L'ADORATION DES ROIS
Panneau central. Bois. H. 3i8, L. 276.
t\ sainte famille se trouve à gauche. St. Joseph est à moitié caché dans le cadre ; Marie, vêtue d'une robe d'un bleu très clair, aux manches d'un rouge pâle, sur laquelle est jeté un manteau bleu sombre, est debout devant la crèche, se penchant un peu pour tenir l'enfant à la hauteur de la tête du mage agenouillé.
Celui-ci est un beau vieillard à longs cheveux et à barbe blanche, portant une pèlerine d'hermine sur un vaste manteau, à fond d'or et à ramages foncés. D'une main, il offre à l'enfant des pièces d'or dans une coupe dti même métal ; il tient l'autre sur la poitrine. Le petit Jésus plonge une main dans la coupe et regarde avec intérêt les belles monnaies. A droite se trouve debout le second roi, un homme d'âge, à longs cheveux et barbe noire grisonnante ; il porte un immense manteau rouge à pâles bordures d'or et tient entre les mains la chaîne d'un encensoir allumé. Un petit page lève la traîne du manteau et est à moitié caché dans ses plis ; un second porte le couvre-chef de son maître, une espèce de couronne.
Derrière les deux premiers mages se tient le roi nègre, drapé dans un vêtement vert, ayant sur la tête un turban blanc et au cou une écharpe blanche ; on ne voit de lui que la tête et les épaules. Dans les deux mains, il tient ouverte une cassette à myrrhe.
Derrière les rois, dans le fond sombre de l'étable, s'étagent les gens de leur suite : un homme jeune à cuirasse, un nègre à face souriante, un oriental à turban et à mine rébarbative, trois beaux hommes barbus, un autre à moitié chauve, deux soldats à casques; plus haut, un vieillard à turban et un serviteur à bonnet hongrois ; plus haut encore, sur des degrés qui aboutissent à un palier portant des colonnes, deux hommes tenant des torches et un troisième à côté d'eux.
La peinture est très soignée, délicate et élégante. Le petit Christ répand autour de lui une lumière douce et blanche, qui inonde d'une pâle clarté les chairs et les draperies de sa mère et du mage agenouillé. Ce rayonnement de l'enfant divin est une réminiscence italienne et servit au Corrège pour
obtenir un de ses plus brillants effets. A droite, vers le haut, les teintes s'assombrissent, pour s'éclairer de nouveau, au flamboiement des torches, d'une nuance plus ardente, dans la partie supérieure du tableau.
C'est surtout dans les figures intermédiaires entre la lumière et l'ombre que ressort l'excessive délicatesse du coloris. Des reflets de satin mat, des jeux de lumière infiniment variés sur les armures et les draperies lui donnent un charme particulier. L'œuvre manque de vigueur et a certainement pâli par le nettoyage, dans les parties claires et spécialement dans la figure de la Vierge qui est devenue à peu près incolore. En comparant le tableau dans son état actuel à la gravure de Vorsterman, on voit combien il a perdu de son éclat, de sa vigueur. Cependant tel qu'il est, il a conservé une distinction, une souplesse de brosse que peu d'œuvres de Rubens possèdent au même degré. Il n'y a ici rien de rude, rien de hâtif ; tout est admirablement soigné et tout est incontestablement peint de la main du maître.
La composition est simple et naturelle. Marie et le mage à l'encensoir se penchent légèrement en avant et, avec la tête du roi nègre, encadrent le Christ et le mage agenouillé. Le Maure, une figure fort noble ici, ne se fait pas faute de braquer ses gros yeux sur la fine figure de Marie. Celle-ci n'est nulle part plus virginale d'attitude et de traits. Malheureusement les lavages l'ont rendue bien pâle. L'entassement des hommes au second plan est trop compact, mais il étoffe de riches couleurs le reste du tableau.
L'expression du mage agenouillé est pleine de vénération pour l'enfant Jésus, et en même temps pleine de noblesse. Celle du mage à l'encensoir est également très respectueuse. Le sentiment des autres ne va pas au-delà d'un intérêt banal ou d'une vaine curiosité. Marie a de la tendresse pour son enfant, mais son visage trahit peu d'émotion.
Le tableau est aristocratique, soigné, correct. Toute idée d'humiliation, de souffrance, de sacrifice a disparu, Marie est belle et heureuse, l'enfant rayonnant est couché sur du linge fin et des étoffes précieuses ; les mages portent des habits pompeux et ont les mains remplies de trésors. Leur suite est nombreuse et composée de personnages marquants. Le bœuf et l'âne ont disparu de l'étable ; il ne reste que des fragments d'une architecture vague et conventionnelle. C'est le triomphe de l'enfant divin célébré par un public digne du Rédempteur et rendu par l'artiste d'une manière précieuse et délicate.
Le nègre, qui figure dans la suite des rois, est la reproduction d'une des quatre têtes de nègres, peinte sur le tableau qui fut acheté par M. le prince
Démidoff à la vente Narischkine. Le même nègre est reproduit dans un tableau de la galerie de Francfort, n° 144. Le roi nègre est la reproduction d'un tableau connu sous le nom de Un Bey de Tunis, que possède M. Secretan, de Paris. Cette pièce est probablement un des " Deux portraits du roi de Tunis, d'après Antoine More ^ qui figuraient, sous les n°^ 148 et 14g, dans la " Spécification des peintures trouvées à la maison mortuaire r de Rubens. Les bustes des trois rois fiirent peints séparément par Rubens pour son ami Balthasar Moretus, le célèbre imprimeur anversois.
162BIS. L'ADORATION DES ROIS
Esquisse du panneau central du triptyque précédent. Luton. Collection du marquis de Bute. H. 5i, L. 37.
AAGEN appelle cette esquisse de l'Adoration des Rois magistrale et fort soignée (i). Elle parut dans la vente Fortier (Paris 1770) et fut vendue 800 livres.
i63. ST. JEAN L'EVANGELISTE JETE DANS L'HUILE BOUILLANTE.
Volet de droite.
Panneau. H. 3 18, L. 11 5.
pE saint est assis sur le bord de la chaudière ; deux bourreaux farouches le soulèvent par les jambes et vont le plonger dans le liquide
^ bouillant ; un troisième attise le feu sous le chaudron. Le dernier a le torse découvert, les autres ont les bras nus ; celui de droite porte une draperie rouge qui se fond harmonieusement avec la couleur du feu, l'autre est vêtu d'une draperie foncée. Dans le haut, à travers les nuages de fumée, perce un rayon de la gloire céleste, dans lequel voltigent deux anges, apportant les palmes du martyre au saint. A cette vue, celui-ci se sent ravi ; sa figure a pâli par les souffrances, mais elle est éclairée par l'extase que lui cause la vision.
(i) WaagEN : Treasures of art. III, 475.
Les teintes argentines de la gloire forment un heureux contraste avec les ardeurs de la flamme. Le corps nu du saint domine entièrement le tableau.
La peinture est très soignée, avec des détails et des nuances de coloration sans fin, pour rendre les reflets des deux lumières différentes sur les corps nus.
Les tons blancs et roses des anges rappellent ceux de VEducation de la Vierge et sont probablement du même élève. Le volet est en majeure partie de la main de Rubens ; c'est lui qui a peint le St. Martyr et les bourreaux.