‹ L'œuvre de P.P. Rubens (volume 3)Chapitre 55 sur 161 · LA SAINTE TRINITÉ AVEC DES ANGES · texte numérisé non relu

LA SAINTE TRINITÉ AVEC DES ANGES

Anvers. Musée, 314.

Panneau. H. iSg, L. i52

E Christ mort est couché nu sur un linceul blanc, dont un des bouts lui passe sur les reins. Il est étendu sur les genoux de son père, contre la poitrine duquel son buste s'appuie ; son bras droit tombe inerte le long du corps ; les jambes s'avancent, rigides, vers le spectateur et sont dessinées dans un raccourci très hardi et très réussi. La lividité de la mort envahit la face et le reste du corps, les muscles sont détendus, les cheveux forment une masse compacte sur le front souillé de sang : c'est la ruine d'un superbe corps d'homme qui ne rappelle en rien la nature divine. Dieu le Père a les cheveux et la barbe d'un gris foncé ; il soulève d'une main le linceul du Christ et étend l'autre, comme s'il voulait exciter la commisération pour le funèbre spectacle que présente le corps de son fils. Sa tête se détache sur un fond éclairé d'une lueur jaunâtre. Le Saint Esprit plane près du front de la première personne de la Trinité.

A la gauche du tableau se trouve un ange aux cheveux blonds, pleurant et portant les trois clous ; à droite, un autre ange, aux cheveux noirs, tient la couronne d'épines, la lance et le fouet.

Le fond est couvert d'un nuage compact d'un gris bleuâtre, sur lequel le linge couvrant le Christ et son corps lumineux se détachent vivement.

(i) Armand BaSCHET ; Pierre-Paul Rubens, peintre de Vincent I" de Gonzague, duc de Mantoue, 1600- 1608. (Gazette des Beaux-Arts du !"■ avril 1867. P. 3o5.)

Les figures de Dieu le Père et des deux anges sont évidemment peintes par un élève de Rubens ; elles sont faites avec autant de négligence que de maladresse. Rubens ne les a retouchées que très sommairement dans les chairs. L'ange noir frise la caricature ; le blond est d'une peinture molle ; tous deux ont des chairs sans éclat, sans moelleux, telles que Rubens n'en peignit jamais. Dieu le père manque totalement de dignité ; il est d'une vulgarité extrême et sans valeur picturale.

Le Christ est entièrement peint par Rubens ; c'est une des figures les plus célèbres de son œuvre et elle mérite cette réputation, non seulement par la science du raccourci, tant admiré du grand public, mais aussi par son coloris intense. Le corps, d'une pâleur légèrement jaunissante sur les rondeurs des muscles, et livide dans les enfoncements, est d'une peinture serrée, d'un dessin magistral. Rubens, en le peignant, s'inspira évidemment du Christ mort d'André Mantegna, qui est actuellement à Milan, au musée de la Brera. Là aussi, le Sauveur est vu en raccourci hardi ; il est étendu sur une pierre, la tête appuyée sur un coussin ; ses pieds s'avancent tout droit vers le spectateur ; Marie et St. Jean pleurent à ses côtés.

Le tableau de Rubens ornait jadis, à Anvers, dans l'église des Grands Carmes, située à la place de Meir, l'autel de la Trinité, placé au-dessous du côté droit du jubé.

Devant l'autel, on lisait, sur une dalle funèbre, une inscription constatant que sous le sol gisait dame Josine Van der Capelle, épouse de Jean de Pape, greffier de la ville d'Anvers, morte le lo avril 1621 (i). Une seconde inscription, placée derrière les chandeliers, mentionnait que l'autel avait été dédié à la Sainte Trinité par Josine Van der Capelle, qui l'avait doté d'un triple anniversaire (2).

Il semble résulter de cette double inscription, posée par Jean De Pape, que sa défunte épouse Josine Van der Capelle fit construire l'autel et peindre le tableau de la Trinité.

La grande part que les élèves ont pris à cette œuvre ne permet pas de

(i) Deo Opt. Max. Sacr. Judocœ Van der Capelle Joannis Iprensis Sénat. F. et Joannis de Pape Patrit. Antv. J. U. Licentiati S. P. Q. A. ab Actis dulciss. uxoris mortales exuvias hic quiescunt dum Christo jubente immortales exsurgant. Devixit X Aprilis anno XVI<= XXI.

(2j Sanctiss. Trinitati hoc altare Dicavit tribusque Anniversariis Dotavit D. Judoca Van der Capelle uxor D. Joannis de Pape S. P. Q. A. ab Actis mulier dum fuit nobilis honesta et pia. Obiit anno œtatis XXXIX Christi MDCXXI X April. (Inscriptions funéraires et monumentales de la province d'Anvers. V, 295, 296.)

préciser, avec une certitude suffisante, la date de son exécution ; cependant, la facture du Christ mort nous permet^ de croire que la Trinité fut peinte vers 1620.

Le tableau passait jadis pour avoir été fait par Rubens, avant son départ pour l'Italie. Cette tradition ne repose sur aucun fondement et doit probablement son origine aux défauts saillants de l'œuvre. L'imitation seule du Christ mori de Mantegna prouve que Rubens n'a peint ce panneau qu'après son retour.

En 1794, il fut enlevé par les commissaires de la République française. Il figura au Louvre et fut restitué en i8i5.

Gravures : V. S. (Nouveau Testament) 447, Schelte a Bolswert ; 448, Anonyme ; 44g, Bernard Strauss ; 460, Anonyme (Gasp. Huberti exe). Non décrit : Anonyme (Joan. Van den Sande exe).

La gravure de Schelte a Bolswert diffère du tableau en ce sens que ce dernier est à peu près carré, tandis que la gravure est en hauteur (43 c. X 34 c). Dans le tableau, le Saint Esprit touche presque la tête de Dieu le Père ; dans la gravure, il est placé plus haut et du côté opposé à celui qu'il occupe dans le tableau. On remarque encore quelques autres légères différences entre l'œuvre peinte et l'œuvre gravée. Les gravures suivantes sont copiées d'après celle de S. a Bolsvi^ert.

D'après le tableau, L. Flameng a fait une gravure au burin, et un anonyme a exécuté une eau-forte. Aucune des deux reproductions n'est décrite.

Il existe une gravure (V. S. 45 1), entièrement semblable à celle de Bolswert, faite par un anonyme, avec l'inscription « Gravé d'après le dessin original qui existe dans le cabinet du comte de Cuypers de Rymenam, à Bruxelles. «

Un Christ mort sur les genoux de son père, avec deux anges de grandeur naturelle, haut de 7 pieds 2 pouces, large de 5 pieds 5 pouces, fut vendu dans la collection Martin Robyns, à Bruxelles, le 22 mai 1758, au prix de 1000 florins. Voir planche 21.

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