LA SOCIÉTÉ ÉLÉGANTE
(Le Jardin d’Amour).
Madrid. Musée, 1611.
lusieurs belles dames et galants seigneurs, portant le costume du temps de Rubens, et représentés de grandeur demi-nature, sont réunis dans un jardin, aux abords d’une belle maison de campagne. A gauche, on voit un couple, debout, dont le cavalier a passé le bras autour de la taille de sa belle ; un Cupidon ailé pousse la dame en avant. Suit, en allant de gauche à droite, un couple assis par terre ; l’amant fait des efforts pour convaincre la dame de son amour ; elle, la tête appuyée sur un bras, la main sur un genou du cavalier, l’écoute toute pensive. Puis, un groupe de trois femmes assises en triangle, accompagnées chacune d’un Cupidon. Plus à droite encore, un homme tenant une guitare et regardant de travers une dame, qui s’approche du groupe de ses amies assises ; une de ces dernières la prend par la manche, comme pour l’inviter à s’asseoir. Enfin vient une dame, tenant un éventail de plumes à la main, suivie d’un cavalier qui descend les degrés d’un escalier et porte un large manteau rouge soulevé par son épée. Dans le fond, au milieu, un portique, sous les arcades duquel est
une fontaine formée par les trois Grâces qui se tiennent entrelacées. Autour de cette fontaine, deux couples amoureux et deux femmes. A droite, une statue de Vénus accroupie sur un dauphin et lançant l’eau par ses mamelles. Près de cette fontaine voltigent deux amours, l’un portant des fleurs, l’autre tenant un arc. Dans le haut des airs, un Cupidon, portant une torche allumée et une couronne de roses. A gauche, trois autres amours, dont l’un tient deux pigeons par un ruban.
C’est une composition enchanteresse sous tous les rapports. Le coloris en est splendide. La première femme à gauche porte une robe de velours noir, la seconde un vêtement noir et au-dessus de celui-ci une robe rouge ; la troisième est habillée de jaune à reflets mauves ; la quatrième de vert ; la cinquième de jaune ; la sixième de bleu ; la septième de blanc. La lumière qui frappe les groupes a un éclat tempéré qui devient plus vaporeux dans le haut du tableau, où les lumières et les ombres s’imprègnent les unes des autres. Cette clarté doucement ouatée semble étendre sur la scène une gaze qui amortit le brillant, adoucit les couleurs et les formes, noie toutes les teintes si variées, si finement nuancées dans une atmosphère voluptueuse. On croit voir un de ces crépuscules d’un beau jour d’été, où l’amour est répandu par les parfums de l’air, par les mystères du demi-jour, par tout le bien-être qui inonde la terre. Il y a dans la manière dont ces charmes sont rendus des secrets de transition, des prodiges d’harmonie, des jeux de nuances sans nombre et sans pareil. Tous les corps ont la grâce de la jeunesse et l’ampleur d’une brillante santé. Les cheveux, allant du blond doré au brun châtain, sont coiffés en touffes frisottées ; les vêtements sont riches ; les attitudes sont pleines d’élégance ; les groupes variés et bien liés. Les cavaliers passionnés, les dames calmes et heureuses ont de beaux gestes, de belles attitudes ; chez tous l’amour est un sentiment qui embellit le corps en élevant l’âme ; la distinction innée, la richesse des vêtements, la beauté des traits sont rehaussées par la grâce des sentiments. Et ainsi les lieux enchanteurs, les beaux couples amoureux, les Cupidons volant dans les airs, les statues sous les frais ombrages des portiques et des bosquets, l’eau ruisselant doucement dans les bassins de marbre, tout chante le poème de l’amour, tout séduit, tout dit combien il est heureux d’être beau et de ne vivre que pour aimer.
Le tableau, de même que le suivant, nous semble représenter des membres de la famille de Rubens. On reconnaît en celui de Madrid Hélène Fourment dans la femme du premier plan qui appuie le coude sur le genou de son cavalier ; la dame assise, ayant deux amours voltigeant près de sa tête et