L'oeuvre de P. P. Rubens; histoire et description de ses tableaux et dessins
u milieu du tableau, un jeune esclave, un genou en terre, tient la tête fraîchement tranchée de Cyrus au-dessus d’un bassin de cuivre, richement ciselé. A gauche se trouve la reine, regardant couler le sang de son ennemi. Son vêtement principal, dont l’immense traîne est portée par deux pages, est en soie blanche à revers jaunes ; un vêtement inférieur d’un bleu foncé se montre au-dessous de la jupe relevée ; un long voile noir descend de la tête. La carnation est claire et fraîche, mais moins chaudement éclairée que dans le tableau du Louvre traitant le même sujet. A côté de la reine se tient une dame du palais ; derrière elle, une vieille femme et deux jeunes suivantes, dont l’une porte un petit chien sur le bras. A droite, derrière l’esclave agenouillé, se presse une foule de seigneurs et de guerriers. Parmi eux, on distingue, au premier rang, un personnage coiffé d’un turban et vêtu d’une tunique orientale, violet foncé ; un second, vêtu de rouge et coiffé d’un bonnet de poil hongrois ; un troisième, ayant une plume à son bonnet et habillé de blanc. Près d’eux, un lévrier blanc et roux dont la moitié antérieure du corps est visible. L’esclave tenant la tète est presque nu et de carnation très claire ; il sépare nettement le groupe des femmes de celui des hommes .
Les femmes, à l’exception de la reine, sont sans expression. Cette dernière montre par la crispation de sa main et par la contraction de ses traits que l’horrible spectacle lui répugne. Les hommes n’expriment que la curiosité; à peine si un ou deux d’entre eux paraissent émus ou étonnés. Le groupe des femmes se détache clairement sur un fond obscur et s’illumine de l’éclat des carnations ; celui des hommes, d’une tonalité plus foncée, resplendit de la diaprure de leurs costumes multicolores. Le fond est composé des riches colonnades de la salle et d’un ciel gris bleuâtre que l’on aperçoit à travers les arcades ouvertes. Il n’y a pas d’action, mais les groupes sont disposés avec facilité et élégance. Il règne dans la peinture une variété fort harmonieuse de couleurs et de lumières. Les contours des figures sont nettement tracés et ressortent bien sur le fond. C’est un travail d’élève retouché par le maître; le lévrier, près des seigneurs, est fait par un animalier de son atelier. Somme toute, c’est une toile d’apparat, fort décorative, où le peintre s’est complu à faire figurer, comme spectateurs d’une scène dramatique, une cour orientale, composée d’hommes et de femmes superbes, revêtus de costumes exotiques et éclatants.
Le tableau, gravé par Pontius en i63o, est antérieur à cette époque et date de 1623 environ. Les deux pages qui portent la traîne de Thomyris sont les deux enfants de Rubens; Nicolas, né en 1614, peut avoir neuf ans, Albert, né en 1618, peut en avoir cinq. La petite chienne, portée par une des suivantes, est celle que Rubens peignit dans la Naissance de Louis XIII, tableau de l'Histoire de Marie de Médicis (notre n° y3y) et dont, par l’entremise du peintre, l’infante Isabelle fit cadeau à la Reine-Mère de France en janvier 1622. Thomyris et Cyrus fut donc peint pendant que Rubens travaillait à l'Histoire de Marie de Médicis et sa facture correspond effectivement à celle de la galerie du Luxembourg.
Le tableau provient de la collection de la reine Christine de Suède et fut vendu dans la galerie de cette princesse à 22,25o francs. Au siècle dernier, il appartenait au duc d’Orléans. Dans la première de ces collections, il fut décrit par Jean Michel Bitantinus (112e épigramme de Pinacotheca sive Romana pictnra) ; dans la seconde, il fut décrit par de St-Gelais et gravé par R. de Launay. Il fut acheté par lord Darnley à 1200 guinées. Ce dernier l’exposa en 1822 ; Smith le décrivit en i83o. Cela n’empêcha point le chevalier Alex. Lenoir de mentionner dans la description de sa collection de tableaux, publiée à Berlin en i836, une représentation du même sujet comme l’exemplaire qui avait fait partie de la galerie du duc d’Orléans et de produire de nombreuses
attestations, entre autres celle du roi Louis-Philippe, pour confirmer son dire.
Lord Darnley possède également l’esquisse de ce tableau.
Gravures : V. S. 14, P. Pontius, i63o ; 1 5 , Anonyme (Lépicié), Gasp. Duchange exc. ; 16, Anonyme, attribuée à P. Pontius (D’une dimension double de celle du n° 14 ; on ne connait que la moitié de cette gravure qui devait se composer de deux feuilles); 17, Anonyme; 18, Ragot; 19, Anonyme; 20, R. de Launay (pour la galerie d’Orléans) ; 20BIS, Thomas Dick. Toutes ces gravures sont copiées d’après celles de Pontius, excepté celle de de Launay, qui est faite d’après le tableau.
La gravure de Pontius présente des différences notables avec le tableau. Dans l’estampe, Thomyris est debout sur une estrade élevée de deux marches ; la dame qui se trouve à côté d’elle porte un très haut bonnet à ailes ; un chien vient lécher le vase dans lequel coule le sang de Cyrus ; dans le fond, il y a une balustrade, une arcade ouverte et un œil-de-bœuf. Dans le tableau, la reine se trouve de plain-pied, sa suivante porte une coiffure basse ; le chien près du vase, la balustrade, l’arcade et l’œil-de-bœuf manquent.
Le musée de Weimar possède le dessin fait pour la gravure de Pontius par un disciple de Rubens et retouché par ce dernier. Ce dessin provient de la collection du roi Guillaume I des Pays-Bas.
En i83o, il se trouvait dans la collection de Thomas Lawrence un dessin de cette composition fait au bistre mêlé de plusieurs couleurs et rehaussé de blanc. Il fut adjugé dans la vente Crozat (Paris, 1741) pour 173 livres, et à la vente Mariette (Paris, 1775) pour 1201 livres 1 sou, à Basan (1).
Voir planche 252.
7911. FIGURE DE FEMME, PROBABLEMENT UNE ÉTUDE ACHEVÉE POUR LA REINE THOMYRIS.
Panneau. H. 71, L. 5i.
e tableau représente une jeune femme de blanche carnation, à chevelure blonde, vue de trois-quarts, les yeux baissés, un diadème d’or enrichi d’un gros rubis dans les cheveux et un ornement composé d’or et de pierreries d’un éclat inaccoutumé sur la poitrine. Elle porte un corsage
(1) Mariette: Abecedario. V, 1 1 7.
de satin blanc, une ceinture d’or et de pierreries ; un manteau de soie bleue couvre en partie les épaules.
Collection Pasquier (Rouen, 1756) ; collection duc de Praslin (Paris, 1793), 1001 francs ; collection Robit (Paris, 1801), i5oo francs ; collection sir Simon Clarke (Londres, 1840), 2g5 guinées, à M. Brown (1).