LA RÉSURRECTION DE LAZARE
D’après le tableau du musée de Berlin
Pl. 4
Cependant il y a des caractères généraux qu’il acquiert dès ses débuts et conserve jusqu’à la fin de sa carrière. Telle est en premier lieu la conception dramatique et mouvementée de ses sujets. L 'Erection et la Descente de Croix, la Bataille des Amazones, le Calvaire, le Portement de la Croix, le Massacre des Innocents, la Fête de Vénus datent des différentes époques de sa vie ; dans tous, néanmoins, on retrouve le drame intense, la vie débordante, la force exubérante. Dans tous encore, on admire une égale facilité à mettre en jeu les passions des personnages, à imprimer un mouvement puissant et rythmé à leurs membres et à leurs groupes, à entremêler et entrechoquer les hommes, les chevaux qu’ils montent, et les fauves qu’ils combattent.
Rubens a une prédilection marquée pour les sujets où il peut donner libre carrière à sa fougue naturelle, pourtant il n’excelle guère moins dans l’expression de sentiments plus tendres : qu’on se rappelle ses Saintes Familles, sa Communion de St. François, son Education de la Vierge , ses Jardins d’ Amour, ses Enfants portant une guirlande de fruits.
Il aimait et cherchait à rendre la vie dans toute sa plénitude ; c’est pourquoi, dans les portraits, lui, le premier des Flamands, a fait vivre ses modèles d’une vie abondante, montrant la circulation d’un sang généreux sous leur peau transparente et ensoleillée. Dans les paysages, il a rendu la nature dans toute sa vérité, mais aussi dans toute sa largeur et la puissance de sa sève ; il ne dédaignait, lui le premier encore, ni le sol plat de son pays natal, ni les occupations prosaïques de nos paysans.
Il en est de même pour les animaux, qu’il aimait à voir vivre de leur vie particulière, dont il étudiait le caractère propre, qu’il faisait agir dans leur pleine et belle santé.
Richement doué par la nature, favorisé par le sort, aimé des dieux et des hommes, d’une force créatrice inépuisable, possédé d’un immense besoin de produire, il incarna dans ses innombrables compositions le bonheur et l’éclat de sa vie, la puissance de ses facultés, son activité dévorante.
Nous ne nous dissimulons pas la lourdeur du travail que nous entreprenons en abordant la description de tant de chefs-d’œuvre, dont un grand nombre n’ont passé sous nos yeux que pendant un nombre restreint de minutes, qui ont été examinés à des années de distance, dans des conditions bien différentes, d’un œil inégalement exercé et avec des connaissances plus imparfaites au début qu’à la fin de nos études.
Trop souvent nous avons été obligé de chercher la vérité à travers les descriptions trop sommaires, quelquefois menteuses des catalogues de vente
ou de collections, et d’estimer à leur juste valeur artistique des oeuvres vendues à des prix insuffisants ou exagérés.
Nous n’avons pas reculé devant notre tâche ; nous l’avons assumée, plus encore pour satisfaire le goût que nous avons pris à cette étude, que pour répondre à l’invitation flatteuse des magistrats de notre ville natale; mais, dans la conscience même des difficultés nous avons puisé une envie salutaire, celle de ne rien négliger pour rendre notre ouvrage digne de son sujet.
Il y a quelques années, nous rencontrâmes, dans le catalogue d’une vente de livres qui allait avoir lieu dans une ville hollandaise, la mention d’un billet de Rubens, sans indication aucune de son contenu. A tout hasard, nous envoyâmes une minime commission ; la pièce nous fut adjugée. C’est un feuillet d’album portant quelques lignes de l’écriture bien authentique de Rubens, adressée à Martin Ruarus (i), sous la date du 27 juillet 1619.
La partie essentielle de l’autographe se compose de deux mots: Aude aliquid, « Il faut oser. « Nous avons suivi ce conseil de Rubens. Nous y avons trouvé une épigraphe pour notre livre et une excuse pour notre témérité.
(1) Martin Ruar ou Ruarus naquit à Krempe, dans le Holstein, en 1 588, et se rendit savant dans les langues classiques, orientales et modernes. Il voyagea beaucoup et visita, au moins deux fois, les Pays-Bas. Il embrassa le socianisme et devint un des principaux chefs de cette secte. Il fut ministre des rois de Pologne Wladislas IV et Jean-Casimir et mourut, en 1657, près de Dantzig.