L’ADORATION DES ROIS
Muse'e d’Anvers, 98.
Panneau. H. 447, L. 235.
a scène se passe dans une étable entièrement ouverte. De cette bâtisse on ne voit qu’une partie du toit, portant d’un côté sur de grossières pièces de bois bruni, de l’autre sur une colonne corinthienne et un pilastre, tous deux en marbre et faisant partie d’une ruine. On ne peut se figurer ce réduit que comme un appentis où le bétail s’abritait la nuit.
Sur le devant, à droite, la Vierge est debout, tenant des deux mains l’enfant qui se soulève sur son séant dans la crèche, en regardant celui des trois rois qui est agenouillé près de lui. Marie porte une robe rouge recouverte en partie par une draperie bleue. C’est une femme robuste et belle, heureuse des hommages rendus à son fils. A côté d’elle, contre le cadre, St. Joseph dans le rôle de figurant effacé que Rubens lui assigne d’ordinaire.
Au milieu du tableau, l’un des trois rois est agenouillé sur un coussin
rose. Il est vêtu d’une aube en toile fine et d’une espèce de dalmatique en
brocard d’or, richement ornée de pierreries et d’hermine. Il tient un encensoir et replie la main droite sur la poitrine. Sa tête auguste, aux longs cheveux et à la barbe grisonnante, est inclinée vers le divin enfant. Son geste et ses traits expriment la plus profonde vénération. Un petit page, dont on ne voit que la tête et l’épaule, est agenouillé à côté de son maître.
Debout immédiatement derrière lui, l’une main sur la hanche et tenant de l’autre une coupe d’or remplie de myrrhe, se trouve le roi nègre, coiffé d’un turban bleu à broderies coloriées, portant des pendants de pierres précieuses aux oreilles, une tunique vert de bronze et un surtout doublé de fourrures. Une écharpe blanche lui ceint les reins ; il est chaussé de bottes en cuir
brun et jette sur le groupe de la Vierge et de l’enfant un regard oblique
dont la signification est difficile à définir.
A la gauche du tableau, le troisième roi est debout. Enveloppé d’un
immense manteau rouge à riches broderies, il présente d’une main une coupe d’or remplie de pièces du même métal et tient de l’autre le couvercle du vase. Son crâne est chauve, son immense barbe et les rares cheveux qui couvrent ses tempes sont blancs. Ses yeux à moitié voilés, par le froncement des sourcils, jettent un regard perçant sur la mère et l’enfant. Son nez en bec d’aigle ajoute encore à l’expression rébarbative de sa figure.
Derrière les rois, les gens de leur suite. A gauche, un page qui élève en l’air son bonnet bleu et deux cavaliers dont le premier, coiffé d’une toque à plumes, offre l’image d’un jeune élégant italien. En avançant à droite, deux hommes, dont le premier est vivement excité et paraît irrité, le second fort calme : tous deux sont enveloppés de manteaux clairs. Puis deux guerriers coiffés de casques.
Dans le haut, accrochés à la charpente, un homme au teint basané, vêtu de blanc, un jeune garçon dans la pénombre et un négrillon ouvrant de grands yeux étonnés. Plus haut encore, deux hommes, au torse nu ; l’un coiffé d’une calotte rouge, l’autre la tête découverte, montés sur des chameaux qui dessinent le profil exotique de leur cou et de leur tête sur le bleu du ciel que l’on aperçoit par l’ouverture de l’étable.
Rubens a cédé à son amour de la pompe et du faste en créant cette composition. Les rois dans leurs somptueuses draperies aussi riches de couleurs que d’étoffes, la variété des costumes, des physionomies, des attitudes, l’architecture en partie rustique, en partie classique, les cavaliers européens à cheval, les orientaux montés sur des chameaux, tout cela forme un spectacle pompeux que justifie le sujet.
Le groupement est merveilleusement beau dans sa simplicité et sa clarté. La noble figure de la Vierge et le charmant petit Jésus se trouvent un peu isolés, mais ressortent bien sur le fond sombre, qui règne de ce côté. Le roi mage agenouillé est encadré par ses deux compagnons et leur suite. Les autres personnages s’étagent naturellement au-dessus des premiers et forment un groupe aussi solidement charpenté qu’agréable à la vue.
Ce qui est plus merveilleux encore c’est la splendeur, la hardiesse de l’exécution. Toutes les figures diffèrent de caractère, tous les tons varient, et ces couleurs et ces nuances innombrables forment l’ensemble le plus riche, le plus harmonieux qu’il soit possible de voir. Cette impression heureuse est complétée et rehaussée par la gradation des lumières. Dans le fond, à droite, règne l’ombre ; à gauche, la clarté. Sur le devant, le mage agenouillé ressort dans une lumière éclatante et celle-ci se calme, s’affaiblit graduellement, à mesure que le regard s’enfonce et remonte dans la scène.