‹ L'œuvre de P. P. Rubens; histoire et description de ses tableaux et dessinsChapitre 152 sur 192 · LE MASSACRE DES INNOCENTS · texte numérisé non relu

LE MASSACRE DES INNOCENTS

Munich. Pinacothèque, 757.

Panneau. H. 198, L. 3o2.

peignant le Massacre des Innocents, Rubens s’est surtout attaché à représenter la lutte des mères contre les émissaires du roi Hérode. Un combat sauvage, aux épisodes multiples et dramatiques, s’est engagé entre les bourreaux inhumains et les femmes de Bethléhem ; ces dernières défendent avec courage et fureur la vie des êtres qui leur sont les plus chers ; elles se répandent en lamentations sur l’épouvantable catastrophe qui vient les frapper et en imprécations contre les sicaires.

Le drame se décompose en trois épisodes principaux, dont les deux premiers se passent sur les degrés d’un escalier menant à un palais entouré d’un péristyle ; le troisième, à gauche de la composition.

Sur le devant du palais, au milieu du tableau, on voit quatre soldats, coiffés de casques, repoussant de leurs lances les mères qui se pressent aux abords de l’édifice, pour redemander leurs enfants ou pour implorer la clémence des magistrats. Ceux-ci sont assis dans le vestibule et regardent, impassibles, la scène de carnage : un monceau de cadavres d’enfants est entassé à côté d’eux.

Sur la droite du tableau, deux soldats ont descendu les escaliers et commencé le massacre. Quatre bourreaux se sont joints à eux; les bras et la poitrine nus, ils accomplissent leur horrible tâche. L’un d’eux a saisi un enfant par les jambes et va lui briser la tête contre le pilier sur lequel l’ordre d’Hérode est affiché ; un second a saisi un enfant, prêt à lui faire subir le même sort. La mère de la jeune victime voit le péril ; elle se tient près de l’assassin et lève les deux bras pour implorer sa pitié. A côté d’elle, une mère étreint son enfant ; elle mord le bras du sicaire qui veut le lui enlever et qui la menace elle-même de son poignard. Un des soldats relève un enfant ; d'une main qui tient le poignard ensanglanté, il renverse la mère qui a saisi le bras de son fils pour l’attirer à elle. Plus à gauche, un bourreau emporte deux enfants dont l’un étend en pleurant les mains vers sa mère.

Celle-ci monte les escaliers derrière le bourreau, lève les bras et, avec un geste et une expression de figure profondément émouvants, elle lui redemande son trésor. Une autre mère, folle de douleur, monte les degrés du palais en tenant serré sur son cœur le corps mort de son enfant et en posant sur les joues déjà pâlies un long baiser. Elle est devenue insensible à ce qui l’entoure, elle vit dans un autre monde et rêve qu’elle jouit encore d’un bonheur à jamais perdu pour elle. Une autre femme cherche à retenir la pauvre insensée. Près d’elle, une mère a vu percer son fils, beau comme un ange. Le petit cadavre gît à ses pieds. Elle aussi se dirige vers le palais et, dans ses bras

raidis, elle élève au-dessus de sa tête renversée les linges sanglants de son

bien-aimé.

Devant l’escalier, à l’extrême droite, un soldat saisit un enfant couché sur les genoux de sa mère renversée à terre et, en même temps, dirige sur la

poitrine de l’innocente créature son épée que la mère empoigne par la lame.

Une vieille femme, placée derrière le meurtrier, le prend des deux mains par les cheveux et le tire en arrière.

A gauche se déroule un autre drame. Deux bourreaux y sont à l’œuvre ; ils ont déjà tué quatre enfants. L’une des mères agenouillées se penche au-dessus du corps mort de son enfant et l’embrasse ; un des bourreaux, de sa main souillée de sang, a saisi un autre petit être et, pendant que sa mère le repousse, une femme est venue au secours de sa compagne. Elle a planté ses ongles dans les joues et dans les yeux du meurtrier, qui rejette la tête avec un hurlement douloureux. Le second bourreau perce un enfant qu’il tient dans son bras étendu ; un chien lèche le sang qui a coulé par terre. Trois charmants bambins sont couchés sur le sol, dormant pour ne plus se reveiller. Dans le fond, on voit les pères lever les mains armées de pierres pour les lancer contre les émissaires du roi ; des femmes fuient, poursuivies par des hommes armés.

Dans le haut, trois anges répandent des fleurs sur la terre. A gauche, un palais brûle d’une flamme rosée.

Cette scène de souffrances indicibles est éclairée par la lumière la plus gaie, la plus pure que jamais le soleil versa sur la terre. Une maisonnette rustique, ombragée de verdure, se baigne, toute riante, dans la chaude atmosphère qui fait mûrir les raisins de la vigne, retombant de la corniche du palais, et inonde toutes ces horreurs et ces souffrances d’une lumière également brillante. Les cuirasses et les casques scintillent, les vêtements bigarrés des femmes ressortent vivement, les chairs opulentes des mères et les tendres

carnations des enfants brillent et font un heureux contraste avec les muscles brunis des bourreaux. C’est un spectacle d’une richesse et d’une fraîcheur de coloris sans pareil. Rubens n’a pas voulu laisser dominer trop absolument l’horreur de son drame émouvant ; il a tempéré par l’aspect riant des tons et du site ce que le spectacle pouvait avoir de trop navrant.

Comme puissance dramatique, nulle composition du maître n’égale celle-ci : le sentiment maternel y est représenté dans ce qu’il a de plus tendre et de plus terrible : la douleur de la femme qui pleure son enfant, l’angoisse de celle qui cherche à protéger son nouveau-né contre les meurtriers. Nous ne connaissons pas au monde de groupe plus émouvant que celui des trois mères qui se suivent au bas de l’escalier du palais, la première redemandant en pleurant son fils au bourreau qui l’emporte ; la seconde serrant dans ses bras et baisant son enfant mort ; la troisième levant au ciel les linges ensanglantés du petit innocent qu’on vient de tuer. Il y a dans ces trois femmes tout un monde de douleur et d’amour ; le peintre se double ici d’un poète qui sent jusqu’à l’attendrissement ce que la catastrophe avait de poignant et traduit d’une manière éloquente la plus dramatique des situations. Ce groupe, placé au milieu du tableau, est le point culminant de la composition.

La lutte des mères contre les bourreaux, qui se développe sur les côtés, est terrible jusqu’à la sauvagerie. Il n’appartenait qu’à Rubens d’oser rendre de pareilles scènes ; il fallait toute la fougue dont il était doué pour atteindre à la hauteur épouvantable du sujet et toute la sûreté de son goût pour l’empêcher de tomber dans le mélodrame.

On admire sans réserve la force avec laquelle chacun des trois groupes pris isolément est charpenté, soit que l’on considère les lignes anguleuses que forment, à gauche, les deux bourreaux luttant contre les mères, ou la masse savamment enchevêtrée des deux soldats et des trois femmes, à droite ; soit que l’on admire le beau mouvement ascendant des trois mères au milieu du tableau ; soit enfin que l’on s’arrête devant l’enchaînement heureux de toutes ces parties si agitées.

Le tableau est entièrement de la main de Rubens, excepté le fond qui probablement est peint par Van Thulden, mais retouché par le maître. Il est exécuté avec toute la sûreté et l’ampleur qui caractérise ce dernier, et date d’une époque avancée de sa vie, vers i635. Philippe Rubens, dans ses lettres à de Piles, désigne avec raison les années i63o à 1640, comme date de sa création (1).

(1) Bulletin Rubens. II, 166.

Le peintre semble s’être inspiré de compositions italiennes, notamment d’un des graffiti de la cathédrale de Sienne.

Comme le prouve la dédicace que Pontius grava sous la reproduction du tableau datée de 1643, celui-ci appartenait à cette époque au chanoine de la cathédrale d’Anvers, Antoine de Tassis ; il est donc probable que cet ecclésiastique en fut le premier propriétaire (1).

Il a appartenu dans la suite au duc de Richelieu et fut décrit par de Piles (2). Lors d’un remaniement de la galerie du duc, le tableau fut aliéné et passa dans la collection de l’électeur de Bavière, à Munich.

Gravures: V. S. 107, P. Pontius, 1643 (Dédicace: Perillustri et reverendissimo Domino, D. Antonio Triest, episcopo Gandavensi, dominii S. Bavonis toparchæ, comiti Evergemiensi, catholicæ majestati a conciliis status, etc., singulari omnium bonarum artium patrono, et elegantiarum promo-condo, hanc infanticidii Herodiani, ideam, ab incomparabili Rubenio, équité, ævi nostri Apelle, vivis coloribus expressam, cura impensisque suis æri incisam, lub. mer. dedicabat Anton, de Tassis, canonicus Antverpianus, inter cujus cimelia hujus tabulæ exstat archetypon) ; 108, Anonyme (Rombout van der Hoeye exc.) ; 109,

Anonyme; 110, J. G. Thelott ; ni, F. Ragot; 112, Car. Dupuis, 1709. Non décrit : Lithographie de Piloty et Loehle.

Photographie : von Hanfstaengl.

Il existe une planche portant les indications apocryphes P. P. Rubens pinxit, Vosterman sculp. (V. S. ii3). C’est une composition de Tintoretto.

Dans la collection Jérôme Tonneman on vendit à Amsterdam, le 21 octobre 1754, un dessin de Rubens représentant Le Massacre des Innocents. Il était fait à la craie noire et à l’encre de Chine rehaussée de blanc et fut adjugé à Gérard Hoet pour 140 florins. Dans la vente du cabinet Hoet (La Haye, 1760), ce dessin fut adjugé à Yver pour la même somme.

Voir planche 63.

(1) Avant detre chanoine, Antoine de Tassis avait été échevin de la ville d’Anvers et marié à Marie Scholier. Sa fille Marie épousa Henri, seigneur de Berchem. La fille de ces derniers, Marie-Anne de Berchem, épousa Philippe-Théodore de Fourneau de Cruyckenbourg. Dans le testament qu’Antoine de Tassis passa, le i5 mai 1649, il n’est pas question du tableau.

(2) De PILES : Œuvres. IV, 3 1 3 .

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