LE BIBE
sa splendeiu' princière, elle fait payer à Andrée le verre cassé. Ce qui la choque pai-ticulièrement, la digne comtesse, dans cette détestable province, c'est que l'on n'a pas assez d'égard pour sa
" qualité „ et que l'on oublie souvent que " feu son mari avoit
meute de cMens courants et prenoit la qualité de comte, dans
tous les contrats qu'il passoit „.
Et comme elle s'y connaît dans les cérémonies du grand monde ! Voyez-la avec Julie, la priant de s'asseoir la première:
La comtesse: Madame.
Jtdie : Madame.
La comtesse : Ah ! Madame.
Julie : Ah ! Madame.
La comtesse : Mon Dieu ! Madame...
Et encore une pointe satirique, le petit comte à Técole de M. Robinet, qui lui a fait oublier le français, sans lui apprendre le latin, et le compliment de Julie:
Qui diroit que Madame eût un si grand enfant?
La comtesse : Hélas ! quand je le fis, j'étois si jeune que je me jouois encore avec une poupée.
Enfin l'esquisse d'un autre caractère, d'où va sortir une nombreuse lignée, M. Thibaudier, aussi brutal que Turcaret, qui jure comme un païen et fait résonner bien haut la puissance de l'argent.
Triste pour le souvenir qu'il excite en nous, Le malade imaginaire^ ce chant du cygne, comme on l'a justement appelé, n'est pas pour cela moins égayé de scènes bouffonnes. C'est que l'art a la puissance de ranimer le génie, en l'entourant des fantômes grotesques ou sublimes qui lui font oublier, du moins pour un instant, les misères qui l'accablent. Il y a même, dans cette fantaisie du poète, une sorte de réaction contre la réalité doulom-euse: la maladie pomra le mordre ensuite avec plus d'acharnement, mais pour le moment son esprit l'emporte dans le royaume de la folie, et le grelot du carnaval, qu'il évoque, fait oublier le glas de mort. Le poète a eu recours à la science de son temps, mais la science n'ayant pas répondu à son appel, il peut bien se moquer une fois encore de ces membres de la Faculté, qui ont:
134 L^ŒirVRE
Virtutem ef puissanciam Medicandi, Et occidendi Impune per totam terram.
Peut-être le poète ne se croit-il pas encore si près de sa fin, eï il faut bien qu'il travaille, pour lui, pour sa femme, pour le luxe qu'il aime, pour que ses rivaux se mordent les mains, pour que le Roi, enfin, qui paraît l'oublier pour LuUi, sache que sa muse comique n'a rien perdu de son ancienne vigueur. Et Flore et Pan, exaltent, dans le prologue, les " vastes exploits „ du prince et répètent, peut-être avec un accent de doute:
Ce qu'on fait pour Louis, on ne le perd jamais.
Cette^gaieté nous paraît cependant un peu forcée; le poète désespère de la science plus qu'à l'ordinaire et sa conception de la nature humaine s'est assombrie davantage. Argan, le malade imaginaire, loin d' exciter la compassion de l'auditoire, le choque par son égoïsme ; c'est l'égoïsme du reste de tous les pères de ce théâtre, mais empiré davantage. Si Argan prétend que sa fille épouse un médecin, c'est pour être soigné chez lui, avec plus d'assiduité et à meilleur marché. M. Jourdain prétendait, à son tour, que sa fille, pour l'anoblir, se mariât à un gentilhomme ; Harpagon sacrifiait la sienne, pour le " sans dot „, à un vieillard repoussant, et Orgon, dans l'espérance de gagner le paradis, jetait sa Mariane dans les bras de Tartuffe. Argan est donc méchant ainsi que ses confrères, seulement il s'agit ici d'une victime de la tromperie des autres, trompeur et méchant à son tour et qui n'est pas même entouré d'un cadre de bonnes gens servant de repoussoir et de correctif.
L'égoïsme d' Argan n'est donc qu'ime répétition, et d'autres souvenirs, que le poète tire de ses pièces, sans les renouveler par un souffle de vie nouvelle, témoignent de la faiblesse de sa fantaisie inventive. Il fallait une comédie gaie et son âme était plus sombre que cette nuit, qu'il compare à l'habit de Scaramouche.
Vous souvenez-vous de la scène de V Avare, lorsque Harpagon demande à son fils Cléante s'il voudrait se marier, et qu'il lui décrit, en même temps, les traits de sa belle? (1). Cléante croit