L'ADORATION DES ROIS
Madrid. Musée, iSSg.
Toile. H. 346, L. 488.
gauche, on voit une colonnade à laquelle est attaché un auvent, très imparfaitement couvert de chaume. Au pied des colonnes, Marie est debout, tenant Jésus par les langes ; derrière elle, on voit St. Joseph. L'enfant est assis sur une urne dont le dessus est garni de paille, d'une couverture, d'un linge et de deux coussins. Un roi, portant une tunique de pourpre et drapé dans un immense manteau écarlate, à fleurs d'or, est agenouillé devant Jésus et lui présente un vase rempli d'or dans lequel l'enfant plonge la main. Un tout petit page, à cheveux blonds, porte d'une main la traîne du manteau royal et de l'autre un flambeau ; sa robe de satin blanc et bleu rivalise d'éclat avec les vêtements de son maître. Un chevalier, entièrement bardé de fer, se penche derrière le nouveau-né pour mieux le contempler. Le roi maure, coiffé d'un turban blanc qu'orne une aigrette blanche, vêtu d'un manteau d'un bleu éclatant et d'un habit richement parsemé de pierreries, est debout derrière le roi agenouillé ; il a en main la chaîne d'un encensoir que porte un page noir. A sa droite, le troisième roi ; il a la barbe et les cheveux gris, et est drapé dans un manteau écarlate ; un page à côté de lui tient un coffret en or. Ce dernier mage occupe le milieu du tableau. Derrière lui se trouvent neuf hommes formant la suite des rois et occupant toute la partie droite de la composition. Ce sont d'abord deux valets à torses nus ; le premier porte un sac, l'autre un coffre. Leurs membres vigoureux, éclairés d'une vive lumière, rappellent d'une manière frappante les bourreaux de l'Élévation de la Croix. Puis viennent trois chevaux, trois chameaux et un mulet, avec six hommes qui gardent ou montent ces animaux. Deux d'entre eux ont les torses nus et les chairs brunes ; deux sont habillés de vêtements éclatants. Le premier de ceux-ci est un jeune homme portant une robe bleue
(]) P. GÉNARD : La Succession de Ritbens. Bulletin des Archives d'Anvers. II, gS.
et des haut-de-chausses rouges ; le second, un chevalier, dans lequel on reconnaît facilement le portrait de Rubens. Dans le ciel voltigent deux anges.
La scène se passe de nuit et est éclairée par une demi-douzaine de torches ; on voit les étoiles dans le ciel obscur. Quoique le fond du tableau soit d'un aspect plus sombre que dans la plupart des autres œuvres du maître, il faut bien se garder d'y voir un effet de nuit. Pas plus que d'autres Adorations des Rois, où Rubens fait figurer des porteurs de torches, celles du musée de Bruxelles et de l'église Saint-Jean de Malines, par exemple, l'œuvre ne fait songer à une scène nocturne. Bien au contraire, le devant s'éclaire splendidement par le fouillis des tons les plus variés que le pinceau du grand coloriste ait jamais juxtaposés, par l'éclat de la soie, de l'or, des pierreries et des armures. Dans le groupe principal se trouvent répandus, les uns contre les autres, mille reflets étincelants, mille nuances, se détachant à l'envi, s'enchevêtrant et se confondant pour se dégager de nouveau et produire l'harmonie la plus haute et la plus riche. La draperie écarlate du vieux roi jette seule une note prolongée et dominante ; encore est-elle plissée et froissée plus que de coutume et a-t-elle un jeu de reflets que, dans ses premiers temps, Rubens ne donnait pas d'ordinaire à ses draperies. A gauche dominent les deux porteurs nus, aux formes athlétiques, que l'on dirait empruntés à Michel-Ange, s'ils n'avaient les chairs moins marmoréennes de Rubens. Tout le tableau, du reste, fait immédiatement songer à l'Italie ; les ombres plus fortes, les chairs moins blanches, les corps moins charnus, les draperies plus brillantes rappellent le pays que le maître venait de quitter lorsqu'il composa cette œuvre superbe.
Le côté gauche, comprenant le groupe des rois, est particulièrement admirable par l'intensité de sa couleur.
Le côté droit se lie assez brusquement à la moitié gauche et pourrait, en bonne partie, disparaître, sans nuire au tableau. Les deux grands porteurs nus, avec leurs chairs lumineuses, terminent splendidement la scène à droite.
Le groupe, composé du chevalier auquel Rubens donna ses traits, du jeune homme qui l'accompagne, de son cheval et des deux hommes à chairs brunes, doit avoir été ajouté postérieurement. Il alourdit l'œuvre plutôt qu'il ne la complète. Tout ce côté est terne de couleur, en comparaison du spectacle brillant qu'offre le reste du tableau.
La supposition de l'addition de ce groupe est d'autant plus vraisemblable que l'on voit distinctement une forte couture traverser toute la toile, au point où il commence. Elle s'appuie d'ailleurs sur le témoignage de Pacheco,
affirmant que Rubens, lors de son second voyage à Madrid, apporta quelques changements au tableau, et sur l'autorité de Cruzada Villaamil, qui ajoute que Rubens retoucha et agrandit considérablement l'ouvrage primitif (i).
Il serait difficile de dire de quelle nature ont été les retouches de Rubens. Toutefois, il est permis de croire que le peintre, en revenant sur une œuvre de sa première manière, en a modifié les tons, afin de rompre les grandes masses unies de couleur et y introduire, jusqu'à un certain point, la diversité, le miroitement, la fusion, qui caractérisent sa dernière manière. Nous croyons avoir remarqué la même transformation dans son St. Grégoire du musée de Grenoble. Les deux œuvres, tout en conservant un caractère italien très prononcé, sont d'un coloris plus brillant et plus rompu que les autres tableaux de la première époque du maitre.
Le tableau fut peint pour orner la Chambre des États à l'hôtel de ville d'Anvers. Vers 1608, les magistrats, à la tête desquels se trouvait alors le buitenbtirgemeester Nicolas Rockox, l'ami bien connu de Rubens, songèrent à achever une des grandes salles du palais comr^unal. Ils l'ornèrent d'un Christ en croix de bronze, par Jean de Bologne qu'ils avaient acquis de Jean Breughel de Velours. Abraham Janssens peig .t le Génie d'Anvers et l'Escaut qui est conservé aujourd'hui au Musée d'Anvers ; Antoine de Succa fournit une série de portraits de nos anciens souverains et Rubens fut chargé de faire une Adoration des Rois pour compléter la décoration. En 1609, on paya à David Remeeus, peintre et doreur, le cadre de ce dernier tableau ; le 29 avril 1610, on paya à Rubens 1000 florins en acompte sur son travail; le 4 août suivant, on lui paya 800 florins pour solde de ce qui lui restait dû (2).
Malheureusement, le tableau n'orna pas longtemps l'hôtel de ville d'Anvers.
(i) PaCHECO : Arte de la pinlura. Madrid, 1866. I, i32. — CRUZADA VlLLAAMIL : Op cit. P. 144.
(2) On lit dans les Collégiale acteboeken des années 1610 et 161 1 les annotations suivantes :
« Geordonneert den Trésoriers ende Guillaume Maes uuyt te reycken ende te betalen aen Peeter Rubbens, schilder, de somme van duysent guldens ende dat op rekeninge van seker stuck schilderye van de drije Coningiien, by hem voor dese stadt gemaeckt, berustende inde Statencamere alhier. Actum XXIX aprilis A" 1610. »
« Geordonneert den Trésoriers ende Guillaume Maes uyt te reycken ende te betaelen aen Peeter Rubbens, schilder, de somme van acht hondert guldens ende dat in voldoeninghe van het stuck schilderye van de drye Coninghen, bij hem gemaeckt, staende opden stadthuyse inde Staetencamer. Actum IIII augustij 1610. (P. GÉNARD : P. P. Rubens. P. SgS).
Le 28 août 1612, don Rodrigo Calderon, comte d'Oliva, ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne, arriva à Anvers, son lieu de naissance. Désireux de se rendre favorable l'homme d'état qui jouissait de la faveur ro3'ale et qui leur avait promis de prendre à cœur les intérêts de notre commerce, nos magistrats forment le projet de lui faire cadeau de VAdoration des Rois. Le 3i août, une proposition en ce sens est faite au Grand Conseil. Les anciens échevins, les quarteniers de la première section, les doyens des bateliers et des foulons l'acceptent ; les doyens des merciers seuls y font opposition. Voilà, certes, un acte qui honore les boutiquiers de cette époque. Le I'" septembre, le Grand Conseil se réunit de nouveau ; cette fois, on passe outre et la proposition des bourgmestre et échevins est adoptée (i).
Le même jour, au moment du départ de Calderon, le pensionnaire de Weerdt lui offrit le tableau, - le cadeau le plus beau et le plus rare que les magistrats possédaient '• .
(i) Op 3i Augusti werd in den breeden Raad « in deliberatie geleet waermede men soude mogen vereeren Don Rodrigo Calderon, Comte d'Oliva, Ambassadeur extraordinaris van Sijne Majesteyt van Spagnien, geboren van Antvverpen, ende jegenwoirdelijck binnen deselve stadt sijnde, soo ter oirsaecken van diverse particulière beneficien ende libérale aelmoessen die denselven gedaen hadde aen diverse kercken, cloosters ende aermen deser stadt, tôt seer groote ende merckelijcke sommen van penningen, als principalijck om de beloften die den voirs. Heer Ambassadeur, tôt diverse reysen, hadde gedaen ende gerepeteert, van dese stadt ende haere saecken in aile voirvallen te willen favoriseren, ende dat men meynde ende vastelijck hopte dat, door syn toedoen, midts den crédite die hij bij Sijne Majesteyt was hebbende, de stadt soude mogen bekomen den stapele vande specerijen ende andere goeden iiuj-t Spagnien comende, ende andere saecken dienende tôt haeren welstant, Soo doechten de Heeren nyet beter oft bequamer te wesen, dan dat men aenden voirs. Heer Ambassadeur soude schenken, tôt eene memorie van dese stadt, plaetse sijnder geboortenisse, de groote schilderye van de Drye Coningen, ende tselve gccommuniceert gevveest sijnde aen de Heeren Oude-Schepenen, de Wijckmeesteren van de ierste wijcke mitsgaders de Hooftdekens van drye hooftambachten, hebben de voirs. Pîeeren Oude-Schepenen tselve oick goet gevonden, gelijck oock de Wijckmeesters, daarover onderlinge gedelibereert hebbende, ende de Dekens vande Schippers ende Bereyders, die tselve hebben gestelt in handen van de Heeren, hebbende daerinne alleenlyck swaericheyt gemaeckt de Dekens vander Meersche. »
« Op den i" September, aende Heeren, coUegialijck vergadert sijnde, andermael rapport gedaen, ende deselve, soo wel Borgermeesteren, Schepenen als Trésoriers, Rentmeester ende Raedt, gepersisteert bijde genomen resolutie ende geresolveert dat men de voirs. schilderije soude presenteren, dat naermiddach is gedaen geweest, toen men den adieu aenden voirs. Heere Ambassadeur heeft gegeven. »
îo6
Le diplomate espagnol l'accepta avec reconnaissance et promit de le suspendre dans sa demeure (i).
Le comte d'Oliva ne le posséda pas longtemps. Il était l'ami du duc de Lerme et, à la chute de celui-ci, en 1618, il partagea sa disgrâce. Le comte duc d'Olivarez, le successeur du duc de Lerme, le fit accuser d'homicide. Calderon fut condamné et décapité, en 1621. Le roi Philippe IV acheta l'œuvre de Rubens dans la vente des biens délaissés par le supplicié.
Nous croyons qu'une copie du tableau, tel qu'il était entre 1610 et 1629, a été conservée. En effet, dans la vente de la collection Gasc, qui eut lieu à Paris, le 3o mars 1860, on trouve sous le n° 2 : une Adoration des Mages par P. P. Rubens, décrite dans les termes suivants :
« Tableau capital signé, peint pour le roi d'Espagne Philippe IV. Ce prince pria Rubens de le refaire sur une plus grande dimension avec plus de personnages et de s'y placer lui-même. Ce second tableau, différant de celui-ci par une composition plus vaste et par les tons de plusieurs draperies se trouve au Musée de Madrid.
n Le roi Philippe IV fit don du premier tableau de Rubens à son ami le comte d'Altara, dans la famille duquel il est resté depuis.
" Toile. H. 221, L. 296. ^
Suivant le catalogue de la vente, la collection Gasc avait été formée en Espagne.
Inutile de réfuter l'histoire du tableau telle qu'elle est racontée ici. Si les détails de la description sont exacts, il ne peut s'agir, que d'une copie du tableau de Rubens, faite avant son agrandissement par le peintre.
Le même tableau, présenté en vente l'année suivante à Londres, fut retirée à 240 guinées, par son propriétaire M. Gasc (2).
i58. L'ADORATION DES ROIS.
Musée de Bruxelles, 410.
Toile. H. 375, L. 275.
u milieu de la composition, la Vierge est debout soutenant l'enfant Jésus au-dessus de la crèche. Elle porte une robe rouge, une draperie bleue, un corsage de linge blanc, des manches violet foncé. Derrière
(i) P. GÉNARD : Bulletin des Archives d'Anvers. VI, 352. (2) Art Journal, 1861. p. 2i5.
elle, St. Joseph dont on ne voit que la tête souriante. L'enfant Jésus tout nu pose la main sur la tête du mage, agenouillé devant la crèche. Celui-ci a la tête chauve et la barbe blanche et porte un des pieds de Jésus à ses lèvres ; il est vêtu d'un grand manteau couleur d'or à pèlerine d'hermine et d'une robe bleue. Le second mage, debout, les bras croisés sur la poitrine et enveloppé dans un large manteau rouge, fixe les yeux sur la Vierge. Le roi nègre joint les mains et regarde l'enfant d'un air attendri et riant. Sur le devant est agenouillé le page du roi chauve : il est habillé d'une tunique blanche, à broderies et franges d'or et porte une cassette remplie de pièces d'or. A côté de lui, un page nègre et un jeune homme blanc tiennent un candélabre ; le premier porte également un encensoir. A l'extrême droite, un page a en main une coupe d'or remplie de myrrhe.
Dans la partie supérieure, on aperçoit un escalier dont l'accès est barré par un chevalier nu-tête, avec cuirasse et bouclier. Une dizaine d'hommes de la suite des rois, la tête nue ou coiffée de turbans, de bonnets de peau et de casques, se penchent par-dessus la balustrade pour regarder la scène.
Plus haut, on a une échappée de vue sur le ciel bleu strié de nuages blancs. A gauche, on voit une arcade contre laquelle montent des branches de lierre.
Le grand manteau d'or, avec ses cordes et houppes, dont l'effet est relevé par un bout de la robe bleue et une doublure violette, la figure imposante du vieux mage, le turban blanc du nègre enrichi d'un bouton d'or et de pierres précieuses, les étoffes des vêtements des pages d'un ton plus doux forment un spectacle pompeux et éclatant.
La composition dans la partie inférieure est simple et heureuse ; l'épisode de l'escalier est un peu forcé d'invention, mais d'un bel effet pittoresque; l'expression des Rois est bien sentie et plus profonde que dans les autres Adorations du maître.
Le groupe inférieur est admirablement composé et se lie fort bien à eelui qui occupe le haut. Dans le premier, tout est recueillement ; dans le second règne la curiosité et l'animation.
Le coloris est posé par larges taches uniformes ; les tons sont brillants et ont une grande harmonie dans leur puissance ; les contours sont fermes. Tout cela dénote une œuvre de i6i5 environ.
Le travail inférieur est fait par un élève, mais couvert, en grande partie, par la main de Rubens, notamment dans les figures du mage chauve, les têtes des deux autres rois, l'enfant Jésus et les deux pages. La figure de la Vierge est faible, comme d'ordinaire.
Le tableau a souffert de restaurations maladroites.
Il provient de l'église des Capucins de Tournai, où il ornait le maitre autel. Mois rapporte que c'est un don de l'abbaye de Saint Martin, de Tournai, aux Capucins de la même ville, don fait à l'époque où fut reconstruite l'église de l'abbaye.
Descamps dit que, lors du dernier siège de Tournai, le tableau fut percé par un boulet, qui ne fit d'autre mal qu'un trou rond, très bien réparé dans la suite (i). Il fut transporté à Paris, en 1794, et fit partie du premier envoi que le musée de Bruxelles reçut en 1802. Mal restauré une première fois, en 1814, par van Regemorter, d'Anvers, il fut nettoyé, peu de temps après, par Thys, qui enleva les repeints dont son prédécesseur n'avait pas craint de profaner l'œuvre de Rubens. En iSig, le gouverneur du Hainaut et la régence de la ville de Tournai firent des démarches auprès du gouvernement néerlandais pour faire restituer à l'abbaye de St. Martin le tableau qui se trouvait au musée de Bruxelles. On leur répondit que ce dernier dépôt le détenait légitimement, puisqu'il lui avait été donné par le gouvernement français, dont il était devenu la propriété, par suite de la suppression de l'abbaye de St. Martin (2).
C'est par erreur que cette abbaye est mentionnée ici : le tableau, comme il est dit, provient de l'église des Capucins, à Tournai.
Gravures: V. S. 68 et 68^^'% Nie. Lauwers ; 6g, F. Ragot; 70, Anon. ; 71, Anon. (L. Cars, éditeur) ; 71'^'^ Y'"'^, 1819 (Francis, à tort J. Fr. Millet dans V. S.), gravure au trait ; 72, Anon. (G. Audran exe), dans le sens du tableau. Non décrit : Geo. Measom, planche sur bois, arrondie dans les coins.
La gravure de Nie. Lauwers présente quelques différences avec le tableau. Dans la gravure, l'enfant montre les deux pieds ; dans le tableau, un seul. Dans le tableau, on ne voit que la tête du porte-flambeau, contre le cadre ; dans la gravure, on voit son corps presque tout entier et notamment ses pieds. St. Joseph, dans le tableau, se détache sur une colonne ; dans l'estampe, sur le pied-droit d'une porte en arcade. Dans le tableau, les personnages du fond se détachent sur le ciel, tandis que, dans la gravure, les quatre premiers ressortent sur un fond de maçonnerie. Au premier plan de la droite de l'estampe se voit un chapiteau de colonne qui n'existe pas dans le tableau.
(1) DESCAiMPS : Voyage, p. 2,9.
(2) PlOT: Rapport, etc. P. 446.
La gravure de Nie. Lauwers porte le privilège : Cum privilegiis Régis
Christianissimi, Pi-incipum Belgii et Ordinum Batavise. Elle a donc été faite
entre 1620 et 162 1. Rubens reçut l'autorisation de publier seul ses planches
en Hollande, en 1620 ; l'archiduc Albert mourut en 1621. Les autres estampes
reproduisent la planche de Lauwers ; Francis ne la copie que partiellement.
Mariette (Abecedario. V, 77) dit que M. Crozat, baron de Thiers, possédait
le dessin sur lequel la planche de Lauwers fut gravée. Il était à l'huile et colorié.
Le musée de l'Ermitage à St. Pétersbourg (n» 537) possède une petite
copie du tableau faite en forme d'esquisse. H. 62, L. 4g. Toile marouflée.
iSg. L'ADORATION DES ROIS.
Paris. Musée du Louvre, 427.
Toile. H. 280, L. 218.
["n roi, à cheveux gris, portant un riche manteau couleur d'or sur un vêtement violet clair, est agenouillé au milieu de la composition et offre à l'enfant Jésus une coupe remplie de pièces d'or. Le nouveau-né est assis sur un piédestal couvert de paille et d'un petit coussin ; il met la main gauche dans le vase que lui présente le mage.
La Vierge, debout à gauche, tient l'enfant Jésus ; elle porte, sur un vêtement inférieur blanc, une robe rouge, une draperie bleue et un voile blanc. Elle est d'une insignifiance rare, de même que les Vierges de V Adoration des Rois au musée de Bruxelles et à l'église St. Jean de Malines. On dirait que les restaurateurs se sont donné le mot pour détruire, dans les trois tableaux, la fraîcheur et l'éclat du coloris de cette figure.
Un second roi, moins âgé, à barbe et à cheveux grisonnants, est agenouillé à côté du premier et tient un vase d'or dans la main droite. Il porte un manteau rouge bordé d'hermine.
Le roi nègre, comme d'habitude, est debout au second plan ; il tient une cassette ouverte, est coiffé d'un turban et vêtu de soie blanche.
A gauche, derrière la Vierge, Saint Joseph, portant une draperie jaune, est debout. Au fond, on voit le bœuf mangeant à un râtelier.
A droite, un groupe de quatre soldats, armés de lances : l'un a le casque, deux ont la tête nue, le quatrième a la tête couverte d'un bonnet. Derrière eux, une porte cintrée à travers laquelle on aperçoit le ciel. Par terre, une base de colonne et quelques brins de paille.
Le manteau rouge du second roi, les draperies rouges et bleues de la Vierge, liées par le manteau jaune doré du vieux roi, forment une superbe gamme de couleurs.
Le groupe est gracieusement disposé et fortement uni ; tous les personnages font naturellement un cercle autour de l'enfant, qui devient ainsi le vrai centre du tableau.
Les visages des soldats, largement brossés, et les figures de l'avant-plan, aux tons brillant d'un éclat doux et harmonieux, ressortent bien sur le fond gris sombre de l'arrière-plan.
Le tableau fait une vive impression : Rubens y déploie son incomparable talent de coloriste. Le rouge le plus intense, le bleu le plus éclatant, s'harmonisent avec le blanc miroitant et le jaune chaud, de la manière la plus simple et la plus naturelle.
Les figures centrales sont de la main du maitre, les autres, fort secondaires d'ailleurs, sont retouchées par lui ; les accessoires sont faits par des élèves.
Le tableau fut donné à l'église des Annonciades de Bruxelles, par la veuve du chancelier de Brabant, Pierre Pecquius. Celui-ci mourut le i8 juillet 1625. Deux de ses filles étaient entrées dans l'ordre des Annonciades et habitaient le couvent de Bruxelles. On commença à bâtir l'église de ce couvent en 1620 ; en 1626, on construisit les trois autels et les six caveaux, dont trois se trouvaient devant le maître autel ; le quatrième était creusé devant le monument de Pecquius ; les deux derniers devant les autels des bas-côtés. La femme de Pecquius était la mère spirituelle du couvent. Le chancelier ayant choisi cette église, comme lieu de sa sépulture, sa veuve y fit construire le maître autel en marbre, pour lequel Rubens peignit V Adoration des Rois. En 1626, le retable n'était pas encore terminé. L'église fut consacrée le 24 janvier 1627. C'est donc probablement en cette dernière année que Rubens acheva le tableau (i).
Dans les derniers jours de juin ou dans les premiers de juillet 1777,
(i) Int jaer 1626 worden de 3 autaeren gemaeckt, oock de zes kelders, de dry voor den hooghen autaer, den vierden voor oft onder de Epitaphie van mynheer Pecquius, ende de twee ander voor de kleyn autaren, Mevrouw Pecquius onse geestelycke Moeder midts mynlieer den Cancelier hier syn sépulture hadde verkosen, soo heeft sy den hooghen autaer doen maeken van schoonen marbersteen, maer de schilderye en was dit jaer noch niet voldaen. (Coi-t vei-hael vanden oorspronck, beginsel ende voortganck vant teghemvoordich Clooster van de order der glorieuse Maghet Maria ghenoempt Annuntiaten binnen Brussel. Manuscrit N° 337, S'« II, à la Bibhothèque royale de Bruxelles, p. 117.)
les Annonciades le vendirent au roi de France, mais l'avocat fiscal au Conseil Souverain de Brabant, conclut à la nullité de la vente. Aussitôt, le ministre de France près la cour de Bruxelles intervint et fit remettre une note au prince Charles de Lorraine. Celui-ci demanda l'avis de l'Office Fiscal, du Conseil' Privé et de la Secrétairerie d'État et de Guerre. Ces différents corps furent unanimes dans leurs conclusions : le tableau ne pouvait être vendu. Ce n'est qu'à la suite d'instances faites par le ministre de France et par le prince Charles, qu'ils consentirent à le laisser partir pour Paris, tout en réservant les droits des héritiers de Pecquius (i).
Dans le récit de son voyage, fait de lyyS à 1778, M. De la Roche, dit: « Récemment Sa Majesté le roi de France a fait l'achat d'un très beau Rubens que possédaient les dames Annonciades de Bruxelles. Il représentait une Adoration des Rois (2). "
Descamps dit de cette toile : « On croit dans le pays que le tableau est un don de l'infante Isabelle, qui a fait bâtir l'église des Annonciades (3). «
Michel dit également que l'infante Isabelle fit bâtir l'église et donna le tableau. Ces auteurs disent vrai quant à la fondatrice du couvent ; mais se trompent, comme on a vu, sur le donateur du tableau.
Gravure : V. S. 60, Schelte a Bolswert ; 61, Anon., avec quelques changements dans le fond (Moncornet exe); 62, F. C. Bierweiler (à tort Earlom) ; 53, G. Panneels (i63o), avec quelques changements ; 64, Anon. ; 65, Anon. (Mariette exe); 56, von Mettel (Colonise); 67, Anon. (Moncornet exe). Non décrit: P. le Roy ; Anon. (Mart. van den Enden exe.) et une planche en manière noire.
La planche de Schelte à Bolswert est en sens contraire du tableau, ainsi que les n°^ 61, 62, 63, 64. Elle présente certaines différences avec la peinture. Dans celle-ci, le roi mage, au premier plan, tient un vase d'or ; sur la gravure, il ne tient rien, mais on voit une figure à moitié cachée dans la
(i) Note communiquée par M. Alph. Goovaerts, des archives de l'État à Bruxelles. M. Goovaerts a bien voulu, à notre demande, faire des recherches dans les archives de l'État sur l'histoire de ÏAdoration des Rois, faite par Rubens pour l'église des Annonciades. Il nous a communiqué un résumé de ce qu'il a trouvé et se propose de consacrer une étude spéciale à cette histoire dans le troisième volume du Bulletin-Rubens, sous le titre : « Le n" 427 du musée du Louvre, L'Adoration des Mages, par Rubens. — "Voir aussi PlOT : Rapport, p. 79.
(2) Voyage dim amateur des arts en Flandre, dans les Pays-Bas, en Hollande, en France, en Italie et en Suisse. Amsterdam, 1783. I, 33.
(3) Descamps : Voyage, p. 82.
bordure qui porte un encensoir. La gravure de Panneels diffère de celle de Bolswert en ce que l'arcade du fond y manque. Les autres estampes sont des copies de celle de Bolswert.
Le cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale de Paris possède une épreuve de la gravure de Bolswert retouchée par Rubens. Voir planche 55.
i6o. L'ADORATION DES ROIS.
Dublin. Galerie de lord Ardilaun.
Toile. H. 252, L. 20g.
ÉPÉTiTioN du tableau précédent, peinte par un élève, retouchée considérablement par le maître. Ce tableau a été vendu à Londres, avec le reste de la collection des ducs de Marlborough, le 24 juillet 1886. Il a rapporté i5oo livres sterling et fut adjugé à lord Ardilaun, de Dublin.