LA CHUTE DES RÉPROUVÉS
Munich. Pinacothèque, yBy.
Panneau. H. 286, L. 224.
|e Jugement dernier vient de se terminer ; la sentence finale est prononcée contre les pécheurs, et les messagers de Dieu ont commencé à l'exécuter. St. Michel apparaît dans le haut des cieux, entouré d'une gloire resplendissante, armé de son bouclier étincelant et de son épée flamboyante. A côté de lui, à gauche du tableau, on voit un groupe d'anges armés de flammes ou d'épées. Ils ont atteint les damnés et la culbute dans l'espace commence. La plupart tombent, la tête en avant, quelques-uns tournoient dans l'espace ou descendent sur le dos ou sur le ventre.
Les démons se mêlent à l'avalanche humaine ; ils chassent les condamnés devant eux, les saisissent par les cheveux et les attirent vers l'abîme avec un
acharnement frénétique ; ils les fouettent de vipères, les emportent sur le dos et, en touchant la terre, ils les entraînent par les cheveux et les précipitent dans les flammes.
Ces démons ont conservé la forme humaine ou à peu près ; une tête de singe, des ailes de chauve-souris indiquent seules leur nature satanique. Mais d'autres habitants de l'enfer sont engagés dans l'horrible mêlée : ce sont des monstres à figure plus ou moins fantastique, aussi cruellement acharnés à leur proie que les singes diaboliques. Une tête de bouc, une tête de chien se montrent dans la masse, des serpents mordent les damnés ou les étreignent dans leurs spirales ; une immense bête légendaire, le dragon à sept têtes, occupe une large place ; ses gueules vont saisir dans toutes les directions ses victimes ou les cherchent furieusement, avec des rictus démesurés.
Dans le bas, on voit une scène infernale ; les monstres s'acharnent sur leurs victimes ou se battent entre eux. Lions, dragons, tigres, serpents bondissent les uns sur les autres, s'enlacent, se déchirent à coups d'ongles et de dents et dans cette horrible mêlée quelques pécheurs sont broyés, se tordent et hurlent de douleur.
Rubens s'est peint lui-même dans le coin du bas, à droite, sous la figure d'un pauvre diable, qui joint les mains, avec un geste suppliant, tandis que les flots des flammes de l'enfer montent vers lui.
Voilà la conception grandiose de Rubens. C'est plus qu'un drame effroyable, c'est un cauchemar.
La lumière qui éclaire cette chute épouvantable s'harmonise parfaitement avec le sujet et ajoute à l'horreur de la scène. En haut, au milieu des ténèbres, éclate la gloire dans laquelle descend le St. Michel ; à droite, le demi crépuscule montre la lutte entre la nuit et le jour, entre l'obscurité et le reflet du feu infernal ; au milieu, trois traînées de flammes jettent leurs sinistres lueurs ; dans le bas, la lutte des monstres se passe dans les ténèbres.
Tout le morceau nous fait l'impression d'un combat sauvage entre des anges, des hommes, des animaux et des démons, furieusement lancés dans l'espace et illuminés d'une clarté fantastique. Mais cette idée n'est pas exprimée d'une manière saisissante ; la confusion, le morcellement dominent et détruisent l'effet général. Les détails sont trop peu achevés pour racheter ce que l'ensemble a de défectueux, et, d'un autre côté, la peinture est trop soignée pour nous permettre d'appeler le tableau une esquisse. Cependant, pour certaines figures, la couleur des chairs est trop lourde et n'a pas assez de transparence pour être considérée comme une œuvre achevée du maître.
Rubens a évidemment voulu nous montrer par certains corps de damnés comment le vice déforme et enlaidit ; mais il a, tout aussi évidemment, dépassé les bornes du bon goût dans mainte figure, monstrueusement épaisse et ignoble. D'autres, par contre, avec leurs chairs roses et bleuâtres, nous font songer à des sybarites ou des voluptueux, mais non à des êtres complètement dégradés.
L'œuvre est entièrement de la main de Rubens. La peinture est mince, avec quelques empâtements, les contours nets, les statures herculéennes. Dans une lettre à de Piles, Philippe Rubens lui assigne la date de 162 1 (i). Je la crois antérieure et la placerais vers 1614. C'est probablement une répétition agrandie d'une représentation du même sujet que possède M. Suermondt, d'Aix-la-Chapelle. Dans l'un et l'autre travail, Rubens essaya une première fois d'exprimer sa conception du Jugement dernier, essai que bientôt il devait tenter de nouveau et avec plus de succès.
Avant 1677, le tableau se trouvait à Gand ; en cette année il fut acquis par le duc de Richelieu. De Piles écrivit à Philippe Rubens, sous la date du 26 février 1677 : « M. le duc de Richelieu a fait venir un tableau de la Chute des Damnez de la main de nostre brave Rubens, qui estonne tout Paris et qui donne tout une autre idée encore de son mérite y^. En marge de cette lettre se trouvaient les mots : « Venoit de Gand r< (2).
Suivant Félibien (3), le duc de Richelieu lui-même a rédigé la description de ce tableau qui se trouve dans les ouvrages de de Piles. Il est à remarquer que dans cette description les dimensions diffèrent sensiblement de celles du tableau actuel. Mais nous savons que, pour d'autres œuvres encore de la même galerie, des mesures de fantaisie sont données. De Piles lui attribue onze pieds de hauteur, sur six de largeur.
Le tableau fut vendu 11 10 florins dans la collection Adriaan Bout, La Haye, 11 août 1733.
Il passa dans la collection de l'électeur palatin à Dusseldorf et fut transféré avec cette galerie à Munich.
Gravures : V. S. 457, Richard van Orley, d'après un dessin de Jean van Orley ; 458, P. Soutman, 1642. Cette dernière estampe ne représente que la
(i) Ch. Ruelens : La vie de Rubens par Roger de Piles (Bulletin Rubens. II, 166.)
(2) Ch. Ruelens: Ibid. P. 170.
(3) Entretiens sur les vies et sur les ouvrages des plus excellens peintres. Paris, 1696. II, 2l5.
partie du milieu, à droite de la composition. (Suites) 49, Anonyme (le groupe du dragon et d'autres monstres entremêlés dans la partie inférieure de la composition) ; 5o, Anonyme (le dragon du même groupe).
La National Gallery de Londres possède quatre dessins et le British Muséum un cinquième, qui sont des études pour différentes parties de cette composition. Les divers fragments représentent la partie supérieure et la partie centrale du tableau.
La gravure de Soutman a probablement été faite d'après un dessin de ce genre. Dans la vente Crozat, un dessin représentant la Chute des Anges, gravée par Soutman, fut vendue, avec une autre pièce, 66 livres. Voir planche 26.
93«s. LA CHUTE DES RÉPROUVÉS.
Aix-la-Chapelle. Collection Suermondt.
Panneau. H. 118, L. 92.
|a composition de cette Chute des Réprouvés est la même que celle du numéro précédent. Le tableau est qualifié d'esquisse terminée de celui de la Pinacothèque de Munich. On ne saurait admettre que jamais Rubens ait achevé à un tel point une esquisse quelconque, et dans le cas présent le travail définitif ne serait pas poussé beaucoup plus loin que l'étude.
Alfred Woltmann et Waagen qualifient ce morceau de large, hardi, magistral dans l'exécution, et l'appellent la plus parfaite des œuvres de Rubens dans son genre (i).
Nous ne partageons point cet enthousiasme, mais nous croyons le travail de la main de Rubens. Les défauts de la composition et certaines exagérations de très mauvais goût que nous avons signalées déjà dans le tableau de Munich et que Rubens ne commit plus dans la suite, nous font croire que ce travail date du séjour de Rubens en Italie. C'est un pendant de l'Assomption des "justes, de la Pinacothèque de Munich, qui a les mêmes dimensions et des faiblesses analogues. Nous croyons que les deux oeuvres datent de la même époque.
(i) A. Woltmann : die Galerie Suermondt. (Zeitschrift fur bildende Kunst, 1874. P. 204.) — G. F. Waagen : Kleine Schriften. Stuttgart, 1875. P. 280.
Le tableau porte, sur la face postérieure du panneau, le sceau de la corporation de St. Luc, à Anvers, représentant le blason de cette association artistique, avec la légende : Segel van St. Lucas guide ly'i'i. Ce sceau atteste que, postérieurement à cette année, la corporation de St. Luc a eu à émettre son jugement sur la valeur du tableau. Le fait se passa en 1754 et est relaté de la manière suivante dans le registre des résolutions des doyens de la gilde (i) :
- Aujourd'hui le 21 septembre 1754, séance du serment actuel et ancien. On apporta certain tableau représentant le Jugement dernier, peint sur panneau, haut, dans le cadre, de 4 pieds et i 1/2 pouces et large de 3 pieds 2 1/2 pouces. Cette œuvre ayant été vue et mûrement examinée par les doyens, ils l'ont jugée avoir été peinte d'une manière fort soigneuse par Pierre-Paul Rubens et, en signe de la vérité, le susdit tableau a été marqué au dos du cachet en cire rouge de cette chambre.
" Fait et jugé par nous soussignés, à la date comme dessus. r>
Suivent onze signatures de doyens.
Le tableau fut vendu dans la collection Dutartre, Paris, 1804, 4000 fr., à Del astre.
Vente Pitschaft, 181 1, iSgô fr., à de Castres.
Le tableau fut offert en vente au musée de Berlin, avec le reste de la collection Suermondt, en 1874, mais ne fut pas compris dans l'achat, parce que le prix demandé dépassait de beaucoup l'évaluation de la direction du musée.