une brebis: mais ici encore la jeunesse l'emporte et cette Agnès qu' Arnolphe avait considérée jusqu'alors comme un être imbécile et sans volonté se dresse, dans sa dignité de femme, et répond aux menaces, le front haut, le regard assuré et le sourire méprisant. Oui, elle ne le cache pas, elle chérit Horace et elle n'appartiendra désormais qu'à lui. Ce n'est pas une question d'âge qu' elle fait : elle aime, et le mariage dont Horace lui a parlé " est la suprême joie „ (1). C'est désormais la vie, c'est la marche en plein soleil. Et elle jette à la figure de son geôlier cette éducation négative qui a tâché en vain de l'aveugler; qu' Arnolphe la batte, qu'il la tue, il en a la force, peut-être le droit: '' vous le pouvez, si cela peut vous plaire „,

(1) Il le fait, lui, si rempli de plaisirs,

Que de se marier il donne des désirs.

Arnolphe. Ah ! C'est que vous l'aimez, traîtresse ! Agnès. Oui, je l'aime.

Arnolphe. Et vous avez le front de le dire à moi-même ! Agnès. Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirois-je pas? Arnolphe. Mais il fallait chasser cet amoureux désir. Agnès. Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir?

mais rien ne lui fera oublier ces yeux qui lui ont donné la première révélation de l'amour.

Arnolphe se transfonne, à son tour, dans un élan passionné; la bouche, qui menaçait tout à l'heure, supplie et prie; la main levée pour battre, cherche celle de la jeune fille, qui se dérobe. Arnolphe promet de la rendre hem-euse, de renier tout son passé, de la considérer désormais comme sa maîtresse, comme sa reine, son "" petit bec „, son tout. Il est prêt à pardonner, à prier: " me voyant si bon, en revanche, aime-moi. Vois ce regard mourant „. n lui promet encore des tendresses infinies, la liberté la plus absolue:

Tout comme tu voudras, tu poun-as te conduire.

Enfin, il veut qu'Agnès paie de retour cet amour que " rien ne peut égaler „. Quelle preuve veut-elle de lui? faut-il qu'il pleure ? faut-il qu'il se batte, qu*il s'avilisse, qu'il s'arrache les cheveux? ^ Veux-tu que je me tue? „ et Agnès, de son regard tranquille:

Tenez, tous vos discours ne me touchent point Fâme, Horace avec deux mots en feroit plus que vous.

Et le triomphe du beau couple s'achève, car le hasard s'en mêle, par une reconnaissance absurde qui sert de dénouement ; mais le spectateur est sûr qu'il aurait triomphé quand même, et ses yeux assombris un moment par la douleur d'Arnolphe, sourient à ces jeunes fiancés qui aiment et qui espèrent, heureux et égoïstes, confiant dans la bonne étoile qui les a jusqu' alors guidés et protégés. Qu'Horace devenu mari ne ferme cependant pas les yeux; l'ingénuité d'Agnès mariée n'est pas, à mon sens, moins sujette à caution que celle d'Agnès jeune fille.

Tartuffe.

La question des sources.

Moland(l) croit que cette pièce tire son origine d'une comédie de l'Arétin, Lo Ipocrito.

" Nous apercevons, dit41, distinctement... ce personnage dans la pièce de l'Arétin „ de ce titre. J'avoue que je ne l'aperçois pas de même et je crois que Molière a fort probablement ignoré son existence. En effet, le poète italien ne fait qu'introduire, dans la vieille intrigue des Menaechmi et à^Artiphitruo^ imitée par une foule de Simili et de Simillimi^ un hypocrite qui est peint, dès la première scène, comme un homme au parler mesuré, portant

(1) Molière et la comédie italienne, Paris, 1867, pp. 209 sqq. Voyez sur le même sujet:

WiLHELM Mangold, MoUèt'e's Tartuffe, Geschichte und Kritik, Oppeln, Maske, 1881, p. 31. N. Caix, Molière e il sm Tartuffe, Nuova AntoL, vol. XXXIl, P"- avril, 1882 et Giorn. stor. délia letter. ital., 1882, I, 170. De Filippi, Tartuffe en Italie dans Le Moliériste, juillet 1884. Jarko, préface à son Teatro italiano antico, Florence, Le Monnier, 1888. Diodoro Grasso, L'Aretino e le sue cornmedie, etc., Palerme, Reeber, 1900, pp. 135-140. Ulisse Fresco, Le commedie di Pietro Aretino, Camerino, Savini, 1901.

Sur la question particulière du but que Molière s'était proposé en écrivant cette pièce, cfr. Raoul Allier, La cabale des dévots, Paris, 1902, et W. Mangold, Molière' s Tartuffe und die Compagnie du Saint- Sacrement dans VArchiv fur das Studium der neueren Sprachen und Literaturen, nouv. série, vol. XXII, 3^ et 4® livr., 1909, et sur les rapports de Tartuffe avec la comédie populaire italienne. T. Maïic, Tartuffe und die italienische Stegreifkomodien, Berlin, 1901. Cfr. aussi, sur l'origine italienne du titre de la pièce, un article de H. Monin dans le Moliériste (1885 et 1886) et une note -du Courrier de Vaugelas, Paris, 1^" déc. 1874, pp. 129-130. D'après Génin {Récréations, etc., 1. 1, p. 292), Molière aurait emprunté ce titre à Lippi, dont le Malmantile ne parut cependant imprimé qu'après la comédie de Molière; mais il en circulait déjà des copies mss. Bien que l'inspiration empruntée à Lippi ne soit guère probable, la constatation que ce mot de Tartuffe circulait déjà en Italie a bien son prix. Voici les deux vers dont il est question:

E tanto fa ch'Egeno il mal tartufo Manda con un buffetto a far querciacolo.

J'ajoute que la bibliothèque universitaire de Bologne possède un ms. de

des habits usés et rappelant à la fois les pédants et les ecclésiastiques (1).

Remarquez, tout d'abord, la mine piteuse du héros de l'Arétin, et comparez-la à Tembonpoint et au teint fleuri du " pauvre homme „ de Molière. Messer Ipocrito n'est, comme nous venons de le dire, qu'une variété du pédant; et les pédants du théâtre italien sont représentés dans tout l'avilissement de leur condition de domesticité, mal habillés, mal nourris, " les yeux baissés „, cachant leurs vices sous l'apparence de la religion, de la morale et de leur amour pour les classiques, ce ç^m ne leur empêche pas d'avoir des aventures plus ou moins ridicules avec les modernes.

Le personnage de l'Arétin est un hâbleur de la cafarderie. Il se déclare (I, 2) plus hypocrite et plus méchant qu'il ne l'est en effet, loue la dissimulation, " bouclier qui émousse toutes les armes „, et déclare que '' sous l'apparence de la bonté il commet

Giulio Cesare Croce (vol. XXVI, 1) renfermant la pièce suivante: Tartuffo. Niiova commedia hoschereccia piacevolissima. Cette comédie se compose d'un prologue en vers et de 4 actes en prose; elle a pour personnages: * Amore, Tartuffo, Lissia sua moglie, Gratugia servo, Corindone satiro, Mirtilo, Ardente, Lidia, ninfa innamorata di Mirtilo, Frigida, nin fa amata da Ardente „. Le prologue est débité par la mère Nature, en " costume analogue ,, qui commence :

Vi parrà forse strano, ascoltatori, Di veder comparire in questa scena Una donna in quest'abito vestita,

mais c'est qu'il s'agit d'une scène représentant la vie simple des njmphes et des bergers. Tartuffo y joue à peu près le rôle d'entremetteur, et pour aider aux amours de Lidia, il exige un bœuf.

(1) Liseo. Va', dimmi a messer Ipocrito ch'io vorrei dirgli quattro parole. Guardahasso (son valet). Non lo conosco. Liseo. Quel che parla si adagio, e si pensato. Guard. Non mi ricordo.

Liseo. Che pende tra'l prête e tra '1 frate. Guard. Lo pesco.

Liseo. Con un certo mantello stretto, spelato, e che si affibbia dinanzi. Guard. Un magro lungo ?

Liseo. Sî...i...î.

Guard. Che affigge il viso in terra, e col brevial sotto al braccio ? Liseo. Tu l'hai.

Guard. Dove il trovarb io ?

Liseo. 0 per le chiese, o per le librarie.

70 l'œuvre

toute sorte de forfanterie „. Il ajoutera même qu'il est un démon, mais qu'on va l'adorer comme un saint, et que pour plaire à ses maîtres il ne connaît de moyen plus sûr que de flatter leurs mauvais penchants.

Rien n'est moins conforme à la nature humaine que cette confession de ses vices. Chacun de nous tâche de les atténuer, de les excuser, et c'est pour cela que le nosce te ipsum parut à la sagesse des anciens la science la plus difficile. Et l' Ipocrito affecte un latin ecclésiastique, de même que les descendants de Fidence affectent la langue de Cicéron et de Virgile, et il est pour son auteur si peu haïssable qu'il lui sert même de portevoix, dans la critique qu'il fait des courtisans, des médecins et des philosophes. Moland parle, à ce propos, de "" l'aigre raillerie „ de l'imposteur, qui en veut à toutes les professions. Il n'avait qu'à lire le prologue de la pièce où l'auteur parle directement à son public, pour s'apercevoir que l'Arétin et l'Ipocrito forment, dans ce cas, un seul personnage (1).

Le personnage italien est aussi un parasite se prêtant à toute sorte de métiers, pourvu de gagner de quoi satisfaire sa gourmandise.

(1) " Vorrei incoronare di trippe qualunque asinone ha in preda un gran maestro, e non aiuta chi '1 mérita. Vorrei, levati i pedanti a cavalli, che il sovatto d'una scuriata gli insegnasse il corne si fanno l'opre, e non corne le si mordano. Vorrei, che i poveracci, che per darsi nome mi compongon contra, avessero tanto d'ingegno, che la gente nel degnarsi di leggerli, misurasse il mio merito con la loro invidia. Vorrei bermi il sangue d'una persona non men taccagna che finta. Vorrei che colui, che apprezza più uno scudo, che un uomo, fusse lapidato dal popolo. Vorrei che un bestial pezzo di legna rompesse di continuo l'ossa d'alcuni barbagianni... „; et laissons de côté tout le reste dont il voudrait bien faire cadeau à son prochain et ce qu'il dit des flatteurs, lui, ce flatteur rampant, des " scroccanti „, lui écornifleur par excellence. Si l'on veut d'autres énumerations, d'autres descriptions de ce genre, on n'a qu'à consulter le prologue du Marescalco, et l'on verra passer sous ses yeux les types comiques du capitaine, de Vamoureux, de V entremetteuse et du parasite. Personne n'a eu, à cette époque, une langue aussi bien pendue que ce fléau des princes et personne n'a su, aussi bien que lui, mêler l'apparence de la dévotion et les questions théologiques à une littérature aussi pornographique que scatologique.

Mais dans ce tableau des personnages vicieux et ridicules de son temps tracé par l'Ipocrito, il y a un passage que Moland a eu tort de négliger, car il aurait pu servir d'appui à sa thfese. Ipocrito nous dit: " Il poeta che lambicca il verso in ultimo de le clausule, usando gnafl"e, perche anche Virgilio

fe

Gemma, '* pollastriera „ ou entremetteuse, se plaint de ce que personne n'a recours à ses services, depuis que les " coUi torti „ s'en mêlent. Il y a, surtout, un certain Ipocrito qui corromprait le printemps même: " Ci è tra gli al tri un ser Ipocrito, che corromerebbe la primavera „ (I, 7).

Et c'est en effet le vrai rôle de ce personnage, qui du reste ne laitîse pas moins paraître, par ci, par là, des traits légers de tartufferie. Il ne veut pas, par exemple, que Malanotte et Perdelgiorno, les valets de Liseo, l'accompagnent jusque chez lui, de inte d'exciter l'envie du monde et de^ " peccare ne la vanagloria „, et Perdelgiorno fait une allusion qui peut bien faire penser à l'aventure principale de Tartuffe : '' Je n'aime pas beaucoup les coups d'oeil qu'il lance à Madame „ (I, 8), mais madame ne paraît pas dans la pièce et l'on ne sait rien de ses affaires ni de ses rapports avec le conseiller de son mari. On comprend que cet hypocrite devait être profondément souillé; aucune des

éations du poète italien ne paraît entourée de l'auréole des saints;

ais au bout du compte, bien qu'il s'écrie qu'il est faux et méchant, nous le voyons prêt à obliger tout le monde (1).

n marie les filles de Liseo, apaise les orages, réunit deux frères, dissipe les méfiances, donne à son maître qui se désespère une douce philosophie: " todo es nada „, '* ogni cosa è niente „; on l'appelle Padre, Ipocrito nostro, il Santo^ on l'embrasse, on le caresse, on lui fait des cadeaux, et ses mains ne s'allongent pas pour voler oupom- " tâter l'étoffe moelleuse „ des jeunes filles qui l'entourent. Les dernières paroles: " Guardava Tanfuro che vien con le robe „, font allusion à sa passion principale, celle de la bonne chère, et ce ^ pitocco, bizzoco, santone „ finira par vieillir au coin d'une

Ifes^

\h gaza, saria per torvi il capo col provarvi che due négative fanno un'affermativa. „ BéJise dans les Femmes savantes (II, 6) explique de même à Martine

I emploi de la double négation:

De pas, mis avec rien, tu fais la récidive : Et c'est, comme on t'a dit, trop d'une négative. 11 n'y a là, à mon sens, qu'une rencontre de hasard. (1) Les autres s'en plaignent à tort, car ils ont recours à ses services. Zéro surtout lui garde rancune, mais c'est plutôt au vice en général qu'il en eut: " vo' che tu sia certo, che la sua setta tien mano a quanti tradimenti, a quante ladrezze si fanno al mondo „ (I, 13).

72 l'œuvre

bonne table, faisant sauter sur ses genoux les petits-fils de son hôte. Le brave homme débite même d'excellentes maximes, loue la paix des familles et déclare que le bon père doit rappeler les rois justes et miséricordieux: '' Il padre, dit-il à Liseo, dee essere ne la conservazione dei figliuoli cio che è il Re nel mantenimento dei sudditi „ (V, 8) (1).

Ce qui constitue le cachet particulier de la pièce moliéresque, c'est la noble indignation de la vertu, qui proteste contre le vice : c'est la leçon ressortant de cette ruine morale et économique de la famille chez laquelle Tartuffe a pu pénétrer. Ces leçons, ces haines vigoureuses n'étaient pas faites pour la conscience des Arétins.

Mais uno avulso non déficit alter. Voici un scénario de Flaminio Scala étudié par M. William Vollhardt, qui a été le dernier

(1) D'ailleurs l'Arétin a la main mieux faite pour peindre la " pinzoehera ,. Outre Gemma, qui fait le beau métier que vous savez, le poète représente la femme de Liseo visitant toutes les églises, priant tous les saints et commettant tous les crimes : " Non è pila d'acqua santa, che ella non intorbidi con le dita, ne predella d'altare che non logori con le ginocchia, ne figura di santo che non istracchi con le raccomandazioni. Tutte le messe fiuta, tutti i monasteri visita, e tutti i conventi scopa... „

Alvigia, dans la Cortigiana de notre écrivain, est aussi une " faiseuse d'anges ,. Elle sait fabriquer des boissons qui font avorter, et sa bonne maîtresse, que la méchante justice a brûlée vivante pour " un peu de poison donné à un compère pour l'amour de la commère „, avait jeté " une nouveaunée dans une rivière, pour obliger une de ses amies: punition bien sévère lorsqu'on songe que " la vigile de la Pentecôte elle ne mangeait jamais de viande „ (II, 7). " S'io fossi una ruffîana ,, dit le prologue du Marescalco, " io mi vestirei di bigio, e discinta e scalza, con due candele in mano, masticando pater nostri, et infilzando avemarie, dopo aver fiutate tutte le chiese, spierei... „

L'engeance est nombreuse et peuple le théâtre italien de l'époque. Agata de la Flora d'Alaraanni, madonna Verdiana de VAssiuolo,- Monna Bionda de VAmor costante de Piccolomini, Monna Antonia de la Pinzoehera de Lasca, les entremetteuses de Parabosco, de Cecchi, etc., bien plus que la Lena de l'Arioste, ont toutes cette physionomie caractéristique, et passent de l'autel de Jésus à celui de Mercure. Monna Bionda " sait faire des miracles avec ses eaux astringentes „; Agata écoute, tous les jours, trois messes, fait l'aumône aux pauvres (II, 2), mais elle aussi corromprait le printemps. Souvent, aux arts de la bigotterie elles unissent ceux de la sorcellerie, et l'on se signe en les voyant passer. Cette famille d'entremetteuses, qui a des rapports intimes avec l'autre famille, non moins nombreuse, de la Celestina espagnole, a pu, dans son ensemble, contribuer en quelque manière à la formation de la prude du théâtre français.

à traiter cette question. Tontes les autres inspirations qui aui'aient concouru à la formation de Tartuffe, s'écrie-t-il, ne sont rien moins que probables; le vrai patron, le seul patron réel, c'est 11 pédante du recueil de Flaminio Scala (1). " Dièse ist es gerade, welche wir als die Quelle fur den Tartuffe bezeiclinen mochten, und die wir einer besonderen Betracbtung fur wert erachten „. Nous ne saurions partager non plus la sûreté de M. Vollhardt, tout en admettant que Molière ait pu connaître ce scénario italien.

Le Pédante (2), pièce en trois actes comme toutes celles de la comédie de l'art, s'ouvre par un dialogxie entre Pantalone et Oratio son fils. Oratio se plaint que son père est " huomo crapulatore, e concubinario „ qui donne ^ cattiva vita a sua madré Isabella „, mais Pantalone ne sait que faire des conseils de son fils et ^ lo sgrida, dicendo voler vivere a modo suo „. On voit paraître sur l'instant, sans que son apparition soit préparée d'aucune manière, " Cataldo Pédante „, le héros de la pièce. Oratio fait la leçon à tout le monde; après son père, il gronde sa mère qui renvoie promener de même et qui court ensuite à la fenêtre, écouter les tendres propos du Capitaine, ce que Pedrolino voit et rapporte à Pantalone. Cet excellent mari se confie à Cataldo qui est là sur la scène, armé des " rime pedantesche fatte da Fidentio, maestro de gli altri pedanti „ et qui se charge aussitôt de ranger à la raison la signora Isabella. Ensuite, dans un monologue plus ou moins long, au gré de l'acteur, il parle de ses vices et dit " come sotto il manto délia simulatione, e délie cose morali, ricopre tutte le sue scelleraggini „. C'est toujours la même méthode suivie par l'Ipocrito de l'Arétin; le personnage qui se confesse au public, sans laisser à celui-ci le loisir de le connaître par ses actions et par le jugement des autres. Le dialogue, entre le Pédante et Isabella, est tel qu'on peut l'attendre d'après le monologue cité. Cataldo dit à madame que loin de blâmer son infidélité, il l'approuve; seulement, elle a le tort de chercher au loin ce qu'elle pourrait

(1) Die Quelle von Molières Tartuffe, dans VArchiv fur das Studium der neueren Sprachen und Litt., 1893, p. 55 sgg. Voyez ce que j'en dis dans le Giorn. st(yr. délia lett. ital., 1894, p. 297 sgg. Cfr. aussi l'ouvrage cité de T. Matic', Molières Tartuffe und die italienische Stegreifkomodien.

(2) Flaminio Scala, Teatro délie favole rappresentative, Venise, 1611.

74 l'œuvre

trouver tout près d'elle et sans la moindre peine '' e con destrezza di parole, offerisce se medesimo „.

Isabella ne répond pas que non, et paraît fort aise de la réconciliation avec son mari, promise par le Pédante. Malheureusement Pedrolino est toujours sur le qui vive; il a tout vu et tout entendu de ce coin de la scène où les acteurs, de même que Calandrino de Boccace, acquièrent le don de l'invisibilité. Pedrolino donne l'alarme à la famille ; Oratio accourt, et Isabella, qui préfère, après tout, la jeunesse du Capitaine aux soupirs de ce disciple de Fidence, aussi sale au dehors qu'au dedans, raconte àPantalonece qui s'est passé entre elle et le conseiller de la maison. Le bonhomme s'en étonne : il ne saurait croire que Cataldo soit capable d'un tour pareil, et il faut bien que sa femme lui dessille les yeux. Ainsi se prépare une scène qui n'est pas sans rappeler l'aventure célèbre de Tartuffe. Pantalone continue à douter; le Pédante est toujours pour lui l'homme de bien que l'envie calomnie, mais enfin il ne refuse pas de se laisser convaincre. La ruse qu'il emploie est bien connue de tous les Folkloristes\ il feindra un voyage et Isabella fera bon accueil aux avances de Cataldo.

La scène mérite la peine d'être rapportée, dans ses traits principaux. Cataldo arrive, Isabella, le voyant tout mélancolique, s'approche de lui et l'engage à lui ouvrir son âme. Le Pédante soupire et répète l'aveu de son amour ; Isabelle, au lieu de le repousser, lui donné rendez-vous dans sa chambre et charge Pedrolino d'appeler tout le monde. Pantalon le premier. D'autres scènes, mêlées à celle-ci, ralentissent et refroidissent l'action. Enfin Oratio, Pantalon, Craziano, Pedrolino, Arlecchino, Burattino s'emparent de Cataldo, qu'ils trouvent en chemise dans la chambra d'Isabelle. Le Pédante, à genoux, " chiede perdonanza, confessando la sua furfanteria, e dichiarando Isabella per giovane honesta e honorata „, ce qui ne lui servirait de rien, car les zanni ont bien décidé de le punir par où il voulait pécher, si le Capitaine n'intercédait en sa faveur. Ainsi il est flanqué à la porte après une volée de coups de bâton: " come huomo infâme, e vituperoso, ad esempio de gli altri Pedanti manigoldi, e furfanti come lui „.

On le voit, il n'y a pas même l'épisode du mari caché sous la table, si commun à la comédie de l'art: et la différence frappante entre ce ménage si corrompu et celui d'Elmire et Orgon est spécialement digne de remarque. Le héros de Molière tâche

de détruire le bonheur d'une famille de ^ens de bien; il en veut à la fortune, à la fille et à la femme d'Orgon; dans le scénario^ au contraire, les deux époux mènent une vie si scandaleuse que leur fils même, et Graziano, et tous les autres doivent intervenir pour les rendre raisonnables. Si Isabella repousse messer Cataldo, c^est qu'elle aime le Capitaine, qui intervient juste à la dernière minute, comme pour faire valoir ses droits. Le Pédante est chassé, mais le Capitaine reste et Pantalon ne gagne rien à ce changement. En outre, messer Cataldo est toujours le pédant de la vieille comédie, ainsi que le héros de l'Arétin: il vît dans la domesticité, flatte ses élèves dont il n'a pas la force de dompter les passions, et, sans autorité mais non pas sans vices, il profite de l'influence qu'il a su acquérir sur l'âme de son maître.

Il a beau se dh^e le plus méchant des mortels: ce que nous voyons de sa méchanceté est encore peu de chose, et s'il aspire aux faveurs d'Isabelle, c'est qu'il sait bien que la jolie femme, un peu mûre, à vi'ai dire, puisqu'elle a un garçon de l'âge d'Oratio, n'en est pas avare aux autres. Cataldo est bafoué, battu et chassé ainsi que la plupart des pédants de ce théâtre : il y en a qui sont punis pour avoir serré la taille d'une jolie servante, car ce penchant aux aventures galantes ne les rend i3as moins ridicules que leur jargon latin. Et Cataldo lutte, dans la pièce du recueil de Scala, plutôt contre les valets, ses impitoyables ennemis, que contre la famille de ses maîtres : et les femmes, ici comme ailleurs, ne savent que faire de tous ses beaux discours et des classiques quïl évoque: elles regardent, d'un air moqueur, sa figure jaune et sale, sachant d'autre part qu'il loge constamment le diable dans sa bom-se (1).

(1) Dans la Fantesca de Parabosco, le pédant Terenzio se prend d'amour pour une fille publique. On l'introduit chez elle, dans un coffre, et tout le monde accourt pour s'amuser à ses dépens. Dans la Costanza, un fripon, qui a la justice à ses trousses, persuade un pédant de prendre ses habits, ce qui fait que celui-ci est battu et arrêté à sa place. Enfin, on n'a qu'à lire la Speranza de Bartolucci, Vldropica de Guarini, le 3Ioro de Délia Porta, etc., pour voir que nous avons affaire à un type commun, humble, rampant, hypocrite même; mais il s'agit ici de l'hypocrisie que son état lui impose, hypocrisie de parasite, de valet et d'instituteur. Le malheureux sourit à ceux même qui l'offensent; ses maîtres le regardent du haut de leur grandeur, les valets le dédaignent, car ils se moquent de son érudition d'emprunt, comme ils se moqueraient de son génie, s'il en avait. Lorsqu'on est dans la domesticité, il

76 l'œuvbe

Cataldo n'est donc pas le représentant de cette tartufferie que Molière frappera en pleine figure; il se peut tout au plus que le scénario italien ait suggéré au poète français le plaisant rendezvouz qu'Elmire concède à l'hypocrite et qu'il aurait pu retrouver ailleurs.

En laissant de côté d'autres sources plus ou moins douteuses (1), il est évident que Molière, en composant son Tartuffe^ devait se souvenir de la Macette de Régnier (sat. ni) et surtout du passage où la brave femme loue la discrétion des moines si mystérieux dans leurs amours, ne compromettant jamais la femme aimée. Il y a un écho de Tartuffe aussi dans ce que dit l'héroïne de Hégnier sur les scrupules, que l' on peut facilement détruire lorsqu' on pense que:

Le péché que l'on cache est demi pardonné,

La faute seulement ne gît en la défense ;

Le scandale, l'opprobre est cause de l'offense...

Cette inspiration est d'autant plus probable que Molière s'était

vaut mieux porter franchement la livrée; le commerce avec les muses et rétude des classiques ne peut servir qu'à rendre encore plus douloureuse sa misérable condition.

(1) Telle est cette farce attribuée, d'après Bret, à Bonvicino Gioanelli, et qui porte le titre de Dottor Bacchettone {Hist. du théâtre ital., t. 1^', 1728, p. 137), farce parue très probablement après la comédie de Molière, car il ne faut pas oublier que Gioanelli donna en 1693 un Ammàlato immaginario sotto la cura dél Dottor Purgon, dont nous aurons ensuite l'occasion de parler, et oii il met à profit et traduit même Le malade imaginaire du poète français. Quant à Bernagasso, je me permets de renvoyer à ce que j'en ai dit dans le Bulletin italien (T. VII, n. 2). Bernagasso est un gueux qui, sous ce nom, s'introduit chez Arlequin, riche marchand, et volerait sa fortune si Arlequin ne s'emparait de l'acte de donation et ne le mettait en pièces. Bernagasso parle le langage doucereux des hypocrites et gagne, par son humilité et par ses dehors de vertu et de sainteté, la confiance du marchand.

C'est à cela, à peu près, que se bornent toutes les ressemblances, et c'est seulement en fondant la donnée du Pédante de Scala avec celle du Bernagasso, qu'on pourrait, retrouver les lignes générales de l'intrigue de la pièce française. D'ailleurs, on ne sait pas au juste si Bernagasso a vraiment précédé Tartuffe. Molière se serait inspiré aussi de la première des Satires de Jacques Du Lorenz (Paris, chez Gervais Alliot, 1633), du moins d'après l'avis de Prosper Blanchemain (voyez le Moliériste, V juin 1879, Le germe de Tartuffe). Voici les vers de Du Lorenz, où je ne retrouve que la plus vague des ressemblances:

déjà souvenu de Macette dans V École des femmes (II, 6), là où il décrit l'approche de l'entremetteuse d'Agnès (1).

Notre poète a connu sans doute aussi une nouvelle de Scarron, Les hypocrites^ une nouvelle qui n'appartient pas en propre à ce poète (comme du reste presque rien ne lui a appartenu en propre, y compris sa femme), mais qu'il a traduite de l'espagnol. C'est l'historiette de Salas Barbadillo, La hija de Pierres y Celestina (2). Montufar, le héros de cette pièce, est un intrigant de la pire espèce, flanqué d'une courtisane, Hélène, et d'une vieille de l'engeance de Macette. Après beaucoup d'aventures, le beau ménage s'installe dans une maison de Séville. Montufar meuble cette maison on ne pourrait plus simplement, et s'affuble d'une soutane et d'un long manteau.

C'est avec un baiser qu'il trahit son ami... Après ses oraisons, est-il hors de l'église, A son proche voisin il trame une surprise... Il cajole sa femme et la prie en bigot De faire le péché qui fait un homme sot...

(1) Ma fille, Dieu vous garde et vous veuille bénir!

Je sais de ces gens-là qui languissent pour vous, Car étant ainsi jeune, en vos beautés parfaites, Vous ne pouvez savoir tous les coups que vous faites; Et les traits de vos yeux haut et bas élancés. Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez. Tel s'en vient plaindre à moi, qui n'ose le vous dire; Et tel vous rit de jour, qui toute nuit soupire, Et se plaint de son mal, d'autant plus véhément. Que vos yeux sans dessein le font innocemment.

(Régnier, Satire citée).

On n'a qu'à comparer ce qui précède avec le passage suivant de Molière:

Le lendemain, étant sur notre porte,

Une vieille m'aborde, en parlant de la sorte :

Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir...

(2) Voyez à ce propos ce qu'en dit M. Guillaume Huszâr {Molière et l'Espagne, Champion, 1907, p. 188 et suiv.), dont nous ne partageons pas d'ailleurs le point de vue. — Cfr. aussi l'article de M. Emilio Cotarelo y Mobi, Tradtictores castellanos de Molière, extrait de VHomenaje a Menéndez y Pelayo en el ano vigésitno de su profesorado, Madrid, 1899, p. 73. En Tartuffe, dit le critique espagnol: " hay una escena, de las mas importantes, imitada de La ingeniosa Helena de Salas Barbadillo, a través de la traduccién abreviada que de esta novela hizo Scarron con el titiîlo de Les hypocrites. ,

78 l'œuvre

Il exige, en même temps, d'Hélène le sacrifice d'une partie de ses charmes; elle doit emprisonner sa riche chevelure dans une coiffure, et s'habiller en béate: quant à la vieille Mendez, elle n'avait qu'à gagner à un travestissement qui lui cachait la figure. Montuf ar se promenait dans la ville " marchant les bras croisés et baissant les yeux à la rencontre des femmes. Il crioit d'une voix à fendre les pierres : Béni soit le saint sacrement de l'autel, et la bienheureuse conception de la vierge immaculée... Il faisoit répéter les mêmes choses aux enfans qu'il trou voit dans les rues, et les assembloit quelquefois pour leur faire chanter des hymnes, des chansons dévotes, et leur apprendre leur catéchisme. Il ne bougeoit des prisons, il prêchoit devant les prisonniers, consoloit les uns et servoit les autres, leur allant quérir à manger, et faisant bien souvent le chemin du marché à la prison avec une hotte pesante sur le dos. „

Un gentilhomme, qui passe par Séville, reconnaît les imposteurs et veut les démasquer, mais à peine a-t-il saisi au collet Montufar, que le peuple s'émeut et se jette sur lui. Alors Montufar prend la défense du gentilhomme, l'embrasse, le relève, et avec un mouvement oratoire qui produit le plus grand effet et dont Tartuffe saura tirer, peut-être, quelque profit: " Mes frères, s'écrioit-il de toute sa force, laissez-le en paix... Je suis le méchant, disoit-il à ceux qui vouloient l'entendre, je suis le pécheur, je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agréable aux yeux de Dieu. Pensez-vous, continuoit-il, parce que vous me voyez vêtu en homme de bien, que je n'aie pas été toute ma vie un larron, le scandale des autres et la perdition de moi-même? Vous vous trompez, mes frères, faites-moi le but de vos injures et de vos pierres. „ C'est là le trait, peut-être le seul, dont Molière a pu se souvenir dans la composition de sa pièce ; pour ce qui est du reste, les richesses que Montufar entasse, la dénonciation de son valet, l'empoisonnement du fripon, la fuite d'Hélène aux Indes, etc., ce sont autant de détails que le maître du comique a négligés.

Que cette question des sources se réduit donc à peu de chose, lorsqu'on la regarde de près! Admettons que Mohère ait connu toutes les pièces que nous venons d'indiquer, et qu'il s'en soit servi : qu' a-t-il pu y puiser après tout? Le ton doucereux de Messer Ipocrito et le rendez-vous qu'Isabelle donne au pédant Cataldo.

La nouvelle — faut-il rappeler ici le cycle de Constant Duhamel'^

— nous présente mille fois la situation du scénario de Scala; des amoureux auxquels une femme donne un rendez-vous ; elle les fait déshabiller, entrer dans un bain, et les expose ensuite à la vengeance de son mari et à la huée de la foule. Régnier peut avoir fourni, à son tour, un trait qu'il avait puisé lui-même de différents côtés, et Montufar aurait suggéré, tout au plus, au poète les vers bien connus de Tartuffe:

Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable...

C'est, vous le voyez, bien peu de chose pour crier au vol, comme Mascarille des Précieuses. Peut-être pourrait-on retrouver, je ne dis pas une source^ mais une inspiration d' ensemble dans le Décaméron qui était le livre de chevet de notre poète, ainsi que les histoires horrifiques de Pantagruel et de Gargantua. Rappelons cet excellent Puccio di R-inieri (Journ. m*, 4® nouv.) très religieux, qui mène chez lui le moine Don Felice, à l'air si pur, " qu'on l'aurait pris pour un saint „. Le moine finit par séduire la femme de Don Puccio. Rappelons en passant aussi le diable que Rustico Monaco met dans l'enfer (J. m, nouv. 10), le faux Agnolo Gabriello, berné et poursuivi (IV, 2), Frate Cipolla se moquant adroitement de ceux qui voulaient rire à ses dépens (VI, 10), l'aventure du prévôt de Fiesole (Vlli, 4) et celle de Ferondo (El, 8). La femme de ce bonhomme s'étonne que l'abbé qui la confesse puisse lui faire des propositions si risquées:

Hélas, mon père, qu'est-ce que vous me demandez ? J'avais cru jusqu'ici que vous étiez un saint, mais est-ce que les saints peuvent faire de ces propositions aux femmes qui leur demandent de bons conseils ?

Et l'abbé répartit:

Ma chérie, n'allez pas croire que les péchés du corps puissent souiller l'âme, et d'ailleurs c'est votre beauté qui me pousse à cela, et la beauté est un présent du ciel ; outre cela, quoique je sois un abbé, je suis un homme comme les autres.

^ans cette admirable création de Messer Ciappelletto (I, 1) qui

^Et Tartuffe:

Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme I (TV* ac).

ouvre le Décaméron^ comme pour indiquer l'un des caractères saillants de l'œuvre. Où pourrait-on trouver une âme plus noire que celle du notaire qui " faussait tout ce qui passait sous sa main „, et dont le plus grand plaisir consistait dans le mal, c'està-dire : " à commettre entre amis, parents, ou n'importe quelle autre personne, des maux, des inimitiés et des scandales „, des meurtres même, pour le plaisir de voir les souffrances d' autrui? Il blasphème contre Dieu et les saints, se moque de l'Eglise et a des vices honteux, car ce qu'il aime le moins, ce sont les femmes:

Pourquoi faire tant de paroles ? c'était le pire des hommes qui soient jamais nés.

Et cet homme, au moment de mourir, met le comble à ses crimes :

J'ai fait, de mon vivant, tant d'injures à notre Seigneur, qu'il m'est égal de lui en faire une de plus à l'heure de ma mort,

et il se fait passer, dans ses derniers moments, pour le meilleur des mortels. Le moine qui le confesse pleure de joie en entendant que messer Ciappelletto est aussi vierge qu'au jour de sa naissance, et que son seul péché c'est d'avoir ordonné une fois à son valet de balayer la maison un samedi " verso nona „, pas même un dimanche; c'est-à-dire l'ombre d'un péché plutôt que le péché même.

Dans son hypocrisie, Ser Ciappelletto atteint une sorte de sublimité: " Quel homme est-ce donc, disent ceux qui le connaissent, que celui qui n'a pu être ébranlé de sa méchanceté et poussé à mieux mourir qu'il n'a vécu, ni par la vieillesse, ni par les maladies, ni par la peur de la mort, même au moment où il va paraître devant Dieu? „

Il n'y a que ce personnage de Boccacô qui soit digne d'être rapproché de Tartuffe: tous les autres imposteurs ne sont que des Montufars, de pauvres maquettes de plâtre, à côté de ces deux statues dignes de l'enfer de Dante.

La pièce.

Tout, dans la comédie de Molière, fait ressortir le caractère du héros. Deux actes nous préparent à son apparition, et Ton cause de lui, avant qu'il mette pied sur la scène, avec des frissons de peur, avec l'indignation des honnêtes gens. L'attente le grandit et le rend plus haïssable. On dirait un orage s'annonçant de loin, dont on parle dans une obscurité que des éclairs rendent encore plus sombre. Par ci, par là, on saisit des détails de sa vie et de son caractère; la fantaisie de ceux qui écoutent est entraînée par une sorte de collaboration inconsciente à la formation de ce type, t comme Tartuffe, tout en étant un personnage de son siècle, a pendant des traits qui appartiennent à Thumanité tout entière, ous pouvons le revoir à travers notre expérience personnelle, hors e la maison d'Orgon, hors du cadre de la pièce française: nous ouvons reconnaître en lui l'hypocrite que nous rencontrons sur notre chemin, dans l'antichambre des gens puissants, doucereux, rampant, courbant le dos pour se frayer un passage dans la foule, personnage au regard fuyant, à la parole cauteleuse et au sourire équivoque. A la place du patrimoine d'Orgon, Tartuffe convoitera, de nos jours, celui d'une œuvre de charité, de l'Etat, d'une société religieuse ou socialiste, et il serrera la main de l'ouvrier, en vue des élections prochaines.

11^ Dès la première scène, on entrevoit " le traître „. Nous savons qu'il a usurpé, dans la maison d'Orgon, " un pouvoir tyrannique „, qu'il défend toute sorte de plaisirs à la jeunesse, qu'il contrôle tout, qu'il critique tout. Nous savons aussi, et la remarque est de l'alerte Dorine, qu'il n'était auparavant qu'un gueux, dont l'habit tombait en pièces; nous pouvons même deviner la passion qu'il a conçue pour la femme de son bienfaiteur,

Je crois que de Madame il est, ma foi, jaloux,

idication vague de la servante, qui n'ôte pas l'intérêt de l'imprévu.

]ais Tartuffe est encore mieux annoncé par ceux qui sont formés

son école. C'est tout d'abord M™* Pernelle, vieille, prude, ma-

igne, parce que cette fausse piété qui veut le détachement de

ToLDO, L'Œuvre de Molière^ etc.

82 L'ŒtpmE

toutes les affections d'ici-bas, amène l'anéantissement des sentiments les plus nobles et les plus conformes à la nature humaine. -^me Pernelle est dure pour tout le monde et regarde d'un œil sec la ruine qui l'entoure; Orgon dira plus tard que la société dévote a appris à lui aussi l'indifférence pom* les malheurs des autres. M*"® Pernelle unit, à cette sécheresse de sentiments, l'aigreur qui est propre à son âge; elle est surtout médisante, une médisance bénite, car c'est pour corriger tout le monde qu'elle médit de tout le monde, qu'elle blâme celle-ci, comme '' forte en gueule et impertinente ,,, qu' elle qualifie celui-là de " sot en trois lettres „, qu'elle trouve cette " doucette „ sujette à caution, et qu'elle déchire enfin, à belles dents, les yeux jaunes d'envie, l'aimable jeunesse de sa bru Elmire. Cette vieille méchante et maligne n'a pas tiré la moindre douceur de son éducation catholique; elle voudrait faire marcher tout le monde à coups de soufflets et en applique un sur la joue de cette pauvre Flipote, sa servante et son souffredouleur :

Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles. Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles, Marchons, gaupe, marchons.

Elle est bien vivante dans son " Jour de Dieu! „ car elle en voudrait au bon Dieu lui-même, s'il lui recommandait l'indulgence envers son prochain. Qu' elle regrette de ne pouvoir arracher toutes les flem-s du chemin que la jeunesse parcourt, puisqu'elle n'en peut plus jouir! La vie n'est, à son sens, que le renoncement aux toilettes, aux visites, aux bals, aux chansons, à tous les plaisirs enfin, mais non pas à la haine. Sa divinité est féroce, inexorable^ prête à frapper de sa foudre, et si le Ciel un jour donnait à choisir à la brave dame une place dans le ciel, à la vue des élus, elle préférerait, sans doute, un petit coin lui permettant de se réjouir des souffrances des damnés.

A côté d'elle Dorante, autre variété de l'hypocrisie féminine, vivant en austère personne, '' prude à son corps défendant „, et qui voudrait elle aussi que le cœur de tout le monde fût couvert de ces rides dont l'âge a sillonné sa figure. Tel est le milieu ambiant qui forme, pour ainsi dire, le royaume de l'hypocrite, et qui nous prépare à son apparition.

Tartuffe, lui, ne donnera pas de soufflets; loin de là il saura

s'humilier devant ceux qui Toffensent, et baiser la main qui le frappe, et cette humilité apparente trompe les gens de bien qui le soutiennent, avec un acharnement d'autant plus entêté, qu'ils sont sûrs de défendre en lui la justice et la moralité. Orgon personnifie les résultats de cette influence et l'auteur nous fait voir, les conséquences de cette école de l'hypocrisie, qui éteint les meilleurs sentiments et qui de lui, bon fils, bon mari, bon père et bon citoyen, fait un individu ridicule, égoïste, méchant même. C'est au nom du ciel que l'hypocrite s'est emparé de son âme, et cette conquête est si sûre, la persuasion d' Orgon est si profonde, que Tartuffe devient l'objet des plus tendres sentiments du bonhomme, qui l'aime plus qu'il ne fait fils, fille et femme,, ne voit que par ses yeux, ne parle que par sa bouche, et croit pour sûr que cette main, qui serre la sienne, va le mener tout droit au trône de Dieu.

Orgon revient de son voyage; Dorine lui annonce que sa femme a eu la fièvre, qu'elle a dû se mettre au lit et '^ souffrir la saignée „. Le mari ne s'émeut point pour cela. Qu'est-ce que Tartuffe lui prêche du matin au soir, si ce n'est qu'il faut renoncer à toutes les affections de la terre et voir, " les yeux secs, la mort des personnes les plus chères „, parce que " notre règne n'est pas icibas „ ? (I, 5). N'est-ce pas là ce que prêchent, d'un commun accord, les jansénistes et les jésuites? Les coups de Molière ne portent pas seulement contre l'hypocrisie; c'est à cette doctrine du renoncement à toutes les choses du monde qu'il en veut, lui qui aime, ainsi que l'avaient aimée Rabelais et Montaigne, cette vie qui est si bonne en elle-même, pourvu d'en savoir jouir. Notre poète prêche, suivant le curé de Meudon, ce rire qui épanouit les cœurs et qui est le propre de l'homme, ce rire qui éclaire la scène, et déride les fronts, le rire d'Ariste, dans V École des maris. Orgon a remplacé toutes ses affections par l'idolâtrie du "pauvre homme „, ce sont ses nouvelles qui l'intéressent, c'est son image qui s'interpose entre lui et sa famille.

De même que l'amoureux se souvient du jour et de l'heure où il a, pour la première fois, rencontré sa bien-aimée :

^p Era il giorno che al sol si scoloraro...

ainsi le mari d'Elmire rappelle, avec une douceur infinie, la première apparition de Tartuffe, dans l'église:

84 l'œuvre

Ha ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre !

et il nous le iDeint agenouillé, baisant la terre, poussant des soupirs, puis debout, mais la tête toujours baissée, l'air humble, distribuant Teau bénite, s'avouant le plus coupable des pécheurs. Messer Ciaj)pelletto, dans sa confession, pleure à chaudes larmes, parce que: '' quando io era piccolino, io bestemmiai una volta la mamma mia „, et Tartuffe, de même que Macaire, dans la Légende dorée^ est au désespoir:

D'avoir pris une puce en faisant sa prière, Et de l'avoir tuée avec trop de colère.

Si le public comprend si bien cette farce indigne jouée par Timposteur, comment se fait-il que sa dupe, malgré tous les raisonnements de son frère et de sa femme, reste là les yeux fermés? A-t-on affaire à une sorte d'idiot? Et s'il s'agit d'un idiot, à quoi sert-elle cette grande leçon pour l'humanité tout entière, qui, elle, n'est pas idiote comme Orgon et qui saura bien distinguer les loups d'avec les brebis?

Molière veut démontrer, avons-nous dit, les dangers de l'hypocrisie d'après ses effets et il nous représente, par conséquent, en Orgon, l'homme médiocre, qui, sans cette influence, remplirait assez bien sa mission et tâcherait de rendre sa famille heureuse. On sait qu'jil a servi, en bon citoyen, son roi et sa patrie, mais le contact avec la mauvaise engeance a corrompu toutes ces qualités. Il a appris à cacher ses pensées et il ne répond que par monosyllabes à la demande que son frère Cléante lui adresse en faveur du mariage de sa fille; monosyllabes trompeurs, impertinents, durs, méchants. Orgon n'est pas seulement devenu le jouet de son conseiller, mais son âme, à ce contact impur, a subi une altération profonde. Il n'aime désormais personne, repousse l'affection de sa femme et de son frère, livre au désespoir son fils et veut contraindre sa fille, tout en sachant qu'elle aime Valère, à épouser ce Tartuffe qu'elle hait et qui va la rendre malheureuse. Cet égoïsme bigot est si enraciné, qu' Orgon ne se soucie pas même du salut de sa créature et écoute, sans se déconcerter, ce que Dorine lui dit :

Sachez que d'une fille on risque la vertu, Lorsque dans son hymen son goût est combattu.

Que lui importe si sa fille sera malheureuse, pourvu qu'il obtienne, lui, une bonne place dans le royaume des deux !

On a dit que Cléante, avec ses distinctions entre la vraie et la fausse foi, est une sorte de concession que le poète fait à son siècle, pour des raisons de prudence. Ainsi Rabelais, par crainte du fagot, atténuait la portée de certains passages de son Pantagruel. Nous ne saurions partager cet avis, parce que l'accent de Cléante paraît empreint de la sincérité la plus profonde, et qu'il n'y a rien là de contraii-e aux sentiments animant les autres pièces de Molière. Cléante demande que les hommes restent " dans la juste nature „ et suivent la vérité et non pas les apparences; il combat les " francs charlatans „ courant à la fortune " par le chemin du ciel „, prêchant la retraite et vivant à la cour. Il combat ceux qui " ajustent leur zèle avec leurs vices „, prompts, vindicatifs, couvrant leurs haines et leurs vengeances " de l' intérêt du ciel „ et assassinant leur prochain " avec un fer sacré „. Pour lui la vertu chrétienne consiste à reprendre par nos actions celles des autres, à haïr le péché et non pas le pécheur. C'est là le langage d'un honnête homme, qui conviendrait même à un pur rationaliste.

Nous voici à la 2^ scène du III* acte, et avant que le héros paraisse, Molière ajoute encore d'autres traits à la peinture de son caractère. C'est ainsi que nous apprenons ses instincts d'épicurien et son ambition; il aspire à la cour, parle de ses fiefs, de ses droits au titre de gentilhomme; on dirait des vanités de vieille prude qui, au nom de sa noblesse, croit que le ciel va lui faire un traitement particulier. Mais, sous cette vantardise, nous découvrons un plan profondément mûri; pour s'asseoir auprès du trône, les apparences de la religion ne sauraient suffire, il faut qu'il y ait ce titre de gentilhomme, déchu un peu alors de- sa toutepuissance, mais ayant encore le pouvoir magique d'ouvrir des portes fermées aux simples mortels. Et ce titre de gentilhomme doit servir aussi à contre-balancer la dot d'Henriette et à calmer le ressentiment de la famille contre ce va-nu-pieds ramassé dans la boue. Tartuffe a été annoncé de loin par tous ses personnages, qui, pour le louer ou le blâmer, ne s'occupent que de lui, ne parlent que de lui. Cela ne suffit pas encore: il faut qu'il s'annonce luimême, et qu'avant son apparition, on entende des coulisses son accent doucereux:

Laurent, sen-ez ma hah*e avec ma discipline...

86 l'œuvre

Après la parole, c'est le geste hypocrite, et Tartuffe couvre d'un mouch-oir pudique le sein de Dorine, car cette exhibition- fait venir de coupables pensées ; les " coupables pensées „ qui l'obsèdent, dans l'attente de la femme de son hôte. On dirait même que la vue de ce sein lui a donné une audace avec Elmire que peut-être, sans cela, il n'aurait pas eue de si tôt (III, 3).

Son ton est doux et flatteur; il rampe, il s'insinue, son regard contemple le ciel, mais ses mains tâtent les genoux de la dame. Et c'est le ciel qu'il invoque juste au moment où le vrai croyant n'oserait en parler. C'est le ciel qu'il a prié pour la convalescence de cette femme désirée, c'est le ciel qui lui a concédé de rester seul avec elle, et c'est au nom des ^ beautés éternelles „ qu'il invoque l'amour des ^^ temporelles „. Sa casuistique n'est pas grand' chose, du moins nous la connaissons depuis longtemps et ce sont les nouvelliers de la Péninsule qui nous l'ont apprise :

Nos sens facilement peuvent être charmés Des ouvrages parfaits que le Ciel a formés.

Mais l'hypocrisie de Tartuffe a un langage qui lui est propre, mélange de prière et de blasphème, de violence charnelle et d'éloquence religieuse. C'est " l'auteur de la nature „ qu'il voit dans cette chair qui fait frémir la sienne; c'est en présence du

Plus beau des portraits où lui-même il s'est peint

que ses genoux fléchissent: et s'il tombe dans le péché, c'est que le ciel l'a permis, l'a voulu peut-être même: c'est à la beauté d'Elmire qu'est la faute. D'ailleurs, est-ce là vraiment un péché? Est-ce que les voies de Dieu ne sont pas inscrutables? N'a-t-il pas enduré, lui (du moins il l'assure), tout ce qu'il fallait pour dompter sa passion: "jeûnes, prières et larmes,,?

Il se souvient parfois de la dialectique de ses prédécesseurs. C'est Boccace qui lui suggère, par exemple, le vers déjà cité:

Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme...

et c'est de Régnier qu'il tire cette leçon de l'amour des gens d'église: " l'amour sans scandale et le plaisir sans peur „. Mais que

de traits nouveaux dans cette synthèse de 1' hypocrisie traditionnelle! Le héros moliéresque garantit le mystère à la femme, pour le soin qu'il prend à sa " renommée „ et si Montuf ar s'était avoué grand pécheur, rien que pom* faire parade d'humilité, Tartuffe a un tel accent de franchise, sa confession paraît si chaude, son dévouement si complet, que les spectateurs eux-mêmes, s' ils n'avaient pas entendu de leurs oreilles son imprudente déclaration d'amour, pourraient bien se laisser prendre à ses appas. Et quel coup de maître, lorsque le " pauvre homme „ se fait nommer le gardien de cette femme convoitée et s'empare, par dessus le marché, de la fortune de son hôte!

Tartuffe : La volonté du ciel soit faite en toute chose.

Ainsi, dans sa main crochue, il serre toute cette famille, mari, femme, enfants, valets, et il va jouir à son aise du spectacle de la misère de ses bienfaiteurs et de la ruine de ses ennemis.

La pièce à ce moment prend une allure trop sérieuse, et Molière s'aperçoit qu'il va franchir les frontières que la tradition a fixées au genre comique. Déjà, au deuxième acte, il avait arrêté Dorine combattant, d'un ton trop grave, les ruses des hypocrites et les dangers d'un mariage forcé. Orgon défend à sa servante de lui adresser la parole et celle-ci s'épanche dans un monologue:

Dorine : De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas. Orgon : Qu'est-ce que tu fais donc ? Dorine : Je me parle à moi-même.

Pour égayer davantage le duo^ Molière a recours à la vieille plaisanterie des farces: Orgon veut doimer un soufflet à Dorine, Dorine l'évite, le soufflet n'atteint pas son but et la servante se sauve en riant et en lançant encore une flèche. Puis vient une note toujours comique, mais d'un genre plus relevé; c'est Dorine encourageant sa jeune maîtresse, la taquinant sur cette pudeur qui lui paraît exagérée et la menaçant de la laisser "tartuffier„. Puis encore l'une de ces scènes de brouille dont l'auteur a parsemé son œuvre; Valère est fâché, Mariane boude et ce n'est pas elle qui fera des avances. Ils menacent tous les deux de vider la scène ; mais ils ne bougent point, ni l'un ni l'autre, et si Valère se dirige enfin vers la porte, il se retourne, avant de la franchir :

88 l'œuvre

Mariane: Quoi?

Valère : Ne m'appelez-vous pas ?

Mariane : Moi ? vous rêvez...

Non, il ne rêve pas: c'est le cœur de Mariane qui le retient et qui l'appelle, bien que ses lèvres n'aient pas remué.

Même dans la scène entre Tartuffe et Elmire retentit une note comique et alerte, mais en contraste frappant avec ce noble amour de jeunesse. Tartuffe prétend constater si l'étoffe de la robe d'Elmire est moelleuse: celle-ci recule sa chaise. Tartuffe rapproche la sienne; tout cela est un jeu bien connu au théâtre de ce temps et sert à tenir en éveil la curiosité peut-être malséante du public. Le sens de l'art arrête cependant Tartuffe sous le regard sérieux et légèrement goguenard d' Elmire. La dignité de la femme triomphe, car cette dame n'appartient plus à la nombreuse famille des effrontées qui peuplent les contes et réjouissent les frères Philibert. Elmire a les sens calmes; elle est sûre d'elle-même et par conséquent des autres et c'est pour cela qu'elle n'accuse point l'imposteur à son mari. La conscience de son honnêteté lui suffit sans " troubler les oreilles „ des autres. C'est là donc la femme moderne, n'agitant plus, armée d'une vertu farouche, le poignard de Lucrèce, tout en étant assez femme pour sourire du triomphe de sa beauté : " J'aime qu' avec douceur nous nous montrions

L'art de Molière ne se trouve point gêné devant ce bis in idem^ devant cette scène qui reproduit la donnée de l'acte précédent. Pour qu'Orgon se sauve, lui et sa famille, il n'y a désormais qu'un moyen; il faut que ses yeux voient jusqu'où peut arriver la témérité de Tartuffe:

Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite, Faire poser le masque à cette âme hypocrite. Flatter de son amour les désirs effrontés. Et donner un champ libre à ses témérités.

Et Elmire ajoute, non sans une pointe d'ironie.

Les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez.

Le mari se cache et toute la famille est sur le qui vive pour voir si r " ennemi „ donnera enfin dans le piège : l'imposteur entre

en scène méfiant, cauteleux, comme le loup dont nous parle Manzoni, " odorando il vento infido „.

Messer Cataldo, que nous connaissons, a pu être la dupe d'une conjuration de zanni^ mais comment l'emporter sur ce Tartuffe au jugement solide et au regard perçant? C'est le triomphe de la femme, dont le sourire câlin surprend les sens de son adversaire, c'est un duel serré entre la ruse traditionnelle du beau sexe et celle d'un homme représentant la dissimulation de toute une classe et de toute une école.

Le début est calme. Elmh-e regarde, dans les yeux, son adversaire, comme pour en mesurer les forces; peut-être aurait-elle des doutes, si le miroir ne lui assurait la victoire:

Tirez cette poi-te avant qu'on vous le dise, Et regardez partout de crainte de surprise.

Ainsi répond-elle au soupçon inavoué de l'ennemi, et pom' mieux rie persuader, elle a recours à ses armes à lui, au langage douceiux de sa secte. J'aurais bien voulu, dit-elle, vous défendre contre ►amis, contre tout le monde même, mais mon " trouble „ me l'a empêché:

... par là, grâce au Ciel, tout a bien mieux été.

Ce " grâce au Ciel „ est du Tartuffe tout pur, ainsi que ce ^ plaisir tsans peur „ qu'elle promet dans un vers, dont personne, que je [^ache, n'a relevé la beauté:

Et les choses en sont dans plus de sûreté.

Elmire trouve, à son tour, des distinctions entre péché et péché, js accommodements prêches tout à l'heure. Enfin, c'est son mari [ui, pom- ainsi dire, l'autorise ^ à (lui) ouvrir (son) cœur „. La fermeté de Tartuffe commence à s'ébranler:

Ce langage à comprendre est assez difficile, Madame, et vous parHez tantôt d'un autre style,

)t madame comprend qu' il lui faut faire d' autres avances et feindre une passion que la pudeur voile:

90 l'œuvre

Ah ! si d'un tel refus vous êtes en courroux, Que le cœur d'une femme est mal connu de vous î Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre Lorsque si faiblement on le voit se défendre !

Ah.! si ce n'est qu'un vain scrupule qui retient l'aimable femme, Tartuffe saura bien l'apaiser en prêchant les " principes merveilleux „ des casuistes dont parle Pascal, dans la VIP lettre de ses Provinciales^ et la " grande méthode de diriger l'intention „.

Sous ce rapport Elmire n'a qu'à se tenir tranquille:

De ces secrets, Madame, on saura vous instruire; Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire.

Macette avait dit:

Le péché que l'on cache est demi pardonné,

mais la conscience du XVH® siècle est^encore plus large et le descendant des '' bigots „ et des " Tordcols „ auxquels Rabelais défendait l'entrée de Thélème, peut ajouter, d'un accent convaincu:

Le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait. Le scandale du monde est ce qui fait l'offense. Et ce n'est pas pécher que pécher en silence.

Elmire est désormais à bout de ressources, et c'est en vain qu'elle a recours à cette toux qui tout d'abord réveille, chez son adorateur, un sentiment de méfiance et qu'il veut ensuite calmer IDar un morceau de cette réglisse aussi doucereuse que ses théories. Elmire, '' après avoir encore toussé et frappé sur la table „, commence à perdre patience: elle paraît se résoudre à céder pour qu'Orgon ouvre enfin les yeux et sorte de la cachette. Il faut que Tartuffe traite celui-ci d'idiot, qu'il dise que c'est un homme " à mener par le nez „, pour que le mari se décide à défendre l'honneur de sa femme et le sien, et plus encore, son amom^propre blessé. " Dans le temps, dit une didascalie, que Tartuffe s'avance, les bras ouverts, pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon „. Note comique, qui égayé la scène, par le contraste profond entre l'espoir de Tartuffe et son désenchantement; le traître est blessé par ses armes mêmes, et deux masques tombent à la fois, celui d'Elmire et celui de l'imposteur.

l'un découvrant un visage rayonnant de satisfaction et de grâce, Tautre, au contraire, une grimace haineuse, ridicule, repoussante.

Cependant, ce masque, la main de Tartuffe fera encore un effort pour le retenir: " Quoi, vous croyez?... mon dessein... „. Il tâchera de feindre, de persuader, d'adoucir, mais comme il s'aperçoit que c'est là peine perdue, il grandit, dans sa méchanceté, et d'un geste tragique, il répond à Orgon qui veut le flanquer à la porte :

C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître.

Dans sa logique profonde, Molière ne change point le caractère de son héros. Celui-ci ne déclarera pas qu'il a trompé la confiance de son hôte et qu'il s'est moqué des hommes et de Dieu. Loin de là, il l'invoque encore ce Dieu, il dit même qu'il en défend les intérêts, et ce représentant de l'hypocrisie accuse les autres de son vice:

...j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, Venger le Ciel qu'on blesse...

Ainsi, si l'on voulait faire une comparaison entre VIpocrito de l'Arétin et le héros de notre poète, on de\Tait surtout appuyer sur la différence psj^chologique de ces deux conceptions de l'art; d'un côté le personnage italien, fanfaron du vice, qui affiche sa méchanceté inutile, de l'autre Tartuffe ne voulant pas seulement persuader les autres qu'il est un martyr de la religion et de la vertu, mais finissant par s'en persuader un peu lui-même. Le rideau tombe sur cette terrible menace qui pèse sur l'honnête famille d'Orgon, car les spectateurs n'ont pas devant leurs yeux le tableau d'une trahison vite démasquée, d'une aventure de curé, dont on se moque et qui réjouit, sans porter à conséquence, mais ils méditent sur les suites terribles d'une foi aveugle à la secte néfaste. Et le dernier acte n'a d'autre but que celui de nous faire frémir sous cette menace. Car ce n'est pas un imposteur isolé, mais une société nombreuse, d'autant plus terrible qu'elle est plus cachée : M™^ Pernelle défend encore le '^ pauvre homme „, et M. Loyal, ancien serviteur de la famille, qui a mangé le pain d'Orgon, vient, de son ton doucereux, le jeter à la porte.

Même l'intervention du Roi, que les critiques ont trouvée banale,

92 l'œuyre

nous paraît cacher un sens profond. Hien ne saura désormais dompter ce que Dante appelle le " coUegio degl'ipocriti tristi „> si ce n'est la justice d'un i^rince devant lequel il faut bien que tout le monde baisse les armes, d'un prince dont la protection éclairée sauvera des embûches des Tartuffe le poète et son œuvre.

Partout, dans cette pièce, l'antithèse domine et c'est pour mettre en relief la méchanceté de son protagoniste que Molière l'entoure des gens on ne pourrait meilleures, ce Damis si différent du fils d'Harpagon, Mariane au profil de vierge et Elmire se donnant tant de peine pour dessiller les yeux de son mari, la même peine que se donnent les autres femmes de ce théâtre, pour empêcher les leurs de voir.

Que l'on remarque encore un autre contraste. Quand on a arraché le masque de l'hypocrite, celui qui se sent poussé par un sentiment de vengeance, à lever la main sur le misérable, c'est Orgon qui se croit formé à l'école de la modération chrétienne et les mains qui l'arrêtent sont justement celles de ceux qu'il a appelés tout à l'heure des impies. On peut être sûr que. Tartuffe disparu, la famille d' Orgon ne prendra pas si souvent le chemin de l'église et en sera pour cela même meilleure (1).

(1) Depuis la Bruyère, dans son portrait d'Onuphre, et W. F. Hegel, déclarant le Tartuffe " faux , (cfr. Cours d'esthétique, trad. Bénard, Paris, 1852, p. 216), jusqu'à l'admiration parfois exagérée de plusieurs moliéristes de nos jours, cette pièce de Molière a été discutée, critiquée, louée dans une foule d'articles et de conférences. Je cite les étades qui me paraissent les plus pénétrantes : René Doumic, Tartuffe, dans les Conférences de l'Odéon, ouv. cit., II, 1890, p. 198 sqq.; E. Faguet, Propos de théâtre, Paris, 1903, en réponse à la conférence de M. Brunetière {Conférences de l'Odéon; les époques du théâtre français par Ferdinand Brunetière, 5™® édit., Paris, 1908, sixième conférence). Voyez encore, dans les Études critiques sur Vhist. de la littérature franc., du même écrivain, 4* série, 4^ éd., Paris, 1904, pp. 179-242, La philosophie de Molière, comment l'éminent critique considère cette " œuvre de combat , et ce qu'il dit de l'esprit irréligieux du poète qui l'a dictée. La même Philosophie de Molière avec de larges considérations sur Tartuffe, inspire des pages intéressantes de Paul Jannet : Revue des deux mondes, mars 1881. Déjà en 1867, C.-J. Jeannel avait étudié La morale de Molière (Paris, p. 5 sqq.), dans un article où se trouve cette considération étonnante: * quand Molière a écrit les Femmes savantes, le Misanthrope, même le Tartuffe, il songeait à nous divertir, et ne se proposait pas de faire un sermon sur les planches. „

Dom Juan.

Une vieille légende religieuse interprétée par un esprit puissant et moderne, où la postérité, plus évoluée que Molière, a pu retrouver et retrouve encore l'affirmation d'autres sentiments, une conception plus large de la vie et la négation même de la foi et du dogme, voilà ce qu'est cette pièce, et ce sujet, d'où le romantisme a fait jaillir tant d'étincelles. Dom Juan, de même qu'Hamlet, de même que Faust, donne lieu aux interprétations les plus étranges; il y a en lui quelque chose de notre âme, et nous lui prêtons, nousmêmes, des sentiments qui nous sont personnels; nous voulons qu'il nous explique le sens de la vie et qu'il agite devant nous le grand problème de la destinée de l'homme.

Bien des critiques ont étudié Torigine et l'évolution de cette légende, et son caractère particulier à travers les siècles (1). Nous savons donc, d'une manière tant soit peu incertaine, comment le Burlador a pu pénétrer en Italie (s'il y a pénétré réellement !) en y acquérant certains traits plaisants, et c'est à une source ita-

(1) Le livre le plus intéressant à ce sujet est celui (I'Arturo Farinelli, Don Giovanni, note critiche, dans le Giorn. stor. délia lett. ital., vol. XXVII, 1896. Cfr. Boite, dans la Zeitschrift fUr vergleichende Literaturgeschichie, 1899, N. F., 374-398, et pour les relations entre Dom Juan et Leontius, qui avaient déjà intéressé A. D'Ancona, voyez Ottokar Fischer dans les Studien ztir vergl. Lit, Gesch., V, 2. Un résumé des questions se rapportant à Dom Juan est celui de Richard Draeger, Molière' s Dom Juan, histot'isch-genetisch neu heleuchtet Inaugural-Dissertation, etc., Halle, Schlesinger, 1899. Cfr. aussi l'autre plus modeste encore de Rafaël Mitjana dans La Época de Madrid, 6 novembre 1900.

• M. Georges Gendarmes de Bévotte a dédié à Do7n Juan un livre très riche sn renseignements; La légende de Dom Juan, son évolution dans la littérature, les origines au Romantisme, Paris, Hachette, 1896, qu'il a fait suivre de la publication des modèles dont Molière se serait servi: Le festin de Pierre avant

\Molière {Dorimon, De Villiers, Scénario des Italiens, Cicognini), Paris, Cornély ît C, 1907, Contre l'opinion do M. Farinelli que le type de Dom Juan se soit

[formé en Italie, M. Victor Said Armesto a lancé tout récemment un volume

[.qui ne nous paraît guère persuasif, La Leyenda de Don Juan, origenes poéticos de El Burlador de Sevilla y convidado de Piedra, Madrid, 1908. L'article

[Âe M. G. Galatti, Don Juan Tenorio nella produzione tnolieriana, Bivista d'I-

[talia, avril 1905, p. 647 sqq., n'offre rien d'intéressant.

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lienne, d'après le témoignage des contemporains, que Molière est redevable de son inspiration directe (J).

Comme les comédiens de l'art faisaient fureur avec leur Dont Juan., il fallait bien que la troupe de notre poète, qui venait de s'installer sur la scène du Palais Royal, eût elle aussi cette pièce alléchante, et elle l'eut en effet, le 15 février 1665. On ne comprendrait pas, cependant, l'esprit qui l'a dictée, si l'on ne se souvenait, qu'à cette époque Molière était en butte à une vraie persécution à cause du Tartuffe interdit, déchaînant contre son auteur les haines des cafards. Ce n'est pas dans cette disposition d'esprit que le poète aurait pu tirer du scénario., assez libre, sans doute, où le merveilleux divin devait se transformer en un jeu de marionnettes, ce n'est pas, dis-je, dans cette disposition d'esprit qu'il pouvait tirer de là une leçon de théologie, à l'usage des âmes candides.

Molière excelle dans la peinture de la méchanceté, à laquelle il sait prêter cette gTandeur qui fait défaut aux gens de bien de son théâtre, gens médiocres, en général, égoïstes, chiches, de l'étoffe d'Orgon ou de Sganarelle. Nous venons de voir Tartuffe qui lutte contre toutes les embûches et qui ne souffle mot, lorsqu'il s'aperçoit que la partie est perdue. Il s'éloigne, en silence, méditant sa revanche, et il reparaîtra sous peu, lorsque les rayons du Roi soleil seront ternis, le regard assuré, le front haut, et la vengeance au cœur. Il en est de même de Dom Juan, qui ne lutte plus seulement contre les hommes, mais qui ose défier la divinité. Il se peut que la statue du Commandeur, baissant la tête, lui ait paru d'abord une illusion d'optique; il le dit en effet pour persuader Sganarelle et un peu aussi pour se persuader lui-même. Cependant, lorsque le terrible convive monte, pour la seconde fois,

(1) Du scénario italien, nous n'avons qu'une traduction française probablement remaniée et modifiée, qui n'est pas antérieure à l'année 1662. Nous possédons aussi une pièce portant le même titre, de Giacinto Andréa Cicognini (vers 1650). Une comédie, sur le même sujet, d'Onofrio Giliberto de Solofra est perdue. Cette dernière a été fidèlement imitée, sinon traduite, par Dorimon, comédien de Mademoiselle, en 1658, et l'année suivante par Villiers, de l'Hôtel de Bourgogne. Giliberto de Solofra se serait inspiré, à ce qu'il paraît, de Cicognini. Quant à ce dernier il a laissé de côté cette sorte de leçon religieuse qui anime le Burlador et a ajouté des éléments comiques appartenant en propre à la scène populaire de l'Italie.

l'escalier qu'il fait trembler sous ses pas loui'ds, et qu'il pénètre dans cette salle, inflexible et fatal, il y a une grandeur héroïque, une grandeur surhumaine, dans ce mortel qui défie le monde insaisissable, et, Fépée à la main, demande au spectre la raison de ses paroles. On dirait Capanée, défiant, lui aussi, les foudres qui le frappent. Ainsi Dom Juan résiste à cette tendresse de la femme aimée, qui sort du tombeau pour l'arracher à l'enfer ; le froc n'est pas fait pour son dos, il vit pour jouir, et il jouira jusqu'au bout.

Cette grandeiu: héroïque est en même temps absurde : à quoi bon cette révolte contre le ciel, puisque le ciel affirme, par des preuves sensibles, son existence, et que la main du jeune gentilhomme ne saurait ari'êter ce spectre représentant le Temps, avec sa faux à la main, et marquant l'heure de l'expiation éternelle? (1). Est-ce que Dom Juan, champion d'une génération nouvelle, brave les ténèbres de la légende, et tous ces fantômes de la vieille superstition, que la lueur de son épée voudrait faire rentrer dans le tombeau ? Est-ce qu'il est là, fier et droit, lion superbe et généreux, avec ce charme qui s'impose aux ennemis et qui touche le cœur de toutes les femmes, pour affirmer cette joie de vivre, cette éternelle jeunesse qui court au plaisir et à l'amour et qui se moque des mystères de l'au delà? (2). Victime de la superstition, il lui livre une généreuse bataille, et s'il disparaît dans les ténèbres, d'autres générations pourront vivre, sans ces craintes désormais dissipées, dans la pleine lumière de la vérité et de la raison.

Voilà ce que nous pouvons trouver dans ce personnage, mais qu'il serait bien téméraire d'attribuer à la conception du poète qui l'a voulu contradictoire, complexe, et qui, d'un air moqueur, a donné à sa pièce la conclusion d' usage, s' inspirant à cette morale qui satisfait tout le monde: " Ciel offensé, parens outragés^

" (1) Dom Juan. Ah! n'allons pas songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir (I, 2).

(2) Il y a même un certain lyrisme dans ce " coureur de belles aventures, y, " Il n'est rien, s'écrie-t-il, qui puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs: je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterois qu'il y eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. ,

Je ne pense pas avec Monsieur Gendarme de Bévotte que l'élément surnaturel soit réduit dans le Dom Juan de Molière aux plus étroites proportions, et que la fin ici ne soit que conventionnelle.

femmes mises à m.al, maris poussés à bout „ : justice aussi expéditive que douteuse, et dont le poète se m.oquait avec les libertins du salon de Ninon de Lenclos et de la cour de Louis XIV.

Cette complexité de l'âme de Dom Juan donne à l'œuvre de notre écrivain un caractère qui lui est particulier. Avant tout, le héros Moliéresque a du cœur autant que Dom Rodrigue du Cid. Les dangers excitent son courage, aussi bien que les aventures les plus risquées et les plus déraisonnables, et il est doué, en même temps, de la fierté des gentilsbommes de race et de ces élans de générosité qu'il a hérités de ses aïeux, les chevaliers des croisades. C'est cette générosité qui le pousse à défendre son adversaire, cet adversaire qui le poursuit partout, prêt à lui donner la mort. Et voyez-le entouré des frères de cette femme qu'il a trahie, de Dom Alonse, de Dom Carlos et de leur suite, sans autre appui que Sganarelle, dont la peur sert de repoussoir à son courage; voyez-le calme, prêt à affronter une mort inévitable (1).

Et lorsque Dom Carlos s'interpose et apaise l'emportement de Dom Alonse, Dom Juan tient à faire observer avant tout qu'il n'a pas fléchi, qu'il ne fléchira jamais: " Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis. „ Et c'est après cette scène, qui aurait dû ébranler sa fermeté, qu'il visite le tombeau du Commandeur, comme pour affirmer, coup sur coup, que ni les vivants ni les morts n'ont le pouvoir de le faire pâlir. Il donne aussitôt d'autres preuves de cette vivacité d'esprit et de corps, après la terrible bourrasque qui a failli le noyer. A peine tiré du danger, par ce hasard où il trouve le sens caché de toutes choses, le voilà sur la piste d'autres folies amoureuses, et Molière, par la bouche de Sganarelle, nous fait bien remarquer cette verdeur de jeunesse et de caractère:

" Monsieur, j'avoue que vous m' étonnez. A peine sommes-nous échappés d'un péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au ciel de la pitié qu'il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa colère... „. Voilà le Dom Juan qui nous captive, ■et qui s'impose à notre esprit, le Dom Juan des romantiques.

Cependant celui de Molière est une médaille dont il faut considérer attentivement le revers, et pour connaître les plis cachés

(1) " Oui, s'écrie-t-il, je suis Dom Juan moi-même, et l'avantage du nombre ne m'obligera pas à vouloir déguiser mon nom „ (Ilf, 4).

de son âme et les contradictions de son caractère, on n'a qu'à interroger cet excellent Sganarelle, qui ne désire mieux que de raconter ses affaires et celles de son maître, et de nous témoigner encore une fois qu'il n'y a pas de grand homme pour son domestique. C'est Sganarelle qui répond à Gusman, qui lui a demandé si un homme de qualité, ainsi que son seigneur, pourrait faire une action si lâche: "Eh oui, sa qualité! La raison en est belle, et c'est par là qu'il s'empêcheroit des choses „ (I, 1). Dans la scène suivante, l'adroit valet trouve la manière de dire à son seigneur ce qu'il pense de lui et de sa conduite: Croyez-vous que "pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée (voilà une perruque nous indiquant le temps et le lieu de l'action), des plumes à votre chapeau, un habit bien doré et des rubans de feu (ce n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu'on n'ose vous dire vos vérités? „ Et la leçon passe de la bouche d'un serviteur à celle d'un noble, représentant la vieille roche (IV, 5), le père de Dom Juan, qui dit bien haut ce qu'il pense de cette noblesse qui croit que tout lui est permis, qui ne reconnaît d'autres lois humaines et divines que celles de ses fantaisies et de ses passions : " Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance? Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanité? Et qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme? Croyez-vous qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une gloire d'être sorti d'un sang noble, lorsque nous vivons en infâmes? „ Et il continue, le noble vieillard, que l'on prendrait pour un héros Cornélien, en ajoutant qu'il n'y a pas de noblesse où il n'y a pas de vertu, et qu'il ferait " plus d'état d'un fils d'un crocheteur qui seroit honnête homme „ que " du fils d'un monarque qui vivrait comme (son fils) „. A la veille de la révolution, Figaro, représentant un bien autre courant d' idées, s' écriera de même, en s* adressant à son maître : " Monsieur le Comte, parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! Noblesse, fortune, un rang, des places: tout cela rend si fier! Qu' avez-vous fait pour tant de bien? vous vous êtes donné la peine de naître et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire, tandis que moi, morbleu ! „ Dans la pièce de Molière c'est un

Ible qui parle, un noble qui croit bien d'ailleurs à la supériorité ToLDo, L'Œuvre de Molière, etc. 7

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de sa race, qui en défendrait les privilèges, qui veut seulement que son fils soit digne de son rang.

Quant à Sganarelle, il est bien décidé à porter toute sa vie la livrée. Il ne s'écrie donc pas : " tandis que moi, morbleu ! „ mais il a son bon sens qui le dirige et lui fait voir les contradictions, les folies et les crimes de son maître; Figaro se révolterait, Sganarelle tremble devant ce seigneur si expéditif, ainsi qu'il tremble devant tous ces grands personnages, Dom Carlos, Dom Alonse, portant l'epée au côté et distribuant des coups de bâton à la canaille. Sganarelle est le représentant du peuple au XVn* siècle, qui courbe le dos et se contente de murmurer en silence. Mais Sganarelle est, en outre, un personnage comique, le plus gai de toute cette famille issue de la souche glorieuse des sanni de l' art ; en cette qualité , il doit interrompre un discours trop sérieux pour son caractère, et, en tombant de tout son long, nous faire rire de ce raisonnement qui a le nez cassé. Tout ce qu'il dit n'est cependant pas bouffon, et lorsqu'il oppose sa simple foi au raisonnement de Dom Juan (11,3): " Je crois que deux et deux sont quatre... et que quatre et quatre sont huit „, qu'il parle de son petit bon sens, de son petit jugement, qui lui font voir les choses mieux que tous les livres et lui font fort bien comprendre '^ que ce monde que nous voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit „ et qu'il exalte les merveilles de la création et des êtres petits et grands, il est sincère et son auteur le regarde avec sympathie. Au bout du compte, n'est-ce pas là le raisonnement le plus sérieux à l'appui de l'existence de la divinité ? Est-ce que la défense de cette divinité doit nous choquer, parce qu'elle sort de la bouche d'un valet chargé de nous amuser ? N'est-ce pas là la foi des humbles, la foi qui soutient les malheureux en leur faisant espérer un monde meilleur?

J'avoue que je ne comprends pas l'indignation des contemporains de Molière pour cette plaidoirie pour la religion confiée à un valet, et que je ne saurais y trouver, ainsi que la plupart des critiques de nos jours, une preuve probante du scepticisme de Molière. Il est vrai que le raisonnement de Sganarelle finit par une chute, mais l'auteur comprenait bien qu'il ne fallait pas faire sortir son personnage de son rôle et le charger de celui de prêcheur. Ce sont des idées lancées en passant, qui ont leur valeur, parce que ceux qui les lisent ou qui les écoutent y trouvent quelque chose qui correspond

à leurs sentiments intérieurs ou qui, du moins, les fait réfléchir. Ainsi dans la scène du pauvre (IH, 2), supprimée en tant d'éditions et de traductions, qui a scandalisé les Tartuffes de l'époque, nous ne saurions trouver aucune trace d'impiété; elle nous représente ce seigneur riche, puissant, honoré, entrant dans la maison du pauvre pour en déshonorer la femme ou la fille, et tâchant même de lui ôter le seul bien qui lui reste encore, l'espoir dans un monde de justice et de lumière.

Dom Juan parle à ce malheureux de son accent sceptique et moqueur: ^ Comment, tu pries le Ciel et le Ciel ne te protège pas? Tu te moques: un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires. „ Et de la raillerie cruelle, il passe à la tentation. Lui qui ne croit à rien, il veut bien éprouver si c'est là une foi d'emprunt, pour soutirer quelques sous aux gens pieux; il veut bien voir s'il y a encore ici-bas une bouche qui ignore le mensonge, une foi sincère prête à se sacrifier pour une idée :

Dom Juan : Ah ! ah ! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure pourvu que tu veuilles jurer.

Le Pauvre : Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?

Dom Juan : Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or ou non : en voici un que je te donne, si tu jures. Tiens : il faut jurer.

Le Pauvre : Monsieur...

Dom Juan: A moins de cela tu ne l'auras pas.

Sganarelle : Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.

Dom Juan : Prends, le voilà, prends, te dis-je, mais prends donc.

Le Pauvre : Non, Monsieur : j'aime mieux mourir de faim.

Dom Juan : Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.

La réponse du héros d^ la pièce n'est pas du tout une plaisanterie comme le iDense M. Gendarmes de Bévotte; elle a même une portée profonde et peut signifier que le manque d'une foi religieuse n'empêche point cet amour de l'humanité souffrante, qui fait le bien pour le bien, sans attendre pour cela une récompense divine, sans tirer, pour ainsi dire, des lettres de change sur l'autre vie. Mais si le scepticisme de Dom Juan avait été partagé par le poète, celui-ci nous aurait fait voir, chez le pauvre, une conscience plus facile, il aurait pu parler lui aussi de certains ac-

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commodenients avec le Ciel, ainsi que le fait Sganarelle, dont la . domesticité, avec un maître méchant, vient de ternir l'âme naïve. Si Molière, dès la deuxième représentation, a dû faire des suppressions à sa pièce, si dans l'édition Vinot et La Grange on a fait disparaître, entre autres choses, la partie la plus importante de cette scène, le poète a obéi sans doute à la violence des ennemis acharnés à sa perte, mais la cause de la religion n'y a rien gagné sans doute. D'ailleurs, il ne faut pas prendre trop au sérieux cet amour de l'humanité que Dom Juan affiche avec tant d'aplomb (II, 3). Dom Juan a le cœur dur envers tout le monde. Il regarde, avec mépris, ce père si noble, si généreux, qui lui parle le langage de la raison, les yeux remplis de larmes, et l'interrompt, au milieu d'un discours passionné, pour lui dire d'un ton goguenard: "Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler „ et le père parti, ce père auquel ses dérèglements donnent la mort, il a la cruauté d'ajouter: " Eh! mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils. „ Et encore ne bat-il pas à plate couture ce pauvre Pierrot qui vient de lui sauver la vie, auquel il volera la fiancée, par-dessus le marché? Sganarelle a compassion de ce malheureux paysan, qui est peuple comme lui, et intervient en sa faveur: "Eh! Monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le battre. „ Mais Dom Juan continue à donner des soufflets. Pierrot baisse la tête et Sganarelle en reçoit un à la place de son protégé: " Dom Juan {à Sganarelle)'. Te voilà payé de ta charité. „ Encore une pointe contre le Ciel!

Mais où le poète représente le mieux la corruption profonde de l'âme de son héros, c'est dans le rôle de Tartuffe, qu'il lui fait jouer à un certain moment. On a trouvé que ce rôle est contradictoire et que notre sire change tout à coup de physionomie, sans une raison logique. Dom Juan devient hypocrite, parce qu'on avait supprimé Tartuffe et qu'il fallait faire rentrer par la fenêtre celui qu'on chassait par la porte, mais cette contradiction n'est pas si choquante qu'on pourrait le supposer de prime abord. L'hypocrite, vous dira tout vocabulaire, est celui qui trompe les autres en affectant des dehors de vertu, de franchise et de loyauté ; or Dom Juan est, de sa nature même, un hypocrite d'amour, qui trompe toutes les femmes en leur faisant accroire que

son caprice est une passion profonde, en leur disant qu'il est libre, lorsqu'il est déjà marié je ne sais combien de fois. Voyez-le au premier acte (3* scène). Elvire l'arrête pour lui demander une explication, Dom Juan cherche des prétextes et appelle son valet à son secours, sorte de plaisanterie qui ne tombe pas à propos et qui serait même fort déplacée, dans une scène de sentiments, si l'on ne savait que c'était là un moyen dont l'auteur se servait pour garder l'équilibre entre le comique et le sérieux et pour empêcher au dialogue de devenir trop pathétique. Mais Sganarelle est d'un bien faible secours, et Dom Juan, serré de près, a recours à certaines excuses dont Tartuffe se serait servi lui-même, dans le cas où, Elmire ayant cédé à sa passion, il aurait voulu ensuite s'en délivrer:

Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et que je porte un cœur sincère (Lorsqu'un homme vous fait une déclaration pareille, il y a neuf à parier contre un qu'il va vous débiter un mensonge). Je ne vous dirai point que je suis toujours dans ces mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir, non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec vous davantage je puisse vivre sans péché. H m'est venu des scnipules, madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je faisois. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageoient autre part et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. ,

Dans les promesses d'un amour éternel qu'il fait à Charlotte, il

sert du même ton doucereux et hypacrite (IL, 2) : " s'il y a des

fom'bes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser des

filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute

la sincérité de ma foi. „ Et il invoque là-dessus le bon Dieu:

" Voulez- vous que je fasse des serments épouvantables? Que le

el...„ On comprend qu'après cela, il ne lui coûtera pas trop de

uer la grande scène du V* acte, et de dire à son père que le

el a touché son âme et dessillé ses yeux, et qu'il regarde avec

on^eur le long aveuglement où il a été. Tout cela amène natu-

Uement la tirade de la 2™* scène contre cette hypocrisie devenue

un vice à la mode „, contre les avantages que l'on tire " de cette

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profession. „ Et notre poète, en écrivant ces scènes, songeait peut-être à d'autres libertins de sa connaissance, au marquis de Vardes, à Retz, au chevalier de Lorraine, au comte de Guiche, etc., qui, après une vie effrénée, feignaient un repentir profond pour attraper les hommes et le Ciel.

Le revers de la médaille nous présente encore d'autres traits bien noirs. Dom Juan a un cœur d'airain; il n'aime personne, il ne respecte personne. Elvire tâche en vain de l'émouvoir par ses discours passionnés, qui remplissent de larmes les yeux de Sganarelle. Elle est d'abord la femme aimante, qui arrête son séducteur pour lui demander raison de son abandon, lui rappelant ses promesses d'un amour éternel, ses caresses trompeuses, ce passé qu'elle n'oubliera jamais. Elle est encore femme, dans tout le sens du mot, lorsqu'elle demande au Ciel et aux hommes de la venger de ce traître: "N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en injures: non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles vaines „, et toute sa chaleur se réserve pour la vengeance: " Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais, et si le Ciel n'a rien que tu puisses apiDréhender, appréhends du moins la colère d'une femme offensée. „ C'est cette femme offensée qui poursuit Dom Juan de ses menaces, c'est elle qui lance à ses trousses ses deux frères, Dom Carlos et Dom Alonse, et tous les serviteurs de sa maison; une chasse à l'homme, sans trêve, sans miséricorde; c'est elle enfin qui invoque la vengeance du Commandeur et qui le fait sortir de son tombeau.

Mais à un certain moment, le calme, la prière transforment cette passion violente en un sentiment qui n'est pas moins vigoureux, mais où l'égoïsme, formant le fond de l'amour sensuel, se purifie et se change en dévouement. Au IV* acte, elle se présente à Dom Juan : un voile couvre sa beauté, à laquelle les pleurs ont donné un charme plus pur, plus noble, où quelque chose rayonne qui n'est déjà plus de ce monde: "Ce n'est pas, lui dit-elle, cette Done Elvire qui faisoit des vœux contre vous, et dont l'âme irritée ne jetoit que menaces, et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni, de mon âme, toutes ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux emportemens d'un amour terrestre et grossier. „ Elle accourt non plus pour serrer, dans ses bras, le beau chevalier, ou pour lui plonger un poignard dans le cœur et mourir avec lui, dans un

spasme et dans une dernière étreinte; non, le ciel a touché son cœur, elle a pleuré ses péchés et ceux de celui qui lui a révélé ramour, et elle accourt pour lui apprendre que ses offenses ont épuisé la miséricorde céleste, pour l'arracher à une mort violente et, ce qui pis est, à la damnation éternelle. Et dans cet amour que la religion a transformé, dont tout commerce des sens paraît banni, un espoir survit peut-être, celui d'arracher à l'enfer l'homme qu'elle aime d'un amour surhumain, pour revivre avec lui dans l'azur de l'espace infini, dans une autre étreinte, non moins passionnée que celle qui transporte les amants de Rimini à travers "la bufera infernal, che mai non resta,,. Et même au delà du tombeau, la femme aimante, qui n'appartient déjà plus à la terre, tâche de lutter contre l'enfer, qui va engloutir pour toujours cette chair qui a fait frémir sa chair et ce cœur qui a fait battre son cœui\ On la voit, à la fin de ce cinquième acte si débordant de assion, transformée en spectre de femme ' voilée, donner à son traître un dernier avis d'une voix sépulcrale où il y a cependant un écho de tendresse: " Dom Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du ciel ; et, s'il ne se repent ici, sa perte est résolue. „ Et Dom Juan, au cœur inébranlable, est frappé malgré lui par cet accent ému: "Qui ose tenir ces paroles? Je crois connoître cette voix „ et il la reconnaît en effet, cette voix de la plus noble des femmes, qu'il a arrachée à un couvent pour l'enfermer dans un tombeau.

Ainsi les deux grands caractères de la pièce évoluent et se trans-

■^Éorment, et Done Elvire dans ce suprême appel d'un amour idéal,

IKert de contraste à la passion sensuelle et violente qui enflamme

lUe sang et la fantaisie de Dom Juan et qui le fait l'épouseur de

^^fcoutes les belles. Et encore un contraste saisissant, Dom Louis, qui

pleure et qui espère, noble vieillard priant sur le seuil de l'éternité

pour ce fils malheureux, qu'un autre vieillard, sorti de la tombe, va

frapper pom^ toujours de sa main inexorable.

La complexité de tous ces caractères nous la retrouvons aussi dans celui de la pièce, qui n'est ni une tragédie, ni une comédie, ni même une tragi-comédie, mais qui annonce déjà le drame moderne, ainsi qu'elle annonce des problèmes que les générations futures tâcheront en vain de résoudre.

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Le Misanthrope.

Que de caractères dans cette riche galerie et que de problèmes agite ce théâtre!

Je vois Molière, dans le Misanthrope^ bien au-dessus de ses personnages, regardant, d'un air de compassion, cet Alceste (1) qui prétend vivre parmi les hommes sans mentir, sans courber le dos^ se plaignant de ce que la violence et l'intrigue priment le droit, et ce Philinte aussi, qui, pour y végéter à son aise, est contraint de sourire à n'importe qui, de flatter les sots et de tirer des révérences à tout le monde. Le Misanthrope n'est pas ridicule, mais il n'est pas non plus un héros; dans ses façons d'agir, nous dira Eliante (IV, 1), il est fort singulier; il se pique de générosité, et sa vertu, bien rare à cette époque (à toute époque, pouvons-nous

(1) Emile Zola, dans ses Documents littéraires [Nos auteurs dramatiques, le théâtre classique, Paris, Charpentier, 1881, p. 7), fait de judicieuses remarques: " Alceste est un personnage comique, un esprit chagrin dont la maussaderie est exagérée pour provoquer le rire ; seulement, il est arrivé que ce comique a des amertumes qui en font par moments la haute figure de la tristesse humaine. Toutes les révoltes de la conscience indignée, toutes les souffrances du iuste aux prises avec la vie, débordent dans cette âme, et si étrangement qu'on ne sait si l'on doit rire ou pleurer de ses sorties furieuses contre la société. „ Voyez ce que le même Zola avait dit à ce propos dans la revue Molière, 8 juin 1879.

M. Rigal, dans son ouvrage cité sur Molière, nous fait observer que dans V Impromptu, le poète protestait déjà contre " ceux qui caressent également tout le monde. , Molière, ajoute-t-il, fort judicieusement, " n'a pas plus voulu se peindre dans Alceste qu'il n'a voulu peindre Arraande dans Célimène, mais il a fait là aussi son métier d'observateur. „ Le Misanthrope, ajoute-t-il: " manque surtout de gaieté et se rapproche d'une sorte de tragédie de demi-teinte, noble, grave, philosophique. , Cfr. aussi ce que dit Ferdinand Brunetière, dans ses Études critiques sur l'histoire de la littérature française, Les époques de la comédie de Molière, 8™® série, Paris, 1907, sur la tristesse du Misanthrope et sur le caractère particulier de cette pièce : " 11 a voulu faire porter (à la comédie) plus de pensée qu'elle n'en avait soutenu jusqu'alors... mais son genre s'est heurté aux bornes infranchissables du genre. „ Le Misanthrope, ajoute M. Maffii, * dà addirittura nella tragedia domestica borgheggiante. „ Cfr. Maffio Maffii : Atteggiamenti non comici délie commedie di Corneille e di Molière, dans la Misceîlanea di studi critici pubblicati in onore di Guido Mazzoni, Florence, 1907.

lit

ajouter), renferme quelque chose de fier et de noble. C'est un solitaire qui a soif d'idéal, et qui passe sur la terre sans que la foule e comprenne, tandis qu'à son tour il ne la comprend pas mieux : il soupire après une humanité vertueuse et loyale, l'humanité des temps reculés, que les hommes de toute époque ont rêvée. Toutes s littératures de toutes les latitudes sont là pour nous assurer que cet âge d'or et d'innocence a bien existé, et qu'on n'a qu'à le rechercher dans les temps jadis. C'est ainsi que l'on remonte la chaîne des siècles, jusqu'à ce que l'on arrive au moment où le document humain cesse, mais où le dernier est encore là pour se plaindre de la vie et des mortels. Quelques souvenirs de l'ancien Timon, de ce philosophe maussade de l'antiquité, que sa misanthropie a rendu célèbre, ont dû traverser Tesprit du poète dans son élaboration d'Alceste. Mais Timon n'est, après tout, qu'un misanthrope en formation (1).

Molière met en contraste la morale rigide et la vertu commode, la philosophie qui blâme et l'usage du monde tolérant jusqu'à la faiblesse, ne s'étonnant de rien si ce n'est de voir parfois, mais très rarement, les choses marcher, par un hasard heureux, selon la raison et la justice. Quelle folie que de vouloir réformer le monde ! Les hommes sont moyens en tout et les philosophes euxmêmes apportent à la société qu'ils blâment leur contribut de folies et de faiblesses; mieux vaut encore, au lieu de frémir et de s'enfermer dans un désert, prendre le monde tel qu'il est avec ses défauts, supporter les autres, et tâcher que les autres ■mous supportent; l'homme sage aura, au dedans de lui, une ■Baorale qui l'éclairé et le guide, mais qu'il garde soigneusement IBachée et réserve pour certaines âmes d'élite qui sauront la com- ■Brendre. Dans tout son théâtre, Molière nous présente, avons nous dit, l'homme constamment médiocre ; s'il excelle, s'il devient

In symbole, c'est qu'il incarne la méchanceté. Ne recherchons (1) Timon d'Athènes, soit dans l'ancienne tradition, soit dans la pièce de oiARDO, Timone, comedia del magnifico conte Matheo Maria Bojardo, Conte di Scandiano, traducta de uno dialogo de Luciano a complacentia de lo Jllustrissimo principe Signor Hercule Estense, duca de Ferrara, soit encore dans celle de Shakespeare, est un misanthrope en voie de formation. Il donne à tout le monde, il serre toutes les mains; lorsque sa grande fortune se dissipe, il veut, à son tour, avoir recours à ses amis, mais ceux-ci lui tournent le dos et c'est alors seulement que sa misanthropie éclate.

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donc pas la vertu sublime dans la vie de tous les jours; si Alceste la cherche, c'est que son esprit n'est guère équilibré. Un autre écrivain, moins connaisseur de la psyché humaine, n'aurait pas manqué d'entourer le front de notre protagoniste d'une auréole glorieuse, et peut-être l'aurait-il fait triompher au dernier acte, pour le bon plaisir du public et de la morale. Un poète imbu d'idées romantiques, lui aurait prêté le Weltschmers de Werther, de René ou de Manfredo, le faisant maugréer, en de beaux discours, en alexandrins débités au clair de la lune, contre la perversité des choses et de la nature humaine. Mais Molière a une vision plus nette de la réalité: la vie est bonne en elle-même, la grande science c'est d'en savoir tirer tout le profit possible, marchant tout droit devant soi, sans trop se soucier de ceux qui nous entourent.

Alceste donc a tort, malgré sa vertu, et il a lui aussi ses défauts et ses contradictions. Il demande aux autres de se corriger; il devrait commencer par se corriger lui-même. Dès son entrée en scène, il exagère ; Philinte embrasse tout le monde et a un sourire et une parole aimable pour tous ceux qui lui parlent. Alceste proteste ; il trouve que '' c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde,,; il ajoute que "l'ami du genre humaine n'est point du tout (son) fait „ ; on pourrait croire que le poète se plaît à ces belles maximes et que, dans ce moment au moins, son héros est son porte-voix. Attendez un instant et vous verrez que l'artiste poussera trop loin la pruderie de vertu de son personnage , et que pour une protestation d' amitié ou une " embrassade frivole „, celui-ci lancera de gros mots déraisonnables, comme, si son ami venait de commettre Dieu sait quel crime:

Morbleu! c'est une chose indigne, lâche, infâme De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son âme ; Et si, par un malheur, j'en avois fait autant, Je m'irois, de regret, pendre tout à l'instant.

Philinte proteste, et Philinte a raison:

... Quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques dehors civils que l'usage demande.

La franchise n'est pas seulement en certains cas nuisible, mais ridicule même, et l'austère honneur ne doit pas nous pousser à

il:

ire aux gens ce que nous pensons d'eux, parce que l'on se ferait des ennemis à très bon marché, et que l'on n'atteindi'ait pas même le but de corriger ses semblables. On vous mettrait à la porte, comme un personnage malappris, et l'on continuerait de plus belle. Voyons ! Dois-je dire à la vieille Emilie, ajoute Pliilinte, qu'elle a

•rt de ^ se donner le blanc „ et de se farder; dois-je blâmer Dorilas parce qu'il est importun et ennuyeux? Mais ce serait le comble de l'impertinence et de la naïveté! Alceste s'emporte: Oui, il faut le dire coûte que coûte ; il faut rompre en visière avec tout le genre humain. Et il exagère de nouveau :

Je ne trouve partout que lâche flatterie, Qu' injustice, intérêt, trahison, fourberie.

Philinte, en homme sensé, distingue entre homme et homme; il voit les défauts, les vices, mais il voit aussi les bonnes qualités de ceux qui l'entourent et il demande enfin une " vertu traiible „ et

La parfaite raison (qui) fuit toute extrémité, Et veut que l'on soit sage avec sobriété.

Le tort le plus grave du Misanthrope, tort que, dans sa franchise, il reconnaît d'ailleurs le premier, c'est son amour pour Célimène représentant cette fausseté, cette légèreté, cette médisance des hautes classes, contre lesquelles il fait feu de toutes ses pièces. C'est une contradiction frappante, démontrant que notre héros a lui aussi ses fragilités et ses faiblesses, ce qui devrait le rendre plus indulgent envers son prochain, et c'est peut-être au travers de ces spirituelles médisances de la femme adorée, qu'il a vu les hommes sous des couleurs si noires, et qu'il a appris à les haïr. V Atrabilaire amoureux est un sous-titre de la pièce, qui se trouvait dans le privilège obtenu pour celle-ci, le 21 juin 1666, et ce sous-titre indique une chose que les Moliéristes n'ont pas assez bien remarquée: la lutte entre le caractère foncièrement loyal de l'homme et cette passion amoureuse qui s'empare de tout son être, qui ternit ses meilleures qualités, qui le fait fuir dans la solitude, bien plus que le procès perdu ou les vengeances de ses ennemis, passion qui le rend lâche, aux pieds de cette femme qu'il méprise, et qui le fait mentir avec sa propre conscience. Car il sait bien qu'D.

108 l'œuvre

ment, lorsqu'il prétend faire joner à son amour le rôle d'éducateur, ou lorsqu' avec un " sans doute „ dont il n'est rien moins que sûr, il se flatte de corriger Célimène, ou lorsqu' enfin, devant une trahison plus évidente que la lumière du jour, il demande à la femme aimée de feindre la passion, de s'efforcer " de paroître fidèle „ ; il s'efforcera à son tour de se contenter des apparences.

Et c'est Célimène qui chasse cet " Atrabiliaire amoureux „. Les jaloux finissent par avoir toujours raison, dans le théâtre de notre auteur, lorsqu'ils sont jeunes et beaux, Dom Garcie y compris; Alceste seul a tort, parce qu'ici le jaloux est doublé d'un pédant, parce qu'il est dominé encore par cet esprit de contradiction que Célimène lui reproche si vivement^ et qui finira par le rendre insupportable. Le Misanthrope, en d'autres termes, a de bonnes raisons pour en vouloir à la nature humaine ; il devrait seulement distinguer parfois, et ne pas prendre au tragique ce que le sage regarde en souriant.

D'autres critiques, obsédés par l'idée de retrouver le représentant des sentiments du poète, ce fameux porte-parole des auteurs dramatiques, ont pensé a Philinte, qui est raisonnable, sait vivre en homme de bien, tout en endurant les défauts des autres, et que le poète semble vouloir récompenser, au dernier acte, en lui donnant en mariage une femme adorable. Oui, mais Philinte prodigue ses embrassades, et le poète des Précieuses s'était déjà moqué de la ridicule " fureur des embrassements „ ; mais Philinte approuve ce qu'il ne faut pas approuver et applaudit à des vers que Boileau aurait considérés comme des crimes. Enfin Philinte n'a pas la noblesse des "haines généreuses,,, de ces haines qui animent l'esprit de Molière et qui le poussent à la lutte contre les faiblesses et les vices des hommes. Philinte n'aurait pas osé exposer au pilori de l'opinion publique les Cathos, les Tartuffe ni les Trissotin, et il ne proteste pas contre ceux qui forcent son ami à fuir dans le désert.

D'ailleurs, regardez attentivement une fois encore le procédé artistique de notre écrivain. De même que Tartuffe est entouré de gens sincères, pour que sa méchanceté ressorte davantage, ainsi le Misanthrope fait contraste avec un monde où le conventionalisme et la fausseté dominent. Et encore une esquisse de l'hypocrite qu'on ne fait pas paraître à la rampe, parce que sa figure est désormais bien connue, mais dont on entend les intrigues, dont

Il>°

redoute l'influence. C'est qu' Alceste, dans ce cas, devient l'interprète de Molière et c'est avec ses sentiments qu'il blâme les gens de bien " aux méchants complaisants „ et qu'il peint la vanité des marquis, la sottise qui fait parade de soi, dans l'antichambre

roi, et cette Arsinoé de l'école de M"" Pernelle et de Dorante. Molière nous charme, dans cette pièce, par une galerie de portraits admirables ; on dirait du La Bruyère, mais d'un La Bruyère plus agile et plus profond à la fois. Voyez tout d'abord Clitandre, dont tout le mérite consiste dans " l'ongle long qu'il porte au petit doigt „ (II, 1) ; voyez ensuite tous ces personnages dont s'amuse la médisance de l'amante d' Alceste, Damon qui a l'art de ne vous rien dire avec de grands discours, Timante qui " sans aucune affaire est toujours affairé „, vous abordant d'un air mystérieux, comme s'il était accablé de je ne sais quel terribile secret:

Et jusque au bonsoir, il dit tout à l'oreille.

IH Voici Géralde, entêté de qualité, qui cite toujours ducs, princes IBa princesses, et qui ne sam-ait parler que de chevaux et de chiens. ■Hoici encore Adi'aste, enflé de ses qualités, le jeune Cléon, ayant, pour toute gloire, un brave cuisinier, Damis qui:

Les deux bras croisés, du haut de son esprit ... regarde en pitié tout ce que chacun dit.

IPuis des portraits de femmes, Bélise, esprit stérile, et Arsinoé, chant

...à couvrir d'un fausse voile de prude

Ce que chez elle on voit d'affreuse solitude.

C'est sur le compte de la médisance de Célimène que Molière met ces croquis rapides, dont les gens de Cour devaient deviner ou supposer les originaux; et l'artiste éprouvait là la joie de la caricature légère, de la vérité saisie au vol, en traversant un salon du Palais Royal, ou en dînant avec ces grands seigneurs qu'il étonnait parfois par son mutisme.

Et après ces croquis rapides, on admire Tart merveilleux d'une conversation qui remplit la comédie tout entière, car ici l'action

it absolument nulle : un amour qui n'est pas payé de retour, un entilhomme lisant un malheureux sonnet, et la nouvelle d'une

110 l'œtjvue

cause perdue. Mais mettez ensemble deux ou trois de ces personnages, faites-les parler, et l'action sera remplacée par un dialogue si pétillant d'esprit et d'idées, que l'on oubliera que ces personnages sont assis, comme nous, et qu'ils ne font rien que parler. L'action est intellectuelle : rien pour les yeux, tout pour la pensée, et ces personnages nous dévoilent leurs sentiments intérieurs, ces passions, ces défauts, ces vices même que nous reconnaissons pour vrais, parce que nous en portons les germes dans notre cœur.

Prenez, au hasard, une scène. Le rideau se lève et nous voilà en présence d'Alceste et de Philinte, c'est-à-dire au commencement du l*'' acte. De quoi est-il question? On discute sur la manière de vivre en société, s'il faut payer de la même monnaie ceux qui vous embrassent, ce qui paraît convenable à Philinte, ou s'il faut les envoyer promener, selon l'avis d'Alceste. Un dialogue, rien qu'un dialogue, qui dm^e plusieurs pages et qui nous apprend seulement qu'Alceste a un procès et une fiancée, et comment il est exposé à les perdre tous les deux. Après ce duo, un trio, déterminé par l'arrivée d'Oronte, qui vient lire son malheureux sonnet ; Oronte parti, une troisième scène entre les deux premiers qui disputent sm* les conséquences du jugement rendu par Alceste en matière de poésie. La lecture de quelques vers et trois scènes constituent donc ce premier acte, et il n'y a pas d'autem-, je ne dis pas de nos jours, mais même de l'époque de Molière, qui aurait osé présenter au public un canevas d'une simplicité si excessive, et des personnages qui s'égosillent, ne faisant que raisonner. On comprend, en présence de cette simiDlicité classique, l'engouement du public, lors des premières représentations de l'école romantique ; devant ces scènes mouvementées où la fantaisie est toujours en éveil, où les héros escaladent les fenêtres, enfoncent les portes, échangent des coups d'épée, ou, ce qui est plus émouvant encore, de bons coups de pistolet.

Mais de quelles observations profondes Molière ne remplit-il pas le vide de ces scènes! Oronte, par exemple, veut lire son sonnet à Alceste. Est-ce pour en avoir un jugement sincère? Sans doute, pom-vu que ce jugement satisfasse son amour-propre. Nous sommes tous faits comme ça. Nous désirons des louanges, mais comme ces louanges n'auraient aucune valeur si elles n'étaient sincères, nousavons besoin de nous créer l'illusion de la sincérité. On la demande, cette sincérité, mais en même temps on la craint. L'on som^it

ku juge, on le flatte, on le proclame homme de gi'and mérite, à la

'^condition cependant qu'il nous honore de la même déclaration.

C'est le cas de certains malades qui inten'ogent ceux qui les en-

)urent: '^ Ai-je l'air souffrant? comment me trouvez-vous? „

Is savent bien qu'on va déclarer, en général, qu'ils sont le mieux

lu monde, quand même leur vie ne tiendrait plus qu'à un fil,

lais ils ont besoin de s'endormir dans cette fiction pieuse, dont la

)rce est cependant si vive qu'elle peut même produire des effets

salutaires.

Oronte aborde Alceste, non sans méfiance, parce qu'on l'a prévenu qu'il est tant soit peu bourru, et qu'il dit franchement ce qu'il pense, sans égard pour personne. Combien notre poète ne serait-il pas charmé de pouvoir tirer de cet homme si difficile, un jugement favorable, pour sa propre satisfaction d'abord, et ensuite pour pouvoir répéter à ses amis que cet Alceste qui n'é- >argne personne, qui ne cache jamais ses sentiments, a été forcé le déclarer lui-même, que son sonnet est un vrai chef-d'œuvre ! suffira de lui arracher une demi-louange pour l'élargir et la faire valoh\ Oronte arrive donc, souriant et empressé. Il s'adresse à Alceste tâche tout de suite de gagner le numen iratum. Comment s'y jirendre, si ce n'est en louant son esprit, son caractère, et en exaltant >s mérites? Oronte a un ardent désir d'être des amis d'Alceste; a conçu pour lui " une estime incroyable „, car ce qu'il désire le ^lus c'est de "rendre justice „ au mérite; et il a soin de faire ^marquer que lui aussi n'en est pas dépourvu et que son amitié t'est pas à dédaigner. La scène pourrait avoir un intérêt médiocre )ur les spectateurs, s'ils n'avaient déjà entendu les déclarations *Alceste. Comment va-t-il se tirer d'affaii*e avec sa rude franise, comment va-t-il répondre à des avances si aimables? Alceste rêveur; d'abord il ne comprend pas, ou feint de ne pas com- ■prendre; puis, en homme du monde, il a recours aux formules de politesse ordinaire, il parle de l'honneur qu'il reçoit, qu'il ne mérite pas, sans doute, et tâche d'arrêter la fougue des déclarations le son interlocuteur:

J'ai le défaut D'être un peu plus sincère en cela qu'il ne faut.

Mais Oronte ne demande pas mieux que la franchise, c'est là le

112 l'œuvre

seul jugement qu'il exige; il s'offenserait si Alceste lui déguisait sa pensée. Et il commence sa lecture, ou plutôt il ne la commence pas, mais en annonce le titre, tâchant d'exalter la beauté de sa pièce avant même de la lire:

Uespoir... Ce ne sont point de ces grands vers pompeux Mais de petits vers doux, tendres et langoureux.

Alceste, en homme de bon goût, comprendra sans doute les finesses de son style, remarque rusée pour que l'amour-propre de celui qui juge soit lui-même en jeu et qu'il sache que pour comprendre ce qui est beau, il faut avoir un esprit élevé; qu'il sera, enfin, admirable, s'il admire, détestable, s'il déteste.

Oronte : ... Au reste, vous saurez

Que je n'ai demeuré qu'un quart d'heure à le faire. Alceste : Voyons, monsieur : le temps ne fait rien à l'affaire.

Il arrive ce qui doit arriver. Oronte lit et tâche de se faire valoir: Philinte applaudit, et Alceste se fâche aussi bien contre le poète que contre son adulateur. C'est le comique de ces trois personnages qui réjouit le public, de même que l'opposition de leurs sentiments et le souvenir de cette vieille chanson jaillissant ^' su del popolo dal cuore „ opposée si à propos à la galanterie fade, à l'artifice lourd et froid du sonnet de ce courtisan ! (1)

Cette fois, Oronte se fâche tout de bon. Il était humble tant qu'il s'agissait d'amadouer son juge, mais maintenant que celui-ci ose faire rimer son " sonnet „ avec le mot " cabinet „, qu'il trouve que son art est contraire à la vérité, que ce qu' il a écrit '^ n'est que jeu de mots, qu'affectation pure „, un cri part de son cœur^ un cri qui est une révélation du plus haut comique:

Et moi, ie vous soutiens que mes vers sont fort bons.

(1) Si le roi m'avoit donné

Paris sa grand ville, Et qu'il me falloit quitter L'amour de ma mie, Je dirois au roi Henri:

Reprenez votre Paris, J'aime mieux ma mie, ô gué!

J'aime mieux ma mie.

C'est la louange qu'il attendait, qu'il s'est donné tant de peine inutile pour faire sortir de la bouche d'Alceste, et qu'il se donne de lui-même, l'appuyant de celle du monde qui flatte et qui veut

être flatté:

Il me suffit de voir que d'autres en font cas.

* " Ainsi, la grande estime pom' Alceste tombe tout à coup comme un rideau, et l'injure commence:

It Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en pai-tage?

lus le défi, si commun aux auteurs malheureux: [ Je voudrois bien, pour voir, que, de votre manière,

I Vous en composassiez sur la même matière.

[C'est enfin la menace qui intervient, et, la main sur la garde e son épée, ce rimeur de balle demande les applaudissements ou la vie de celui qu'il s'est érigé, lui-même, en juge.

Cependant Alceste a tort encore une fois. Quel besoin y a-t-il de donner une si verte leçon à ce pauvre Oronte, qui n'a commis d'autre crime que celui d'écrire un sonnet un peu guindé, un peu affecté, selon la mode du temps, et qu'un Boileau seulement, du haut de la* dictature littéraire qu'on lui reconnaissait, aurait eu le droit de critiquer, un sonnet que le public du Palais Royal avait trouvé même assez beau, selon ce que nous apprend une lettre de Visé ? (1) Ce sont des vers qui ne disent rien, qui révèlent lé méchant goût de l'époque, mais est-ce que pour cela Alceste n'aurait pu se tii-er d'affaire par l'un de ces compliments qui ne signifient rien, eux non plus, et qui lui auraient épargné un ennui?

Le deuxième acte n'est, à son tour, qu'une suite de dialogues sans action. On y voit Célimène au milieu de sa cour qui applaudit à sa médisance, mais que cette médisance est spirij tuelle, et combien est profond le contraste entre la raison et le ' cœur d'Alceste! C'est une sorte d'ivresse qui s'empare de la dame et de son auditoire; on drape celui-ci, on se moque de celui-là; recherche, avec un plaisir artistique et psychologique à la bis, les défauts et les travers de tout le monde; l'abaissement

, et i Toi

(1) On sait que Boileau s'était cru, d'après les témoignages des contemporains, l'inspirateur de cette scène.

ToLDo, L'Œuvre de ^Tôlière, etc.

114 l'œuvre

des autres nous élève, les défauts, de ceux qui nous entourent, plaident pour les nôtres. On jette le mot à Célimène, comme la première note d'un motif musical: " Timante, encor, madame, est un bon caractère „ ou " Et Gréralde, madame ? „ ou bien encore " Mais le jeune Cléon ? „ Cela suffit pour l'inspirer, pour lui donner un sujet à développer, et c'est une verve débordante, un flux de paroles et d'idées. On admire, on s'écrie : " Voilà son portrait véritable ! „ on l'encourage, on la pousse :

Pour bien peindre les gens, vous êtes admirable,

et les portraits continueraient sans interruption, comme des couplets chantés par une voix jeune et fraîche, si Alceste n'intervenait contre cette médisance:

Allons, ferme ! poussez, mes bons amis de cour : Vous n'en épargnez point, et chacun a son tour.

Au troisième acte, un acte de sept scènes dénuées, elles aussi, de toute action et de tout artifice, rien que des conversations et des peintures de cette société que nous retrouvons encore bien vivante de nos jours. Célimène est en train de peindre ^ la franche grimace „ de sa bonne amie Arsinoé, lorsque la portes, s'ouvre et l'original du portrait paraît en personne. Célimène se lève, court à sa rencontre et l'embrasse le plus tendrement:

Ah ! quel heureux sort en ces lieux vous amène, Madame ? Sans mentir, j'étais de vous en peine.

Encore un petit tableau de l'hypocrisie sociale. Elles mentent toutes deux se faisant de grandes révérences et agitant leurs éventails comme des armes de combat: cette bataille de dames commence, d' abord légère comme un badinage, puis acharnée, féroce, insistante, mais avec des dehors de politesse et d'amabilité. Elles se déchirent entre elles, mais on dirait qu'elles se caressent; elles se donnent des morsures, mais on dirait des baisers. Arsinoé voudrait bien donner, à son amie, un avis salutaire. On médit d'elle, de sa galanterie, de cette foule de gentilshommes qui l'entourent, et, ce qui pis est, ce sont des gens très respectables qui la blâment. Il va sans dire qu' Arsinoé a pris partout sa défense et qu'elle s'est " rendue caution „ pour sa chère amie; mais enfin, quand il n'y

aurait que les apparences, il faut bien qu'une dame qui se respecte... Et Célimène répartit, sur le même ton, comme pour la remercier la payer de retour:

Madame, j'ai beaucoup de grâces à vous rendre Et comme je vous vois vous montrer mon amie En m'apprenant les bruits que de moi l'on publie, Je veux suivre à mon tour un exemple si doux En vous avertissant de ce qu'on dit de vous.

Des gens fort respectables, eux aussi, ont habillé Arsinoé de toutes pièces; on s'est moqué de son affectation, de son " grave extérieur „, de ses ^ discours éternels de sagesse „, car l'on sait qu'elle " bat ses gens et ne les paye point „, qu'elle étale son zèle dans " tous les lieux dévots „, mais qu'elle met du blanc pour paraître ce qu'elle n'est point.

Arsinoé mord le frein et a recours à l'humilité de Tartuffe:

Ah ! Madame, de vous je ne puis rien entendre ; C'est en moi que l'on peut trouver fort à reprendre.

■P Mais Célimène insiste impitoyable et ayant foulé aux pieds ■ Vamour-propre de son adversaire, elle ajoute d'un ton goguenard;

Si l'on étoit sage, Ces avis mutuels seroient mis en uscige, On détruii'oit par là, traitant de bonne foi, Le grand aveuglement où chacun est pour soi.

|Pl la foi d'Alceste! Sa sincérité apparente n'est que de la haine et de l'hypocrisie même. Lorsque l'amant disputé entre, le sourire reparaît sur les lèvres des dames. Au lieu des coups de scène et des transformations extérieures, Molière veut donc nous frapper par les changements soudains de ces façons du grand monde; les deux rivales se sont embrassées avant de se mordre et elles vont se tirer des révérences encore après cet éclat violent.

Les autres actes, de quatre scènes le IV*, de huit le V", sont toujours des conversations, rien que des conversations. Eliante ouvre d'abord sa belle âme à Philinte et à Alceste; celui-ci, ensuite, tâche de briser la chaîne devenue désormais trop lourde pour lui,

116 l'œuvbb

et veut bien dire à Célimène ce qu'il a sur le cœur. Au milieu de tout cela, au milieu de cette société aristocratique et menteuse, voici un souvenir de la vieille comédie: le valet Dubois égayant le public par son étourderie, et poussant à bout, lui aussi, la patience de son maître. On dirait que tout ce monde léger et faux qui s'agite autour d'Alceste est fait pour donner raison à ses sentiments misanthropiques ; des femmes coquettes et médisantes, des juges corrompus, des gentilshommes ridicules, des hypocrites qui triomphent. Saute donc, marquis, vante donc ton courage, ton esprit, tes " belles dents „, ta " taille fine „ et ta fortune galante. Celui qui, de son fin sourire où brille la malice bourgeoise, se moque de toi et de ton entourage tout en recherchant, dans les yeux de son souverain, un signe d'approbation, est bien loin de prévoir ce qu' un autre misanthrope, l'auteur du Contrat Social^ va soulever contre toi de haine et de fureur. Ce sera encore un misanthrope, rempli de contradictions, prêchant la vertu et se souillant de honteuses faiblesses : car c'est là la nature de l'homme qui se croit audessus des autres et qui joue le rôle de censeur et de réformateur; nature médiocre, dans ses envolées les plus hardies, même dans ses plus nobles conceptions, nature semblable à celle que le premier philosophe de la scène moderne avait notée sur ses tablettes.

Mais n'y a-t-il que des marquis, des Célimène et des Arsinoé sur la scène du Misanthrope'^ N'y retrouvera-t-on pas de nobles âmes qui nous attachent à l'humanité et nous soulèvent dans un air plus pur? Alceste a-t-il donc raison d'en vouloir à l'humanité tout entière? Non, le prisme de Molière nous présente bien des faces diverses. Voici, tout d'abord l'homme foncièrement bon, malgré ses faiblesses et ses condescendances coupables, ce Philinte dont nous avons parlé, qui témoigne à notre héros tant de tendresse, puis Eliante, figure délicieuse de femme, douée de bon sens et de franchise. La nature a mis, dans le cœur de cette aimable raisonneuse, une délicatesse de sentiments qui la rend toujours prête au sacrifice, qui lui fait excuser les faiblesses des autres, surtout de celui pour qui elle éprouve une vive sympathie et dont elle est délaissée pour une indigne rivale. Ecoutez-la, dans cet admirable dialogue du rV® acte avec Philinte, parler le cœur sur la main et tâcher d'excuser Alce'ste et sa faiblesse pour Célimène. Le cœur, dit-elle :

aime quelquefois sans qu'il le sache bien

et que sait-il, ce cœur pétri de contradictions et de doutes? Oui, elle l'avoue franchement, c'est Alceste qu'elle épouserait, mais il faudrait qu'elle fût payée de retour: car elle ne voudrait jamais d'un mari qui lui donnerait sa main, rien que pom' faire dépit à une rivale. Et Philinte, devant cette loyauté, se sent ému et sincère. H aime Eliante et le lui dit avec franchise:

(Si) vous étiez hors d'état de recevoir ses vœux, Tous les miens tenteroient la faveur éclatante Qu'avec tant de bonté votre âme lui présente.

Peut-être tout cela est-il un peu froid: mais on peut être sûr que si Eliante accepte de porter le nom de Philinte, elle saura y faire honneur.

Alceste reconnaîtra trop tard qu'un cœur sincère a battu en vain pour lui, un cœur qui lui aui'ait fait aimer la vie, en le réconciliant avec le monde:

Madame, cent vertus ornent votre beauté Et je n'ai vu qu'en vous de la sincérité.

Non, il l'aurait vue en d'antres gens aussi, chez les malheureux qui souffrent et qui espèrent, chez les forts qui luttent pour un idéal et pour un devoir, si sa passion ne l'eût retenu trop longtemps dans le salon de Célimène.

On a tort de supposer un Molière à l'humeur morose, prenant quelquefois le masque d'un zanni pour cacher son indignation et pour gagner son pain, mais frémissant sous ce masque, qui déshonore le génie (1). C'est là le Molière conventionnel, tel que nous le trouvons dans les pièces dramatiques, où tant d'écrivains, depuis Georges Sand Ijusqu'à Girolamo Rovetta, l'ont fait paraître à la rampe, aussi sombre que le prince de Danemark, jouant avec le crâne de Yorick. Ne nous fions pas à sa gaieté d'emprunt, s'écrient à la fois tous ces moliéristes, découvrons le feu sacré sous la cendre et ils mettent sous nos yeux un Molière misanthrope, drapant, avec des airs de clubiste, les hautes classes qui l'entourent et qui l'offensent. C'est ainsi que le grand artiste passe au milieu des splendeurs du Louvre, fier et dédaigneux, cachant sous une grimace, que le vulgaire prendra pour un sourire, les colères profondes de ses idéalités méprisées. S'il lance parfois à la foule la folle risée, c'est bien en s'écriant, avec son marquis de la Critique ;

Ris donc, parterre, ris donc.

(1) Voyez au nombre des études sur ce sujet: Hbinrich Schneegans, Groteske Satire bei Molière ? Ein Beitrag zur Komik Molière' s, Halle, 1899, extrait des Beitrage zur romanischen Philologie; Festgdbe fur Gustave Grober.

M. Paul Stapfer, dans son ouvrage cité sur Molière et Shakespeare, pp. 164-165, s'écrie: " La surface trompe, il est vrai; les Français ont la coquetterie de la légèreté ; c'est qu'ils redoutent l'ennui et haïssent la pédanterie ; ils se font donc aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez sous cette enveloppe que la politesse leur impose : vous serez étonnés de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur esprit, et. comme la nourriture qu'ils exigent et peuvent seule supporter longtemps est excellente et substantielle „. Cfr. pour des considérations plus particulières, WiLHELM OettingeR; Das Komische bei Molière, Strasbourg, 1901.

Ces excellents critiques ajouteront encore qu'il faut savoir " sucer la substantifique moelle „ et retrouver, dans les scènes qui amusent, les allusions qui font réfléchir, et V Amphitryon^ d'après leurs vues, devient une leçon faite au Roi.

Molière rit parfois d'un sourire amer, mais il rit parfois aussi à gorge déployée et c'est une gaieté qui nous entraîne s'élevant à l'absurde de la caricature et ne nous laissant pas le temps de nous livrer à des méditations profondes. Quel sens caché peut-on retrouver aux tours de Scapin ou aux doutes de Sganarelle sur ses malheurs de mari? Le poète, surtout à l'aube de sa vie, saisit Faspect agréable des choses et sa fantaisie crée autour de lui des silhouettes bouffonnes et des formes grotesques. Sa plume trotte alors joyeusement sur le papier, qu'un rayon de soleil a doré; peut-être, quelques instants après, la gaie vision va disparaître, Tartuffe passe sous sa fenêtre, Célimène est plus coquette qu'à l'ordinaire, et le poète retombe alors dans cet état de tristesse, qui augmente à mesure que la connaissance des hommes s'approfondit en lui.

Une création vivante représente les variations de l'humeur de l'artiste; type variable, tour à tour peuple et bourgeois, valet et maître, trompem* ou trompé. C'est de Sganarelle que nous voulons parler, du zanni du Médecin volant qui saute par la fenêtre et du disputeur philosophique de Dom Juan. Ecoutez-le dans Le Cocu imaginaire. C'est déjà un homme rangé, propriétaire peutêtre, ou marchand de Paris. Il se donne des airs de dureté pour pousser la pointe; au fond il n'y a pas de meilleur cœur que le sien:

Sganarelle : Qu'est-ce donc ? me voilà.

La suivante : Ma maîtresse se meurt.

Sganarelle : Quoi ! ce n'est que cela ?

Je croyois tout perdu de crier de la sorte,

Mais approchons pourtant.

Ailleurs (1) le même personnage, lorsqu'il se souvient de sa femme, a l'air de rire d'un œil et de pleurer de l'autre, ainsi que Gargantua après le trépas de Badebec: ^ Elle est morte... Cette perte

(1) L'Amour médecin.

120 l'œuvbe

m'est très sensible, et je ne puis m'en ressouvenir sans pleurer. Je n'étois pas fort satisfait de sa conduite, et nous avions le plus souvent dispute ensemble; mais enfin la mort rajuste toutes choses. Elle est morte, je la pleure. Si elle était en vie, nous nous querellerions. „ Sans doute, mais on peut être sûr qu'il aura dépensé bien de l'argent en médecins et en médecines, pour l' arracher à la mort, bien qu^il soit chiche et n'ait pas beaucoup de confiance en l'art d'Esculape.

Dans l'état de domesticité, Sganarelle est encore plus sensible et dans Dom Juan^ malgré sa poltronnerie naturelle, il donne d'excellents conseils à ces paysannes qui ont le tort de ne pas l'écouter, plem-e aux malhem^s d'Elvire et tâche même de toucher le cœur de son seigneur. Ce qui le distingue surtout c'est une prudence excessive. Il a beau crier à la vengeance et menacer de grands coups: la vue de son rival " à l'âme un peu mutine „ le calme, sur l'instant, comme le ferait une douche (1). Dans Le Mariage forcée le même personnage s'aperçoit bien des manœuvres de sa fiancée et le bon sens qu'il a hérité du peuple, lui suggère de s'en débarrasser; mais, Célimène a pour frère un bretteur et il vaut mieux encore sacrifier son front que de risquer sa vie. Même quand il aura changé son nom contre celui de Dandin et que sa fortune lui permettra de se payer de nobles parents et d'épouser une demoiselle, notre sire gardera toujours sa timidité des débuts et fléchn-a le genou devant Clitandre. Et Dandin enrage, nous l'avons vu, de ne pouvoir donner une volée de coups, comme en franche paysannerie, à cette femme orgueilleuse, qui le trompe et le dédaigne. Ah, s'il pouvait l'emmener à la campagne, loin de tous les Soten ville, qu'il la rosserait à cœm- joie, quitte ensuite à lui payer une belle robe!

Sganarelle est surtout parisien; il est né tout près des Halles, peut-être rue Saint-Honoré, là où Jean Poquelin vendait ses tapisseries et faisait de grandes révérences aux seigneurs de la cour, qui ordonnaient beaucoup et qui payaient très peu. Et Sganarelle, en tant que parisien, ne manque pas de cet esprit auquel on a voulu appliquer, plus à tort qu'à raison, l'adjectif de gaulois, l'esprit de la vieille littérature et surtout de Panurge, qu'un bon mot délasse et console des tracasseries de la vie. Il affiche une

(1) Le Cocu imaginaire.

certaine incrédulité, mais il est en bons rapports avec son curé; il médit des femmes en général, mais, en son particulier, il espère que la sienne lui sera fidèle, il veut surtout qu'on lui obéisse et rêve, en silence, de devenir un personnage puissant et d'acheter les châteaux des nobles qui le méprisent.

La sottise de Sganarelle n'est qu'apparente; s'il ferme les yeux sur les folies de sa fiancée, c'est qu'après son mariage, il espère la maîtriser, c'est surtout parce qu'il l'aime et que l'amour, à son âge, s'achète ou se demande en aumône. Quelle joie, s'écrie-t-il, " de posséder une belle femme, qui me fera mille caresses, qui me dorlotera et me viendra frotter lorsque je serai las „. Et la sensualité lui donne des éblouissements : '^ vous allez être à moi depuis la tête jusqu'aux pieds, et je serai maître de tout: de vos petits yeux éveillés, de votre petit nez fripon, de vos lèvres appétissantes, de vos oreilles amoureuses, de votre petit menton joli, de vos petits... „ et laissons là le reste. Bref, il croit, pour un moment, que son argent va être bien placé (1).

Sa passion, cependant, ne lui empêche pas d'envisager le côté pratique des choses. Il donne une bonne leçon au pyrrhonisme de Marphm-ius et comprend, dans une autre pièce, la portée des conseils intéressés de ses amis (2). Tout cela se mêle aux bouffonneries les plus outrées, à la consultation de l'Orviétan, aux ballets des médecins, des Trivelins et des Scaramouches, à l'accumulation grotesque et fantaisiste.

Ne confondons pas cependant Sganarelle avec d'autres personnages de ce théâtre, qui paraissent, de prime abord, ses Sosies. Gorgibus, par exemple, représente la tradition et les vieilles mœurs. Il ne veut pas que ses filles se pommadent, qu'elles s'habillent à la mode ou qu'elles reçoivent des visites. Il hait surtout la littératm-e des beaux-esprits et il permet à sa fille de lire tout au plus les Quatrains moraux de Pybrac et le Guide des pécheurs du dominicain Louis de Grenade. Gorgibus est parfois un Sganarelle à l'état de père, mais il est plus âpre que celui-ci à la fortune :

apprends qu'il n'est rien Qui ne doive céder au soin d'avoir du bien.

(1) Le Mariage forcé.

(2) L'Atnour médecin.

122 l'œuvre

Comme Pantalon de la comédie de l'art, comme Harpagon de la comédie classique, il prête sans doute à la petite semaine et son cœur a cette dureté que Sganarelle ne fait qu'afficher. Mascarille, nous l'avons vu ailleurs, est un type à l'état embryonnaire, une personnification abstraite, en train de se transformer en personnage comique ; Scapin lui aussi, bien qu'il appartienne à la virilité du poète, garde des traits incertains, empruntés à l'art classique. Sganarelle s'élève donc sur tous ses confrères et suit joyeusement, d'une pièce à l'autre, la gloire ascendante de celui qui l'a enfanté.

Pour mieux saisir le comique enjoué de Sganarelle et de ses confrères, voyons-les dans les cadres où le poète les fait agir et donnons la première place au héros du Médecin malgré lui. " Je me souviens, dit l'auteur de Pantagruel^ d'avoir joué à

Montpellier la morale comédie de celui qui avait épousé une

femme mute le bon mari voulut qu'elle parlât. Elle parla par

l'art du médecin, tant et tant que son mari retourna au médecin pour remède de la faire taire. Le médecin répondit en son art bien avoir remèdes propres pour faire parler les femmes, n'en avoir pour les faire taire ; remède unique être surdité de mari. „ Mais ce n'est là qu'une partie de ce sujet d'une gaieté débordante, où toutes les imitations vont se fondre. Le reste de l'intrigue a été suggéré à Molière par la tradition x^opulaire, peut-être aussi par une farce entendue en province, ou par un conte à la façon de celui de Pogge : Facetum cujusdam Petrilli^ ut liheraret hospitale a sordidis (1).

L'originalité de la pièce n'est donc pas dans la fable, si bien

(1) Rappelons en passant le sujet du fabliau du Vilain mire que Molière n'a pas sans doute connu, mais toujours vivant dans la tradition populaire, ainsi que le témoignent certain conte de Guillaume Bouchet et le petit poème italien du médecin Grillo. Voyez l'éd. I. Ulbich, Opéra nuova e da ridere, o Grillo medico. Poemetto popolare di autore ignoto, etc., dans la Raccolta di varietà storiche e letterarie, dirigée par G. L. Passerini, vol. V, Giusti, Livourne, 1901, et A. Salza, Luca Contile, dans les Pubblicazioni del R. Isfit. di studi superiori di Firenze, Carnesecchi, Florence, 1903, p. 155 sqq. ; cfr. aussi August KuGEL, Untersuchungen zu Molière* s Médecin malgré lui ûnd seinen Hauptquellen^etc, Inauguraldissertation, Berlin, 1897, et la Zeitschrift fUr franz. Sprache und Litter., 1898, XX, 1-71.

LE BIBB 123

dans les scènes qui la mettent en action. Sganarelle et sa femme Martine se querellent:

Sganarelle (à sa femme) : Il est vrai que tu me fis trop d'homieur, et que j'eus lieu de me louer la première nuit de nos noces ! Hé, morbleu ! ne me fais point parler là-dessus : je dirois de certaines choses...

Et la dispute s'échauffe :

Martine : Un homme qui me réduit à l'hôpital, un débauché, un traître, qui me mange tout ce que j'ai!

Sganarelle : Tu as menti. J'en bois une partie.

Martine : Qui me vend pièce à pièce tout ce qui est dans le logis.

Sganarelle : C'est vivre de ménage.

Marine : Qui m'a ôté jusqu'au lit que j'avois.

Sganarelle : Tu t'en lèveras plus matin.

Martine : Enfin, qui ne laisse aucun meuble dans la maison.

Sganarelle: On en déménage plus aisément.

Puis, après un incident comique, toujours d'après nature, M. Robert qui accourt pour protéger Martine battue et Martine qui s'emporte : " Et je veux qu'il me batte, moi „ et le paie d'un soufflet. Robert parti, Sganarelle voudrait bien récompenser cette preuve de fidélité aux bonnes traditions de son ménage. Les coups de bâton

" ce sont petites choses de temps en temps nécessaires dans

l'amitié „ et qui n'empêchent point les sentiments solides. On s'attend à la réconciliation; Martine serre la main que son mari lui tend, mais — autre trait puisé à l'observation directe de la vie — elle jure, en son cœur, qu'il la paiera cher.

Encore, dans le même acte, des souvenirs de la comédie de l'art. Sganarelle craint que ces messieurs qui lui font tant de révérences, n'en veuillent à sa bouteille et fait des laszi ; et à la file de grands coups de bâton excitant l'hilarité du populaire, l'histoire merveilleuse des guérisons des faux médecins, les galanteries tant soit peu risquées envers la nourrice et ce latin grotesque, parodie de la science, que l'auditoire, qui n'est pas savant, écoute en pouffant de rire. Enfin un souvenir de Rabelais, qui tombe à propos : "" et qui est ce sot-là qui ne veut pas que sa femme soit muette ? „, sans compter les distractions étonnantes de l'ancien bûcheron sur l'endroit où se trouve le foie.

124 l'œuvbe

La bouffonnerie est parfois déraisonnable, mais toujours entraînante. C'est la fille de Gréronte, recouvrant tout à coup la parole et se dédommageant de son mutisme; c'est Martine qui console son mari qu'on va pendre : " Faut-il que tu te laisses mom-ir en présence de tant de gens ? „ ; c'est Sganarelle — note comique et humaine à la fois — qui a l'air de refuser l'argent qu'on lui offre et demandant en même temps : " cela est-il de poids ? „

Que l'on oppose à la ruse bien populaire de Sganarelle, la sottise d'un personnage, appartenant à une classe bien plus élevée, celle de monsieur de Pourceaugnac, dans la pièce homonyme. Ne recherchons pas non plus ici l'originalité de l'intrigue (1) ; le nom de celui qui domine la pièce, Sbrigani, est là pour nous témoigner qu'il est bien de souche italienne ; s'il rappelle parfois Scapin, c'est que Scapin lui aussi est issu de la même famille. Comparez-les tous deux à Sganarelle, jouant comme eux le rôle de domestique et vous verrez en ressortir une différence caractéristique. Scapin s'est brouillé souvent avec la justice ; quant à Sbrigani, l'auteur a soin de nous apprendre qu'il a, de même que les valets de l'Arétin, de Caro, de Délia Porta, affronté les galères et payé " de ses épaules „. Sganarelle, formé à la foi des humbles, se sauverait dans une forêt plutôt que de vivre en telle compagnie.

(1) Voyez dans le Giorn. stor. délia letfer. ital., 1905, pp. 128, mon article sur Uno Scénario inedito délia Commedia delVarte, et voyez aussi: Di alcuni scenari inediti délia commedia delVarte e délie loro relazioni col teatro del Molière, dans les Atti délia R. Accademia délie Scienze di Torino, vol. XLII, 17 février 1907. Ce sujet défraye encore la muse enjouée des marionettisti d'Italie (cfr. mon étude Nella baracca dei Burattini dans le Giorn. stor. délia letterat. ital., 1908, p. 14). Cailhava, dans son Art de la comédie (t. II, p. 316- 317), rappelle certaines Disgrazie d'Arlecchino qui auraient inspiré le poète français. N'oublions pas non plus une source d'autre genre. Scarron, dans sa comédie du Marquis ridicule ou La Comtesse faite à la hâte (1656), nous présente son héros accusé lui aussi d'avoir séduit certaine femme, à laquelle sont restés sur les bras je ne sais combien d'enfants. Dans mon article, Rileggendo le Mille e una notte, cfr. Miscellanea di studi critici édita in onore di Arturo Graf, je parle longuement du tour que Sbrigani joue à ce pauvre M. de Pourceaugnac, lorsqu'il le fait passer pour fou, et de l'origine de cette mauvaise plaisanterie que l'on retrouve répétée dans les Repues franches et dans la Farce du nouveau Pathelin.

LE BIRB 125

Mal^é rétat de son casier judiciaire, Sbrigani n'est pas toutefois repoussant. C'est tout d'abord parce qu'il protège les intérêts des faibles et des amoureux, c'est ensuite parce qu'il pétille d'esprit, c'est enfin parce qu'il se borne à berner un hobereau provincial et ridicule et cela avec un entrain à l'emporte-pièce. Le comique prend, dans cette comédie, l'aspect d'une caricature. N'y recherchez point la.possibilité humaine; M. de Pourceaugnac est d'une sottise dépassant toutes les bornes de la vraisemblance, mais, de même que lui, le public, dans cette succession de tours de passe-passe, n'a pas le temps de se reconnaître. Ils s'ensuivent à la file; ainsi que des fusées dans un feu d'artifice, on ne réfléchit, on ne respire presque point.

Le malheureux ne fait que d'arriver et déjà tous les badauds de Paris sont à ses trousses et lui rient au nez : " Hé bien, quoi ? qu'est-ce ? qu'y a-t-il ? Au diantre soit la sotte ville, et les sottes gens qui y sont. „ Mais Sbrigani accourt, se déclare de ses amis, le prend sous sa protection ; après c'est le tom* d'Eraste, son rival, non moins empressé que le premier, le forçant à accepter son hospitalité et cette hospitalité est donnée dans une maison de fous.

L'équivoque va de la victime aux médecins qui le soignent. Toutes les explications, que le provincial donne, ne servent qu'à empirer sa condition et à témoigner de sa folie ; il s'agite, voilà un diagnostic; il crache: " autre diagnostique: la sputation fréquente,,; il se tient sur ses gardes, il veut s'en aller: "autre diagnostique encore, l'inquiétude de changer de place „.

Après la folie de Pourceaugnac, celle d'ime mascarade, agitant ses grelots. Des " italiens „ en " médecijis grotesques „ entrent, mettent tout sens dessus dessous et un apothicaire s'avance, grave, solennel, armé de sa terrible seringue. Et d'autres seringues, des seringues innombrables, dans l'exagération caricaturale, débouchant de tous les côtés :

PigHalo su Signor Monsù.

Quel front ne va pas se dérider lorsque le provincial, mettant son chapeau pour se garantir de ces instruments, tâche de gagner la porte, et se sauve avec cette chaise qui n'a rien qui la rapproche du trône?

Au dehors, l'air n'est guère plus tranquille. Partout des pièges.

126 l'œuveb

partout des intrigues. Pourceaugnac est un malheureux, après tout, qui devrait exciter notre pitié, mais comment peut-on s'émouvoir aux peines d'un homme si ridiculement habillé, avec cette peiTuque énorme, ces prétentions de bel esprit et cette assurance d'avocat? Notre provincial ne s'est pas encore remis des premiers coups, que voilà Sbrigani, en marchand flamand, se présenter à Oronte : '' Montsir, avec le vostre permissione, je suis un trancher marchand Flamande „, auquel votre gendre a promis de payer ses dettes avec la dot de votre fille. Pourceaugnac proteste, mais le coup est porté, et Oronte le regarde avec méfiance. Puis c'est sa future l'embrassant comme une folle et lui donnant une fort mauvaise opinion de son caractère, et après elle la suivante Lucette, " feinte gasconne „ qui vient lui demander raison de sa mauvaise conduite :

Podes-tu, scélérat, podes-tu sousteni ma bisto ?

Puis encore Nérine en picarde: " Ah! je n'en pis plus, je sis toute essoflée ! Ah ! finf aron, tu m'as bien fait courir, tu ne m'écaperas mie. Justice, justice! „ et voilà des enfants, Jeannet, Fanchon^ Madeleine, qui l'entourent, qui l'embrassent : " Ah ! mon papa, mon papa, mon papa ! „ des enfants se multipliant au gré des acteurs, parce que l'art burlesque veut l'énormité de l'absurde, cent seringues et une nuée de mioches.

Enfin, dans un crescendo tapageur et fou, des avocats, des procureurs, des sergents, qui poursuivent Pourceaugnac déguisé en femme, et au dénouement, un trait de vérité comique et humaine, le provincial ému, serrant la main de Sbrigani : " Voilà le seul honnête homme que j'ai trouvé en cette ville ! „

Après Pourceaugnac, M. Jourdain du Bourgeois gentilhomme. C'est un léger crayon de comédie-ballet, pour le divertissement du roi, paru au mois d'octobre 1670, c'est-à-dire une année après le succès des aventures de l'avocat limousin. Mais ne nous méprenons pas. Si la folle risée retentit encore ici, surtout dans la cérémonie turque, le poète vise cependant à la satire des mœurs et M. Jourdain est mis en contraste frappant avec cette noblesse orgueilleuse et déchue que la souche des Sotenville personnifie (1).

(1) On a retrouvé, dans le Bourgeois gentilhomme, bien des souvenirs de la Sœur de Rotrou, peut-être une lointaine inspiration tirée du Faux Moscovite

L'esprit de M. Jourdain est obsédé par des idées de gentilhommerie. Les flatteurs, qui vivent à ses dépens, lui ont fait oublier son ancien état de marchand, et ce qui le fâche le plus, c'est que sa femme et sa servante Nicole osent encore le lui rappeler (1).

^ C'est un homme, dit le maître de musique, dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n'applaudit qu'à contre-sens, mais son argent redresse les jugements de son esprit. „ Et quelle vanité de parvenu! H appelle ses valets, pour qu'on les voie et qu'on admire leurs livrées ; il prétend que l'on se pâme devant son haut de chausses de velours rouge et sa camisole de velours vert; on n'a enfin qu'à lui parler de la générosité des hautes classes et de leurs coutumes pour qu'il délie aussitôt les cordons de sa bourse; danse comme un ours et tire de l'epée en aveugle. C'est ainsi qu'il n'a pas un moment de repos et qu'il passe, tout essoufflé, des mains du maître de musique à celles du maître à danser, du maître d'armes, du maître de philosophie, du maître tailleur, qui se l'arrachent comme des chiens feraient avec un os, qui se chamaillent et se battent, n'accordant leurs flûtes que pour l'exploiter tous ensemble. En bon bourgeois, notre sire n'aurait guère les mains percées, mais sa vive préoccupation, c'est qu'on ne le croie pas chiche, et partant ignoble (2), Ainsi on n'a qu'à le prendre par son côté faible (II, 5) :

Garçon tailleur : Mon gentilhomme, donnez, s'il vous plaît, aux garçons quelque chose pour boire.

M. Jourdain : Comment m'appelez-vous ?

Garçon tailleur : Mon gentilhomme.

de Raymond Poisson (1668), qui n'a, à mon sens, aucun rapport, ni direct ni indirect, avec la pièce de Molière; on a même voulu que le poète se souvînt du V* chap. de la II* partie de Don Quichotte, et Cailhava a parlé de certaines Disgrazie d' Arlecchino que nous ne connaissons point.

(1) Qui ne reconnaît à ces traits le père de Ludovico dans les Fiancés de Manzoni ? C'est là une ressemblance qui n'est pas, peut-être, due au hasard.

(2) Ajoutez un autre trait. M. Jourdain a appris comment on reçoit les dames :

M. Jourdain (faisant ses révérences à la marquise Dorimène). Un peu plus

Ioin, madame.

Dorimène. Comment ?

M. Jourdain. Un pas, s'il vous plaît. Dorimène. Quoi donc?

M. Jourdain. Reculez un peu, pour la troisième (révérence), t •

128 L ŒUVRE

Maître Jourdain donne quelque chose pour ce '^ G-entilhomm e „ mais lorsqu'on ajoute ^'Monseigneur,, et ''Votre Grandeur,,, l'ancien marchand ne se sent plus d'aise, et distribue de l'argent de tous les côtés: " s'il va jusqu'à l'Altesse, il aura toute la bourse,,.

Et quel contraste profond entre son caractère et celui de Madame Jourdain et de sa servante Nicole, représentant la famille bourgeoise, modeste et alerte, et le bon sens des gens du peuple! Mais ce n'est pas seulement aux classes moyennes que le poète en veut, aux Grorgibus, et aux Jourdain ; il n'oublie pas non plus cette noblesse légère et vicieuse, sans scrupules, dans la joie de vivre qui l'entraîne, et à côté du bourgeois ridicule, il place le comte Dorante parasite et voleur. Un comte, faites bien attention, et non pas un marquis, comme pour marquer que ce n'est pas des messieurs du bel air qu'il s'agit, de ces muguets à la grande perruque parfumée, chargés de rubans aussi bien que de morgue et d'ignorance. Ce sont là après tout des gentilshommes assez inoffensifs et qui font, comme Figaro le dira plus tard, assez de bien, lorsqu'ils ne font point de mal.

Le comte Dorante a plus de relief; c'est le noble que les vices ont ruiné, et qui vit des vices des autres. Toute cette fierté de race fondée sur l'orgueil, mais soutenue aussi par le courage et par le respect du rang, toute cette fierté, dis-je, qui a transformé parfois des nullités en héros, s'est évanouie devant la misère et Dorante sert de Mercure au bourgeois, endurant patiemment les injures de M""' Jourdain et de Nicole. Quant à la marquise Dorimène, elle ne connaît pas, peut-être, toute l'infamie du rôle que le comte lui fait jouer, mais elle revient trop tranquillement dans la maison dont la maîtresse légitime l'a chassée.

Toute cette satire sociale, c'est le fait du poète, qui ne reconnaît d'autre source que celle de l'observation éclairée par le génie: quant au reste, considérons -le comme une bouffonnerie sur commande ou de la choréographie, ainsi que les scènes des garçons tailleurs qui habillent le bourgeois gentilhomme, en cadence de musique, celle où les cuisiniers apportent les mets en dansant (1) et enfin les cérémonies plus ou moins turques, avec danse, qui formaient, pour le public de Chambord, le clou de la pièce. Ce-

(1) Bourg, gent., II, 5, III, 16.

pendant, même dans ce gros rire, il y a des traits d'un comique plus réfléchi. M. Jourdain reçoit les coups de bâton qu'on lui donne en cadence, comme des marques de grandeur, et reste tellement compris de sa dignité, qu'il parle, lui aussi, en style oriental. " Monsieur, dit-il à Dorante, je vous souhaite et la force des serpents et la prudence des lions „, puis s'adressant à la marquise: "" Madame, je vous souhaite toute l'année votre rosier fleuri „.

La risée est folle, irrésistible : Nicole voit son maître habillé en gentilhomme de cour, marchant avec une gravité qui ajoute au ridicule de son accoutrement, et la brave fille part d'un éclat de rire, sorte d'accès nerveux qui va s'emparer de tout l'auditoire. C'est un " hi, hi, hi! „ qui court à travers plusieurs pages et qui retentit au fond de nos âmes, un " hi, hi, hi ! „ qu'excite encore davantage la mine à la fois sérieuse et étonnée de M. Jourdain:

M. Jourdain : Qu'as-tu à rire ?

Nicole : Hi, hi, hi, hi, hi.

Aillem-s, c'est la logique du maître d'armes, apprenant à son élève " par raison démonstrative „ , comment un poltron, en suivant ses règles, peut tuer un homme de cœur, ce qui n'empêche pas que M. Jourdain ne soit battu par sa servante. C'est ensuite la leçon célèbre d'orthographe et de phonétique: ^ la voix a se forme en ouvrant fort la bouche „ et l'étonnante découverte du héros de la pièce: "par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la prose sans que j'en susse rien „. Que l'on ajoute des antithèses: M™* Jourdain, attristée devant la ruine de sa famille et des scènes d'amour, et de brouilles, sentant le parfum de la jeunesse (1); enfin, pour la bonne bouche, un portrait satirique, de ceux où La Bruyère va exceller (2).

(1) " Lucile et Cléonte ! couple éternellement jeune, d'un dessin un peu effacé, parce que lorsqu'on est jeune et qu'on aime, on n'a pas encore d'autre caractère que cet amour même. , Cfr. Albert Chabbieb, Conférences faites aux matinées classiques du théâtre national de l'Odéon, 1889, p. 85. Cfr. aussi, sur le même sujet et dans le même recueil (p. 217), l'étude de M. Henri de Lapommeraye : * Nous ne sommes plus en face d'un vice, nous sommes en face d'un ridicule. Mais Molière a voulu montrer que les ridicules, comme les vices désagrègent la famille. „

(2) " Damis... ne manqueroit pas de vous exagérer lui-même toutes les pièces du repas qu'il vous donneroit, et de vous faire tomber d'accord de sa haute

ToLDO. L'Œuvi'e de Molière, etc. . 9

130 l'œuvbe

Jourdain rentre dans les coulisses et l'esprit du poète, dans son entrain infatigable, invoque l'art classique, pour enfanter d'autres personnages comiques. Voici Scapin des Fourberies^ descendant du Phormion de Térence et de la comédie italienne (1). Scapin est un maître sublime de ruses, faisant mouvoir tous les ressorts de l'intrigue, dirigeant les assauts contre l'avarice des pères, et dépourvu lui aussi, comme Sbrigani, de tout scrupule moral. Dès les premières scènes, il s'impose, fait la roue et parle du génie qu'il a " reçu du Ciel pour toutes les fabriques de ces gentillesses d'esprit, de ces galanteries ingénieuses à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies „. Il s'amuse de l'embarras et de la peur de ceux qui ont recours à lui, et les contemple du haut de sa supériorité : '^ Vous voilà bien embarrassés pour une bagatelle „ et voyant Octave se sauver à la fausse nouvelle de l'arrivée de son père, il va presque s'écrier, comme le héros de Beaumarchais, qu'il y a peu de maîtres qui soient dignes d'être valets. Scapin n'est pas encore l'intrigant rusé, frappant à toutes les portes, escaladant tout pouvoir ; pour le moment, il endure la domesticité, mais aussitôt que la voix des clubistes résonnera à son oreille, vous le verrez, marcher tout droit à son but, l'air narquois et les yeux pétillants d'esprit.

Si les difficultés s'accumulent, Scapin ne perd pas pour cela la vision nette des choses. Il connaît le cœur humain, lui, il sait, par exemple^ qu'Argante a beau être fâché contre son fils Octave; sa vanité ne sera pas à l'abri des flatteries. Oui, Octave a des torts, mais s'il est beau, s'il est galant, c'est qu'il ressemble à son père : '* il tient cela de vous, d'être aimé de toutes les femmes „ et le bonhomme ne peut s'empêcher de som-ire, pensant, peut-être, qu'il pourrait plaire encore.

L'observation satirique relève les folies bouffonnes ; ^ Jetez les

capacité dans la science des bons morceaux, de vous parler d'un pain de rive à biscan doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent; d'un vin à sève veloutée, armé d'un vert qui n'est point trop commandant, d'un carré de mouton gourmand de persil, d'une longe de veau de rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d'amande; des perdrix relevées d'un fumet surprenant... „ (IV, 1).

(1; On a déjà constaté certains emprunts faits par le poète à une pièce du recueil Scala, Il Capitano, à une scène de VEmilia de Luigi Groto et à l'une des Facétieuses nuits de Straparole (11 n., f. 5).

LE BIBB 131

yeux, dit Scapin à Argante, jetez les yeux sur les détours de la justice; voyez combien d'appels et de degrés de juridiction, combien de procédures embarrassantes, combien d'animaux ravissants par les griffes desquels il vous faudra passer, sergents, procureurs, juges et leui's clercs „. Ne l'a-t-il pas bien connue, notre poète, cette justice, lui qui s'y est frotté en 1645? Ne l'a-t-il pas connue aussi, en sa qualité de fils de Jean Poquelin, vivant au milieu de cette boui'geoisie à laquelle des gens qui l'avaient achetée en gros, la revendaient au détail?

Voyez ces scènes où la nature humaine est peinte de main de maître; Argante en butte à la peur et à l'avarice, qui voudrait persuader l'adroit valet de prendre, sur la galère, la place de son fils, et sortant la bourse et l'empochant ensuite, dans sa distraction intéressée:

Scapin : Où est donc cet argent ?

Gérante : Ne te Fai-je pas donné ?

Scapin : Non, vraiment, vous l'avez remis dans votre poche.

Oéronte : Ah ! c'est la douleur, qui me trouble l'esprit.

Le dénouement final entraîne l'auditoire; Scapin, pour se faire pardonner ses friponneries, se feint mourant et on le transporte sur la scène:

Ahi ! ahi ! Messieurs, vous me voyez... ahi, vous me voyez dans un étrange état. Ahi! Je n'ai pas voulu mourir sans venir demander pardon à toutes les personnes que je puis avoir offensées.

Comment résister à la prière d'un mourant ? Argante et Géronte se sentent émus, essuyent une larme et pardonnent. Effets merveilleux du pardon ! Scapin se sent mieux, ouvre de gran ds yeux et se dresse sur son séant:

Scapin : Ah ! Monsieur, je me sens tout soulagé depuis cette parole. Géronte : Oui, mais je te pardonne à la charge que tu mourras.

En attendant l'heure fatale, l'entreprenant valet s'assied au bout de la table, et l'on peut être sûr qu'à la fin du repas, si l'on doit le transporter chez lui, ce sera plutôt à la suite d'un tom' de Bacchus que du dieu des ténèbres.

C'est un tableau bien vivant de la vie de province que le poète nous présente dans sa Comtesse d'Escarbagnas. Vous la voyez la

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petite ville, endormie dans le calme profond, où tout le monde baille, dans l'attente du dîner et du coucher. Un petit rien intéresse, et la médisance va son train, élevée à la dignité d'institution. On " ramasse „ toutes sortes de contes et de balivernes, et l'arrivée de la Gazette de Hollande est saluée avec enthousiasme. Le voilà, le politicien, assis dans la boutique de l'apothicaire, le journal grand ouvert devant lui. Ne le dérangez pas : il y va du bonheur de l'Europe (1). '^ n sait, dit le vicomte, les secrets du cabinet mieux que ceux qui les font. La politique de l'État lui laisse voir tous ses desseins... Ses intelligences même s'étendent jusques en Afrique et en Asie, et il est informé de tout ce qui s'agite dans le Conseil d'en haut du Prêtre- Jean et du Grrand Mogol „. Mais ce sont les réceptions de la Comtesse qui excitent le plus les fantaisies de ces braves provinciaux, surtout depuis que madame a fait ce voyage de Paris dont elle parle à tout propos, ainsi que le " conte zio „ des Fiancés de Manzoni de celui de Madrid; la comtesse y a connu des personnages illustres, qui ont bien compris à qui ils avaient affaire ; elle a même entrevu la cour et le Prince.

C'est de madame que l'on peut apprendre à régler une maison distinguée: " Que faites-vous donc là, laquais? Est-ce qu'il n'y a pas une antichambre où se tenir pour venir quand on vous appelle? Cela est étrange qu'on ne puisse avoir en province un laquais qui sache son monde! „ Si elle perd patience, elle trouve, sur l'instant, les expressions pittoresques et énergiques de la campagne: "oison bridé, fripon, animal „, voilà pour les laquais; et pour les servantes " butorde, bouvière „ ; le mot " animal „ sert pour les deux genres.

Ce qu'elle aime surtout, c'est l'amplification. Elle dit, par ex.: " Filles, approchez „ et il s'agit de cette pauvre Andrée qui est à la fois, à peu près comme maître Jacques de VAvare^ sa servante, sa cuisinière et sa femme de chambre; tous ses laquais se réduisent à un pauvre petit garçon, et personne n'a jamais vu cet écuyer dont elle parle sans cesse. Les termes qu'elle emploie sont toujours bien choisis : " la garde-robe, la soucoupe „, des nouveautés linguistiques de son temps, mais elle n'a pas oublié pour cela certains mots, comme "grouiller,,, qui ont le goût du terroir, et malgré

(1) On peut lire, pour la représentation fidèle de ces mœurs, Frantz Funck- Brbntano, Figaro et ses devanciers, Paris, Hachette, 1909.

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