JUSTE LIPSE ET SES ÉLÈVES (les quatre philosophes
Florence. Galerie Pitti, 85.
Panneau. H. i63, L. 1 38.
utour d’une table, recouverte d’un tapis persan rouge et noir, à large frange, sont assis trois personnages. Celui du milieu est Juste Lipse qui explique un auteur. Il est vu de face ; il rappelle le portrait que le musée Plantin-Moretus possède de lui et qui fut fait par Rubens, entre 1612 et 1616. Il porte un col tuyauté et une large pelisse ; d’une main, il indique sur le livre ouvert devant lui le passage qu’il explique ; de l’autre, qui est un peu levée, il fait le geste du professeur parlant à son auditoire. A sa gauche est assis un jeune homme feuilletant un livre et écoutant le maître. Ce n’est pas Grotius, comme on dit communément, mais probablement Jean Woverius. Il est vu de profil et a une belle tête, traitée d’après nature dans une gamme blonde et chaude; il porte un col blanc et un habit noir; un grand chien pose la patte sur son genou. C’est un portrait superbe, identique au petit portrait de la galerie du duc d’Arenberg, mais en proportion agrandie. A la droite de de Juste Lipse est assis Philippe Rubens, vu de trois quarts; ses cheveux noirs sont bouclés, il porte une fraise à double rangée. Comme un élève absorbé dans la méditation de ce qu’il entend, il lève la plume jusqu’à la
U) Cruzada Villaamil: Rubens diplomatico espanol. 93-95, 336. (2) L'Art. 3 mars 1878. P. 206.
hauteur du menton. Le portrait est tracé énergiquement et plus largement que le précédent. Pierre-Paul Rubens est le quatrième personnage. Il ne s’est pas rangé parmi les disciples du célèbre professeur, il assiste à la leçon comme un profane. 11 est jeune encore, sa figure est douce et élégante, sans avoir la beauté supérieure du portrait au chapeau ; moustache blonde, barbe lisse au menton et bien fournie sur les joues, front dénudé jusque sur le milieu de la tète. Il est drapé dans son manteau et appuie le dos de la main sur la hanche. Sur la table se trouve un encrier, des plumes et deux gros livres. Dans le fond, à droite, une colonne et un pan de mur avec une niche dans laquelle est placé un buste de Sénèque, reproduit plus d’un fois par Rubens. Devant ce buste, une fiole remplie d’eau, dans laquelle trempent quatre tulipes. A gauche, une échappée de vue sur la campagne et un rideau rouge. La vue sur la campagne est la même que celle que nous montre un des petits paysages (V. S. 531 2 ) gravés par Schelte a Bolswert.
C’est une pièce splendide de tous points, belle lumière, coloration chaude, touches moelleuses, harmonie admirable : un des purs chefs-d’œuvre du maître.
Nous connaissons avec certitude trois des personnages. Le quatrième, comme nous le disions, est très probablement Jean Woverius, quoiqu’il y ait une différence entre ce portrait et celui du même personnage peint par Van Dyck. Woverius se trouvait en Italie avec les deux frères Rubens. Il était très lié avec Philippe et était devenu également l’ami de Pierre-Paul qui lui dédia la première planche gravée d’après un de ses tableaux, la grande Judith. Nous savons que Philippe Rubens et Jean Woverius étaient les deux disciples de prédilection de Juste Lipse. Quoi de plus naturel pour eux que de se faire peindre avec le professeur bien aimé ? Philippe et Pierre-Paul Rubens rencontrèrent Jean Woverius au mois de juillet 1602 à Vérone (1). Leur présence simultanée dans cette ville est attestée par une lettre de Philippe Rubens, écrite de Padoue le 26 juin 1602, et par l’inscription de la gravure de Judith et Holopherne par Galle. Dans cette inscription, R.ubens rappelle qu’il a promis à Woverius, lorsqu’ils étaient à Vérone, de lui dédier l’estampe du premier de ses tableaux qui serait gravé sur cuivre (Voir notre n° 125). C’est probablement à cette occasion que fut fait le tableau.
En i6o5, Jean Woverius dédia à Juste Lipse la gravure du portrait du professeur, faite par Pierre De Jode d’après un tableau d’Abraham Janssens.
(1) PHILIPPUS RUBENIUS : 5. Asterii Episcopi Amaseae Homiliae. etc. P. 252. —
CH. RUELENS : La Correspondance de Rubens. I, 53.