‹ L'œuvre de P. P. Rubens; histoire et description de ses tableaux et dessins (volume 2)Chapitre 36 sur 302 · L’ABONDANCE · texte numérisé non relu

L’ABONDANCE

Gravé par J. Bte. MICHEL.

Pl. 261

les nuages moutonneux qui s’y dessinent, le léger tissu qui flotte sur les épaules de la déesse, tout cela forme un morceau de lumière suave et brillante, en harmonie avec la figure séduisante de la déesse de l’amour ; c’est une partie où tout parle de paix et de bonheur. La figure dramatique de la Patrie à gauche et les ardeurs rousses, à droite, font bien sentir l’horreur qu’inspire la Guerre.

Le peintre a obtenu un grand effet par le contraste saisissant entre la vie calme et belle, telle qu’elle pourrait être, et le chaos engendré par la Guerre. C’est une admirable allégorie, exprimant, sans affectation aucune, une idée fortement conçue. C’est de plus un chef-d’œuvre de lumière et de couleur.

Ce superbe tableau, entièrement peint de la main du maitre, fut fait vers i638. Il avait été commandé, probablement pour le duc de Toscane, par Josse Suttermans, le peintre Anversois, établi à Florence. Une lettre de Rubens à ce dernier, par laquelle il donne quittance d’une somme de 142 florins et 14 sous qui restaient à payer et fournit l’explication des figures allégoriques, nous a été conservée. Elle est datée du 12 mars i638 et est ainsi conçue : J’espère que vous aurez reçu la mienne après la date de votre dernière du 10 février, par laquelle j’accusai réception de la tragédie et vous remerciai de cette attention.

« Je dois vous dire que le seigneur Schutter est venu me trouver aujourd’hui chez moi et m’a compté 142 florins et 14 sous pour reste de l’entier paiement du tableau que j’ai fait par votre ordre et pour votre service. J’ai donné quittance de cette somme au sieur Schutter. J’ai pris des informations auprès du signor Annoni pour pouvoir en parler avec certitude. Celui-ci m’a dit qu’il a envoyé la caisse avec le tableau, il y a trois semaines, jusqu’à Lille, d’où il continuera son chemin vers l’Italie. Plaise au Ciel de vous le faire parvenir en peu de temps, comme je l’espère, parce que les routes de l’Allemagne, après la prise de Hanau et la défaite de Weimar seront embarrassées de beaucoup d’obstacles. Quant au sujet de la peinture, il est très clair, de sorte qu’avec le peu que je vous en ai écrit dès le principe le reste s’expliquera à vos yeux si judicieux, mieux sans doute que par ma description. Toutefois, pour vous obéir, je vous donnerai quelques mots d’explication. La principale figure est Mars qui, sortant du temple ouvert de Janus (lequel en temps de paix, selon la coutume romaine, était fermé), marche avec son bouclier et son épée ensanglantée et menace le peuple de quelque grand malheur. Il se soucie peu de Vénus, sa bien-aimée, qui, accompagnée d’amours, s’efforce par ses caresses et baisers de le retenir.

« De l’autre côté Mars, est tiré en avant par la furie Alecto qui tient une torche à la main. Des monstres sont à côté d’eux qui signifient la Peste et la Famine, compagnes inséparables de la guerre. Par terre git sur la face une femme avec un luth brisé, qui indique l’Harmonie incompatible avec la discorde de la guerre, ainsi qu’une mère avec un enfant dans les bras, pour montrer que la Fécondité, la Maternité et la Charité sont contrecarrées par la guerre qui détruit toutes choses. Il y a là de plus un architecte renversé avec ses instruments en main, signifiant que ce qui en temps de paix se fabrique pour la commodité et l’ornement de la cité, tourne en ruine et est jeté par terre par la violence des armes. Je crois, si je me rappelle bien, que vous trouverez encore par terre, sous les pieds de Mars, un livre et quelques dessins sur un papier, pour désigner qu’il foule aux pieds les poésies et d’autres choses galantes. Là doit être de plus un faisceau dénoué de flèches ou de javelots, qui réunis formaient l’emblème de la Concorde, ainsi qu’un lacet qui les tenait ensemble. Il y a encore un caducée et une branche d’olivier, symboles de la Paix, qui sont jetés de côté. Cette femme en deuil vêtue de noir, avec son voile déchiré, dépouillée de toutes ses joies et de ses ornements est la malheureuse Europe qui déjà, pendant de si longues années, souffre les rapines, les outrages et les misères qui sont nuisibles à chacun au-delà de toute expression. Son attribut est le globe soutenu par un angelet ou génie, avec la croix au sommet, qui dénote le monde chrétien.

« Voilà ce que je puis vous dire et je crois que c’en est trop, parce qu’avec votre sagacité vous l’auriez facilement deviné. N’ayant plus rien pour vous entretenir ou vous ennuyer, je me recommande de tout cœur à votre bonne grâce et reste toujours

Anvers, le 12 mars i638.

« P. S. Je crains que le tableau, restant si longtemps collé dans la caisse, les couleurs pourraient bien souffrir un peu, spécialement les carnations, et que les blancs pourraient jaunir légèrement. Mais, comme vous êtes un si grand homme dans notre profession, vous y remédierez facilement en l’exposant au soleil et en l’y laissant avec des intervalles. Si c’est nécessaire, vous pourriez bien, ce que je vous permets volontiers, y mettre la main et le retoucher là où le contretemps ou ma négligence l’aura rendu nécessaire. — Sur quoi je vous salue de nouveau (1). «

(1) BALDINUCCI : Notifie de professori del disegno, XII, 44; BOTTARI : Raccolta di Lettcre sulla Pittura. III, 525 ; AD. ROSENBERG : Rubensbriefe. P. 2 1 3 .

Le tableau fut transporté à Paris à la fin du siècle dernier et figurait au musée Napoléon sous le n° 6o5.

Gravures: V. S. i56, Ferd. Gregorj, 1771; i57, Duclos; i57bis , L. Paradisi (L’épreuve du musée Teyler est avant la lettre, le nom d’Asioli y est inscrit au crayon ; les épreuves avec la lettre portent le nom de L. Paradisi ; Voorhelm Schneevoogt a imprimé le premier des deux noms). Fables 12, J. J. Avril (Titre : Mars va à la guerre).

Voir planche 264.

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