LE MARTYRE DE SAINT LIÉVIN
Bruxelles. Muse'e, 41 1.
Toile. H. 450, L. 335.
e saint évêque est à genoux, par terre, à gauche ; il porte l’aube blanche et une chasuble richement travaillée d’or, sur fond rouge, et ornée d’une large bordure, dans laquelle différents sujets sont brodés. Ses cheveux sont grisonnants, sa face livide, ses yeux ensanglantés. Il a les bras étendus et les regards levés au ciel avec une expression de souffrance violente. Un bourreau, coiffé d’un bonnet rouge et couvert d’un vêtement sombre, se trouve derrière lui tenant dans ses deux mains sanglantes les tenailles avec lesquelles il vient d’arracher la langue du martyr. Il la présente à un chien qui se dresse pour la prendre. Un jeune garçon montre à un second chien le lambeau de chair sanglante. Deux autres bourreaux ont saisi St. Liévin. Le premier, que l’on voit de dos, a le torse nu et porte une culotte bleue ; d’une main, il empoigne le saint par la barbe; de l’autre, il tient un fer à marquer, emmanché d’un long bâton. L’autre bourreau étreint avec fureur le martyr par le milieu du corps et par l’épaule. Il tient un couteau entre les dents et porte un vêtement rouge. Deux petits anges descendent du ciel portant la palme et la couronne ; c’est vers eux que St. Liévin dirige ses regards. Derrière le groupe du premier plan, un autre drame se joue. Deux grands anges paraissent dans le ciel armés de foudres qu’ils s’apprêtent à lancer sur les bourreaux. Ceux-ci s’aperçoivent du danger et sont frappés d’épouvante. Le cheval d’un officier se cabre et jette son cavalier par terre. Un soldat, coiffé d’un casque, et un autre, portant une lance,
voient les anges vengeurs et lèvent les yeux d’un air d’angoisse extrême. Là tête d’un second cheval, ainsi que la tête et le bras d’un homme éperdu se voient au troisième plan. A l’extrême gauche, un homme se protège la tête des mains. A l’extrême droite, au premier plan, un soldat portant une cuirasse s’enfuit épouvanté, retournant la tête vers l’apparition céleste, une de ses mains étendues comme pour se protéger contre le danger, de l’autre tenant sa grande lance. A l’arrière-plan de ce côté, on voit encore fuir un homme au buste nu. Le fond est formé par un ciel brouillé de nuages blanchâtres; les anges paraissent dans des nuées ardentes ; à droite, un bout de paysage et un horizon ensoleillé ; à gauche, un gros arbre.
Le tableau se décompose en deux parties distinctes. Sur le devant, la scène de cruauté féroce ; au second plan, celle de peur panique. Dans l’une et l’autre, des sentiments violents sont exprimés avec une rare énergie et une grande force dramatique. Le fuyard du premier plan unit les deux épisodes. Ce spectacle de cruauté et d’épouvante, Rubens l’a inondé de la lumière la plus claire, la plus riante. Ici, comme dans le Massacre des Innocents , datant de la même époque, il a voulu tempérer l’horreur de l’action par les charmes du ton. Il a mis une évidente recherche de formes gracieuses dans la représentation de cette scène tragique : le cheval qui se cabre, les chiens qui s’élancent, la tache rouge du bonnet élégant du bourreau, le beau geste du soldat qui
s’enfuit et du bourreau qui tient le saint par la barbe, les anges voltigeant
joyeusement dans le ciel, la lumière qui inonde le paysage du fond : tout cela est joyeusement animé, vivant, pétillant et fait contraste avec l’angoisse et la souffrance des personnages. Que l’on songe ce que serait devenue cette scène sous le pinceau d’un maître espagnol, et l’on se fera une idée de la
manière dont Rubens, par la légèreté de sa touche et par le ruissellement
de la lumière, sait faire oublier en partie l’horreur du spectacle, sans en diminuer la force dramatique.
Le tableau date de i635 environ. Les figures du premier plan : les trois bourreaux, le martyr et le soldat fuyant, solidement peints, sont de la main de Rubens ; le second plan et la partie supérieure, plus vaporeux, sont peints par un collaborateur, probablement Théodore Van Thulden, et retouchés par le maître. Les animaux semblent être de Paul De Vos.
Le tableau fut peint pour le maître autel de l’église des Jésuites de Gand, et y resta jusqu’à la suppression de l’ordre. Dans la vente des œuvres d’art provenant des églises des Jésuites, il fut acheté, le 5 mai 1777, pour le compte de Louis XVI, roi de France, par M. Pallier, marchand français,