LE CHRIST CHEZ SIMON LE PHARISIEN
St. Pétersbourg. Musée de rErmitage, 543. Toile. H. 189, L. 254. *•
droite de la composition, le Christ, vêtu d'une robe purpurine et d'une draperie rouge, est assis au haut bout de la table. A côté de lui, trois apôtres ; vis-à-vis de lui et derrière la table, cinq pharisiens ; sur le devant, la pécheresse qui ayant oint les pieds du Sauveur, les arrose de ses larmes et les essuie de ses cheveux. Au fond, quatre serviteurs : le premier porte à bras tendus un pâté de paon ; le second l'aide d'une main et tient de l'autre un melon ; puis, une femme portant sur la tête une corbeille remplie de vaisselle ; enfin, à l'extrême gauche, un nègre élevant à bras tendus un plat au-dessus de la tête. Le pharisien, assis en face du Christ, est vêtu d'une robe verte, son dos est couvert d'une draperie blanche, ses jambes, d'une étoffe jaune. Le fond est occupé, à droite, par un rideau sombre ; au milieu, par une arcade ouverte sur un ciel clair. Sur la table, des fruits et du pain ; à l'extrême gauche, un chien ; à côté de la femme, un vase d'albâtre. La composition est superbe et heureusement mouvementée. Le troisième des apôtres à la droite du Christ regarde son maître d'un œil d'envie. Les quatre pharisiens assis le regardent avec une expression de méfiance ou de colère, commentant par leur attitude la parole : « Qui est celui-ci qui remet même les péchés? - Le premier, un gros homme imberbe, paraissant être l'amphytrion, hausse la lèvre inférieure d'un air de méfiance ; le second pharisien a une expression de curiosité hostile ; le troisième jette le buste en avant d'un air de provocation ; le quatrième grince des dents et lance de ses yeux des
éclairs de haine. Le cinquième, un vieillard au front chauve, s'est levé et, tenant des lunettes devant les yeux, regarde les belles épaules nues de la pécheresse. L'attitude et l'expression de cette dernière sont touchantes. L'affection et le repentir s'y peignent éloquemment.
Comme nous l'avons déjà fait remarquer, ce tableau présente des analogies frappantes avec le Banquet d'Hêrode que possède M. Hermann Linde et qui fut gravé par Schelte a Bolswert. (Voir plus haut, page 14.)
L'ordonnance de la composition, les serviteurs au second plan et le portique dans le fond rappellent en moindres proportions les banquets du Véronèse.
Le tableau est de toute beauté : la douceur du Christ et l'amour de la pécheresse opposées à la haine des pharisiens, les attitudes variées des personnages lui donnent un caractère très dramatique. Le travail a été exécuté par les élèves d'après une esquisse du maitre et terminé par celui-ci. La pécheresse, la tête du Christ et celles des convives sont de la main de Rubens ; les principales draperies sont largement retouchées par lui ; les accessoires et les figures secondaires présentent également, mais en moindre proportion, les traces de son pinceau.
Cette œuvre capitale date d'une époque peu avancée de la carrière du maître, de i6i5 à 1620.
Elle a appartenu au duc de Richelieu et a été décrite par de Piles (i). Elle fit partie successivement du cabinet du chancelier Pontchartrain et de celui du comte de Morville. Les héritiers de ce dernier la vendirent à lord Walpole, en 1732, au prix de iS.ooo livres. Elle fut acquise avec toute la galerie de Houghton, résidence de lord Robert Walpole, comte d'Orford, par Catherine II, en 1779 (2). Le catalogue de St. Pétersbourg, s'inspirant probablement des jEdes Walpolianœ de Horace Walpole, dit que le tableau se trouvait autrefois dans la cathédrale de Malaga, où il fut remplacé par une mauvaise copie. Ce renseignement est en contradiction avec la présence du tableau dans la galerie du duc de Richelieu.
La ville de Bergues St. Winoc possède une Madeleine lavant les pieds du Christ chez le pharisien, par Otto Venius. Le tableau a un caractère fort rubénien et est conforme, à quelques détails près, au même sujet peint par Rubens (3).
(i) Œuvres. IV, 3o5.
(2) MARIETTE: Abecedario V. 83. — Walpole : Anecdotes of painting, 164.
(3) H. Hymans : Notes sur quelques œuvres d'art conservées en Flandre et dans le Nord de la France. P. 248.
Au Musée de Berlin (ygSf.) se trouve une tête d'homme qui a servi d'étude pour le troisième apôtre, à partir du Christ, dans lequel nous cro3'ons reconnaître Judas.
Gravures : V. S. i5o, Mich. Natalis ; i5i, Guil. Panneels ; i52. Anonyme (van Beusecom exe.) ; i53, Pietro Monaco ; i54, Richard Earlom (1777) ; i55, F. Ragot ; i56, F. Ragot (en deux feuilles) ; 167, Anonyme (Nie. Visscher exe.) ; i58. Anonyme (Frederik de Wit exe.) ; iSg, Anonyme (Mart. van den Enden exe).
Dans la gravure de Panneels deux des quatre serviteurs manquent : la fille qui porte le panier de vaisselle sur la tête et le nègre ; l'attitude d'un troisième domestique est différente. Dans la gravure anonyme publiée par Martin van den Enden, il y a trois figures de plus sur le devant. Mariette affirme que la planche de P. Monaco a été gravée d'après un tableau qui était à Venise (i).
Le cabinet des estampes de la bibliothèque nationale de Paris possède une épreuve de la gravure de Natalis retouchée par Rubens. A droite et à gauche une bande est ajoutée ; d'un côté, le nègre et, de l'autre, l'architecture sont complétés. Ces additions n'ont trouvé place dans aucune estampe.
La collection royale à Windsor Castle renferme une esquisse en grisaille faite pour le graveur, dans l'atelier de Rubens. Panneau. H. 3g. 5, L. 5o.5. Une gravure de cette grisaille a été faite par M. Greatbach (2).
Dans la vente de Gérard Hoet (La Haye, 25 août 1760, n° iioi), un dessin à la plume de cette composition par Rubens fut adjugé à Reykevorst à 42 florins.