‹ L'œuvre de P. P. Rubens; histoire et description de ses tableaux et dessins (volume 3)Chapitre 8 sur 249 · LA PÊCHE MIRACULEUSE · texte numérisé non relu

LA PÊCHE MIRACULEUSE

Gravé par SCHELTE A BOLSWERT.

Pl. 84

A l’extrême gauche, sur une tribune, deux musiciens et deux chanteurs ; aux pieds d’Hérode, un chien ; sur la table, un homard et du pain ; dans le fond, la paroi de la salle en pierre grise et une arcade donnant vue sur un ciel couvert.

Le mouvement qui entraîne les convives à regarder l’épouvantable spectacle est admirable d’unité et de variété. Ils forment de beaux groupes et prennent des attitudes différentes d’après le caractère de chacun d’eux. Les figures accessoires ne sont pas moins remarquables, le nègre surtout est d’une extrême délicatesse de facture. Seule la Salomé détonne quelque peu par la longueur anormale de son cou et la rigidité de sa pose.

L’ouvrage est un des tableaux de chevalet les plus remarquables que Rubens ait produit. La figure d’Hérode est sans contredit la plus dramatique, la plus Shakespearienne des conceptions de. Rubens. Ce roi au regard vitrifié, à la mine pâle et défaite, aux sourcils contractés, à l’attitude sombre et rêveur, à côté de cette courtisane grasse et enjouée, badinant avec le crime et confirmant la maxime du moraliste disant que la volupté rend sanguinaire, forme le contraste le plus saisissant que Rubens ait jamais rendu.

La gradation des lumières et des tons est magistralement exécutée. La scène du côté d’Hérode est éclairée d’un jour calme, mais rompu par le dais, Salomé se trouve dans la pleine et brillante lumière du premier plan ; les figures des convives, à gauche, reculent légèrement dans la clarté abondante du plein jour.

La figure d’Hérode a la teinte plus sombre qui convient à sa place et à l’état de son âme. Hérodiade, Salomé et le convive qui se dresse, sont peints d’une pâte émaillée, éclatante de blancheur. Les convives à gauche sont traités d’une manière plus vaporeuse, leurs têtes sont excutées par petits coups de pinceau posés avec une admirable sûreté de main.

Le tableau est une de ces peintures peu nombreuses, aux qualités exceptionnelles, s’élevant au-dessus du niveau des œuvres ordinaires de Rubens, s’éloignant, par les caractères de leur facture, de la masse des créations du maître. Ces qualités extraordinaires assignent au tableau un rang élevé et distinct, elles étonnent le gros public et déroutent les critiques, mais ne sauraient nous empêcher de reconnaître la rare valeur de ce chef-d’œuvre.

La couleur est d’une fraîcheur, d’un éclat merveilleux. Au premier coup d’œil le tableau surprend par sa tonalité claire ; on le croirait peint d’hier. Nous avons la conviction que, au sortir de la main de Rubens, ses œuvres avaient cette éblouissante blancheur, cette splendeur radieuse du coloris.

Le maître prêta ses propres traits à Hérode, ceux d’Hélène Fourment à Hérodiade, sans s’attacher scrupuleusement à conserver une parfaite ressemblance. La figure d’Hérodiade se rapproche sensiblement de celle d’Hélène Fourment se promenant avec Rubens (Munich, Pinacothèque, 798). L’enfant jouant avec le singe et l’enfant qu’Hélène Fourment tient sur les genoux dans son portrait à la Pinacothèque de Munich (n° 797), présentent également des ressemblances.

Le propriétaire du tableau est d’opinion que Rubens a représenté plusieurs des convives sous les traits des peintres italiens les plus célèbres : le Titien, le Tintoret, Raphaël, Palma le vieux et Vasari. Il est de fait que les têtes de plusieurs de ces artistes, particulièrement celles du Titien et du Tintoret, se rapprochent assez sensiblement de celles des convives d’Hérode pour donner de la consistance à cette hypothèse. Il est tout aussi certain que quelques-unes de ces physionomies ne se rencontrent point parmi les modèles ordinaires de Rubens.

Par contre, certains personnages de ce tableau présentent une analogie évidente avec ceux du Christ chez Simon le Pharisien (Musée de l’Ermitage, à St. Pétersbourg, 543), dont nous parlerons plus loin. L’homme imberbe au double menton, la tête couverte d’un capuchon, assis à côté d’Hérodiade, le personnage barbu, coiffé d’un bonnet au bord de fourrure, se retrouvent parmi les convives du Pharisien. La Salomé ressemble à la pécheresse ; la servante qui dans notre tableau tient un plat, ressemble à celle qui porte un panier de vaisselle sur la tête, dans le tableau de St. Pétersbourg. Dans l’un et dans l’autre, on retrouve l’homme au crâne chauve, le nègre et le chien. Le groupement même des convives, où le haut bout de la table est occupé, par le personnage principal, et le bas bout par une figure mouvementée, est sensiblement le même. Comme le tableau de St. Pétersbourg, précède dans l’ordre du temps, le Banquet d’Hérode, Rubens s’est souvenu, en créant le dernier, de son œuvre antérieure.

Dans l’une et dans l’autre composition, il s’est évidemment inspiré jusqu’à un certain point des banquets de Paul Véronèse. Cependant, entre les scènes similaires du maître italien et du maître flamand, les différences sont plus frappantes que les affinités. Le Véronèse ne songe qu’à peindre des festins où la joie et le luxe régnent, où les corps superbes et la riche architecture s’étalent à l’aise. Rubens introduit dans ses banquets l’élément dramatique et l’y fait prédominer souverainement ; il ne peint pas seulement les corps des assistants, il interprète leurs passions et nous permet de lire jusqu’au fond de leur âme agitée.

Nous ne saurions passer sous silence les points d’analogie que présente le Banquet d’Hérode avec un des volets de Y Ensevelissement du Christ par Quentin Massys, au Musée d’Anvers. Dans les deux œuvres, Salomé tenant le plat, se trouve sur le devant du tableau, quatre musiciens sont installés sur une tribune; dans l’œuvre du vieux maître anversois, Hérodiade touche la tête de St. Jean avec son couteau et, à côté de Salomé, on voit un enfant avec un petit chien.

Le tableau est entièrement de la main du maître et doit dater de ses dernières années, i638 à 1640, lorsque la goutte le forçait à exécuter ses créations les plus grandioses sur des tableaux de dimensions réduites.

Dans sa Teutsche Academie, Sandrart dit : « De Rubens je possède également une Hérodiade avec sa fille qui, dans un plat, présente la tète de St. Jean-Baptiste à son père. Cet ouvrage étant hautement loué par tous les amateurs, je l’ai acquis dans le cabinet de Milich et je l’ai placé parmi mes autres raretés (1). « Le cabinet de Milich appartenait à un riche particulier de Nuremberg ; Sandrart donna au tableau une place dans sa collection de raretés : ces deux faits permettent de conclure que l’œuvre était de modestes dimensions. Il est fort probable que c’était le présent tableau. Longtemps nous le perdons de vue. Dans un article paru en même temps que la gravure sur bois du Banquet d’Hérode, dans Ylllustrirte Zeitung du 22 mai 1886, M. Linde nous apprend que le tableau a appartenu, dans les derniers temps, à une compagnie qui l’a exposé dans les principales villes des États-Unis de l’Amérique. En i885, le propriétaire actuel l’acheta d’un des membres de cette association.

Il existe des répétitions de ce tableau de différents formats. Le musée d’Aalborg en Danemarck possède une assez faible copie (N° 43. H. 172, L. 2 37) achetée 200 écus, en 1760. Ce tableau s’est trouvé longtemps au musée de Copenhague. Il en a été écarté à cause de son insignifiance. Il figurait probablement dans la vente J. Siebrecht (Anvers, 1754). Le catalogue de cette vente l’appelle « un morceau capital de belle ordonnance, représentant Hérodiade qui, dans un plat apporte la tête de St. Jean-Baptiste à Hérode assis à table. » Il fut adjugé à 170 florins ; les dimensions n’en sont pas indiquées (2).

(1) Auch hab ich von ihm eine Herodias mit ihrer Tochter, die das Haupt Johannis des Taüffers in einer Schüszel den Vatter fürtràgt, welches Werk, weil es von den gesamten Liebhabern also gerühmet worden, hab ich es aus den Milichischen Cabinet erkauft, und unter meine andere rare Stücke gestellet. SANDRART: Teutsche Academie, 1675. II, 293.

(2) Catalogus G. Hoet en T erwesten. III, 89.

Dans la vente de Jacques de Wit (Anvers, i;55), un tableau de l’école de Rubens traitant le même sujet, haut 189, large 25o centimètres, fut vendu à Balguenie, au prix de 68 florins.

Une copie (H. i5y, L. 187 centimètres) attribuée à Van Hoeck fut vendue dans le cabinet Hazard (Paris, 1812), 120 francs.

Le musée de Besançon (n° 2gg) possède une copie sur cuivre (H. 72, L. g6). Une seconde copie (H. 112, L. 17g) appartient à M. Brader à Borghorst.

Smith signale un second exemplaire du Banquet ci’ H érode (Toile. H. 207, L. 268) appartenant, en 1842, à lord Omelie qui l’avait acheté à Naples. Dans ce tableau, trois des convives assis au bout de la table et les musiciens sur la tribune manquent ; l’architecture diffère également. « La peinture, dit notre auteur, présente un coloris splendide, un dessin correct et des expressions énergiques ; dans l’exécution, Rubens a montré la dextérité qui le distingue à un si haut degré. Néanmoins malgré ces signes caractéristiques de la main et de l’esprit du maître, il y a lieu de croire que l’œuvre n’est pas entièrement de Rubens, spécialement dans les teintes de la carnation des femmes qui manquent de fraîcheur et de transparence. « (1)

Le tableau passa de lord Cjmelie à lady Élisabeth Pringle, qui l’exposa, en 1878, dans Y Exhibition of works by old masters. Il appartient actuellement au major Baillie Hamilton à Langton House, Durse, Berwickshire, Écosse. Le catalogue de l’exposition de 1878 donne ses dimensions avec une différence assez considérable de celles fournies par Smith. (PI. 203, L. 3x8.)

Monsieur le marquis de St. Seine, à Dijon, possède un second exemplaire de cette composition réduite (Toile H. 210, L. 276).

Dans la vente Stier d’Aertselaer (Anvers, 27 août 1817), on vendit un tableau attribué à J. van Harp d’après P. -P. Rubens, peint sur panneau, haut 27 pouces (71 centimètres), large 3g pouces (102 centimètres), intitulé la Fille d’ H érode présente la tête de St. Jean-Baptiste au festin d’ H érode. Le catalogue en dit : « Tableau d’un ton clair et brillant ; la touche en est si franche que les connaisseurs sont quelquefois tentés de le regarder comme original. Ce sujet est gravé par Schelte a Bolswert. -> Le tableau en question fut adjugé à Coor, pour la somme de 102 florins.

Il figure actuellement au Metropolitan Muséum of art (n° 164) à New-York, sous le nom de Gérard Van Herp. Comme dans la toile du Major Baillie Hamilton, les trois convives à gauche manquent.

(1) SMITH : Catalogue. IX, 229.

Gravé par un Anonyme.

Gravures: V. S. 170, S. a Bolswert ; 171, Aubertus Clouet ; 172, François Ragot ; 173, Anonyme (N. Visscher exc.) ; 174, Anonyme (Froment exc.) ; 175, Anonyme ; 176, Basan. Non décrit : Kaeseberg et Oertel, gravure sur bois, parue dans Vlllustrirte Zeitung de Leipzig du 22 mai 1886.

Sauf de minimes variantes la gravure de Bolswert est conforme à la peinture originale. La différence la plus saillante consiste dans la manière dont les lances des soldats près d’Hérodiade sont placées dans l’estampe et dans la peinture. Cette dernière en montre deux, la première trois. La gravure de Clouet est entièrement semblable à celle de Bolswert.

Dans l’estampe publiée par N. Visscher, la composition a été écourtée sur les deux côtés. Les deux musiciens debout sur la tribune ont été retranchés.

Dans celle de Basan, les musiciens et les convives placés sous la tribune manquent. L’estampe est probablement faite d’après le tableau du major Baillie Hamilton ou de marquis de St. Seine. Cette hypothèse gagnerait en vraisemblance, si les convives supprimés à gauche ne sont pas au nombre de deux, comme le dit Voorhelm-Schneevoogt, mais au nombre de trois, comme nous le supposons.

Photographie : Teich-Hanfstaengl.

Le musée de Weimar possède un dessin conforme au tableau. Cette pièce, faussement attribuée à Rubens, a fait partie de la collection de sir Thomas Lawrence et de celle de Crozat. Dans la vente de cette dernière (Paris, 1741), elle fut adjugée à 48 livres.

Ce dessin a été photographié par A. Braun.

Voir planche 83.

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