LE GRAND JUGEMENT DERNIER
"Munich. Pinacothèque, ySS.
Toile. H. 6o5, L. 474.
|ans le haut du tableau, le Christ est assis sur les nuages, dans l'attitude majestueuse du juge suprême ; la main droite levée appelle les élus à lui, la gauche abaissée renvoie les damnés aux abîmes. Une draperie rouge descend des épaules du Sauveur sur ses genoux. A côté
de lui se tient un groupe de saints, dans lequel on reconnaît la Vierge, St. Jean Baptiste, St. Pierre, St. Laurent et St. George. De l'autre côté, à droite du tableau, se trouvent les Saints et Saintes de l'Ancien Testament, parmi lesquels on distingue Adam et Eve, ainsi que Moïse portant les tables de la Loi. A la hauteur de la tête du Christ s'élancent, d'un côté, un sceptre, de l'autre côté, une épée flamboyante. Au-dessus de lui plane le St. Esprit et au-dessus de celui-ci. Dieu le père apparaît dans les nuages.
Plus bas, l'archange Michel, armé d'un faisceau de flammes et d'un bouclier rond, rejette les damnés en enfer. A côté de lui, d'autres anges l'aident à exécuter les sentences du divin juge. Dans la partie centrale du tableau, deux anges sonnent vigoureusement de la trompette pour réveiller les morts et les appeler au jugement. A gauche, d'autres messagers de Dieu aident les bienheureux à monter au ciel ; ils les soutiennent et leur montrent la couronne céleste, récompense de leurs vertus.
Dans la partie inférieure, à la gauche du Christ, les réprouvés, précipités par les anges, sont saisis par les démons. Un des damnés mord la main d'un ange ; un diable entraîne deux femmes dont il a saisi l'une par le buste et empoigné l'autre par les cheveux.
Dans le coin, à droite, on aperçoit les lueurs de l'enfer. Là encore, deux damnés sont déchirés par des monstres et hurlent de douleur.
A la droite du divin juge, un groupe de bienheureux monte au ciel ; de beaux anges blonds soutiennent de gracieuses femmes et un jeune homme, au corps svelte. Un nègre et d'autres représentants de races étrangères figurent parmi les élus.
Contre le bord inférieur, les morts reviennent à la vie. Un des ressuscites, tout pâle encore, lève les yeux vers son Sauveur avec une expression d'amour émue et touchante. Un homme vigoureux, à la carnation brune, soulève la pierre de son tombeau. Un squelette sort de terre.
Toute l'œuvre est ordonnée et exécutée avec beaucoup d'harmonie et d'unité. En haut, le Christ et les bienheureux prennent toute la largeur de la toile ; au milieu, trois groupes d'anges se partagent l'espace ; les uns punissent, les autres récompensent, les troisièmes appellent au jugement. Plus bas, les élus montent au ciel en un groupe d'un mouvement lent et gracieux ; vis-à-vis d'eux, les damnés dégringolent en masses enchevêtrées, anguleuses et désordonnées. Ces deux groupes s'élargissent dans la partie inférieure, au point de se toucher. Les ressuscites et l'enfer remplissent toute la largeur au pied du tableau.
On ne peut voir de composition plus sage, plus méthodique, disons même plus mathématiquement réglée. Ajoutons que la répartition de la lumière s'est faite avec la même régularité, avec les mêmes contrastes indiqués par la nature du sujet. Au milieu du tableau, le ciel est d'un bleu serein ; en haut, la gloire de la Trinité oppose son éclat céleste à la lumière terrestre ; plus bas, les bienheureux montent dans la clarté, les démons descendent dans un jour sombre ; plus bas encore, l'épaisse fumée de l'enfer et la nuit des tombeaux clôt cette succession de lumières graduées, qui passent de l'ardeur du ciel aux ténèbres de l'enfer, en traversant les clartés de la terre.
Les formes des personnages et leur attitude, parlent éloquemment et clairement à l'esprit. Le groupe céleste est majestueux et imposant ; les saints rayonnent de beauté et de splendeur ; les damnés souffrent et grimacent : tout contribue à montrer la puissance de Dieu et Teffet irrésistible de sa sentence.
Et néanmoins, malgré, ou peut-être à cause de cette belle harmonie, de cette haute sagesse, le grand ouvrage nous laisse froid. Le raisonnement y domine trop exclusivement, l'inspiration a pris trop peu de part à une création où le sublime seul serait de mise. Est-ce là l'image du Dies irœ, ce jour d'universelle commotion, d'horrible épouvante, de joies ineffables ? Le grandiose manque complètement ; les corps sont trop clairsemés et trop symétriquement rangés pour nous donner l'impression des foules innombrables venant écouter la sentence éternelle, s'élevant comme un tourbillon de sable emporté par un cyclone, ou tombant dans l'abîme drues comme la grêle.
Rubens a eu plus d'unité que Michel-Ange dans son Jugement de la Chapelle Sixtine, mais il n'a pas eu plus d'entrain, et les deux œuvres sont également trop raisonnées, trop peu émues, trop peu senties. Rubens ne se borna pas, comme le peintre de la Chapelle Sixtine, à un seul essai d'interprétation du drame suprême ; il reprit le sujet, avec des succès inégaux, comme nous le verrons plus loin.
La peinture a énormément souffert. Des restaurations maladroites et peu scrupuleuses ont enlevé au coloris toute sa force ; les chairs ont été recouvertes d'une teinte rose et bleuâtre ; les ombres sont devenues grises : tout a été amolli, enjolivé, lavé, délayé. Un nuage crayeux s'est étendu sur la toile, qui primitivement a dû briller du plus vif éclat. Les corps des ressuscites, au bas de la composition, ont été le mieux respectés et forment à présent la plus belle partie de l'œuvre.
Par sa facture, le tableau rappelle beaucoup les Miracles de St. Ignace et
de St. François Xavier, actuellement au musée impérial de Vienne, avec lesquels il a de commun les contours nets, les lumières claires, la belle pondération des figures. L'homme qui revient à la vie, dans le coin inférieur, à gauche, est à peu près identique au ressuscité dans les Miracles de St. François Xavier.
Le tableau fut peint pour le comte palatin Wolfgang-Guillaume de Neubourg, avant le 28 avril 1618, et payé à Rubens 35oo florins. Voilà ce que l'artiste nous apprend lui-même dans la liste de ses ouvrages offerts en vente à Dudley Carleton que nous avons citée (i). Il orna le maître autel de l'église des Jésuites à Neubourg et, en 1692, après de longues négociations avec la fabrique de l'église, qui s'effarouchait des nudités du tableau, il fut transféré à la galerie de Dusseldorf (2). On le remplaça par une Assomption de Carlo Cignani, qui, à son tour, entra dans la galerie de Dusseldorf et céda la place à une Assomption de Dominique Zanetti (3).
Gravure : V. S. (Nouveau Testament) 454, C. E. Hess. Non décrit : Piloty (Lithographie).
C'est à tort que, généralement, on considère la gravure de Corn. Visscher comme faite d'après le Grand Jugement dernier de Munich. Elle reproduit une composition sensiblement différente, dont nous parlons au numéro suivant.
Photographie : Fr. Hanfstaengl.
La collection Albertine à Vienne (n° 490) possède le dessin d'un damné, portant les deux mains à la tête, qui figure dans le Grand Jugement dernier. Voir planche 23.
Sg^s. LE GRAND JUGEMENT DERNIER.
Dresde. Musée, 921.
Esquisse. Panneau. H. 122, L. 97.
|sQU]SSE du tableau précédent, délicatement touchée, coloris doux, lumière blonde et claire, teinte rosée sur les chairs. La peinture est légère, mais elle fournit une représentation achevée du sujet. On la désigne tantôt comme une étude, tantôt comme une esquisse, tantôt enfin, comme une répétition postérieure du tableau de Munich. C'est en
(i) Voir page 8.
(2) D'' VON Reber : Katalog der Gemdlde-Sammlung der Kgl. àlteren Pinacothek in Munchen. 1884. N" 73 5.
(3) D'' Rudolf MarggrafF : Die altère K'onigliche Pinacothek ^u MUnchen. 1872. N° 258.
réalité une esquisse poussée plus loin que d'ordinaire et différant sensiblement du rétable fait pour l'église des Jésuites, à Neubourg.
Dans le grand tableau, les anges, à côté du Sauveur, ne portent point les instruments de son supplice ; l'ange, au-dessous du Christ, ne tient point de palme ; il y a deux anges sonnant de la trompette au lieu de quatre ; dans le bas, le dragon ne montre que la tête. Dans l'esquisse, il y a dans le bas, à gauche et à droite, une figure de plus ; mais, au milieu, la tète du nègre et celle de la femme, aux longs cheveux crépus, manquent. Bien d'autres différences encore pourraient être signalées.
L'esquisse de Dresde parut dans la vente du chevalier Pierre Lely, en 1680, et fut vendue au prix de loi livres sterling.
Gravure : V. S. 463, Corn. Visscher.
Photographie : Photographische Gesellschaft, Berlin.
La gravure de Corneille Visscher reproduit, en général, très fidèlement la présente esquisse ; toutefois le groupe enlacé par le dragon dans le bas, à droite, et les figures contre le bord, du côté opposé, ne concordent point. Il faut donc admettre qu'outre cette esquisse Rubens ait encore fait ou fait faire un dessin ou une grisaille dont le graveur s'est servi.
Effectivement, une grisaille du Jugement dernier, par Rubens, fut vendue dans la collection du comte d'Arundel, à Amsterdam, le 26 septembre 1684, au prix de 80 florins.
En 1873, le musée de Sigmaringen acquit du négociant Joseph Brindl, à Munich, une esquisse peinte à l'huile sur papier et montée sur toile (N° 220 du catalogue, H. 64,5, L. 5o), d'après laquelle la gravure de Corneille Visscher fut exécutée. Elle a exactement les dimensions de l'estampe et paraît avoir été faite, pour un graveur, dans l'atelier et sous la direction du maître. L'hypothèse émise par M. von Lehner que Pierre Soutman serait l'auteur de l'esquisse, n'a rien d'invraisemblable (i). En effet, ce peintre-graveur fréquentait l'atelier de Rubens lorsque le Grand Jugement dernier fut peint, et Corneille Visscher, son élève, a pu se servir du travail de son maître comme modèle de sa gravure. Nous savons que plusieurs des chasses de Rubens, gravées par Soutman, portent l'inscription : P . Soutman invenit, efjïgiavit et excudit, ce qui prouve que Soutman a fait des dessins d'après des compositions rubéniennes.
(i) D"" F. A. von Lehner : Ankàufe fur das Muséum in Sigmaringen. Zeitschrift fur bildende Kunst, 1875. P. 263.
lOI
go. LE GRAND JUGEMENT DERNIER.
H. i3 pieds, L. 9 pieds (407 centimètres sur 282).
UBENS a fait une répétition du Grand Jugement dernier. Le 28 avril 1618, il écrivit à Dudley Carleton au sujet d'un certain nombre de tableaux de sa main, qu'il désirait échanger contre des marbres antiques, appartenant à l'homme d'état anglais :
" J'ai à présent chez moi quantité d'excellents tableaux et en particulier quelques peintures que j'ai gardées pour mon propre agrément ; j'en ai même racheté quelques-unes, à un prix supérieur à celui auquel je les avais vendues; mais le tout est à la disposition de Votre Seigneurie, parce que j'aime les négociations rapides, où chacun donne et reçoit d'un même coup ce dont on est convenu r> (r).
Parmi les toiles ainsi offertes, il se trouve, d'après la description de Rubens lui-même: " Un Jugement dernier, commencé par un de mes disciples, d'après un original que j'ai fait, en format beaucoup plus grand, pour le prince de Neubourg, qui me l'a payé 35oo florins comptant. La présente pièce n'étant pas tout-à-fait terminée, je la retoucherai entièrement de ma main, de manière qu'elle pourra passer pour originale ».
Rubens évalue ce tableau à 1200 florins et donne, comme dimensions, i3 pieds de haut et g de large.
Dans la suite des négociations, Dudley Carleton se décida à choisir plusieurs des peintures offertes par Rubens, mais non le Jugement dernier.
Ce doit être le même tableau que vit Abraham Golnitzius, lorsque, vers 1624, il visita l'atelier de Rubens. Il en parle dans les termes suivants : " Faisons mention d'un seul tableau, estimé au-delà de 5ooo florins, œuvre faite par Rubens et représentant le Grand Jugement, au jour du Seigneur. En haut, la beauté du ciel et le vol des corps vers ce lieu ; d'un côté, les bienheureux s'ébattent dans les joies célestes ; de l'autre, les damnés sont tourmentés dans les enfers ; leurs corps sont enlevés, le gouffre infernal s'ouvre ; les femmes sont mêlées aux hommes, les jeunes gens aux vieillards, dans un commun malheur, de sorte que les souffrances des uns terrifient, et les joies des autres réjouissent le spectateur. En outre, vingt et quelques
(i) Noël Sainsbury : Op. cit. P. 28, 3o.
tableaux qui doivent être envoyés à Paris et sont peints par Rubens pour la reine-mère « (i).
Dans la vente de Martin Robyns, à Bruxelles, en 17S8, un Jugement dernier, ayant à peu près les dimensions de ce tableau (H. i3 pieds 3 pouces, L. 8 pieds 6 pouces), fut vendu, au prix de 420 florins.
Il est bien possible que la grisaille, gravée par Corn. Visscher, reproduise le grand Jugement dernier dont il est question ici.