SAINT GRÉGOIRE AVEC D'AUTRES SAINTS
Grenoble, Musée, 124.
Toile. H. 474, L. 286.
E fond de la composition représente une arcade en ruines, au-dessus de laquelle est placé un tableau, au fond teinté d'or, représentant une Vierge aux formes archaïques, tenant l'enfant. Six petits anges suspendent autour de l'image une lourde guirlande de feuillage. A droite, on remarque un pilastre bien conservé d'ordre corinthien. Dans l'ouverture de l'arcade se tient St. Grégoire, largement drapé dans ses habits sacerdotaux et regardant le ciel d'un air inspiré. Sa main droite est levée, sa main gauche tient un livre ouvert appuyé sur la hanche. Il porte une chape blanche, à grands ramages d'or et de couleur, et une riche étole brodée d'or ; au-dessus de sa tête plane le St. Esprit. A la gauche, St. Maur et St. Papien. Tous deux appuient la main droite sur un long bâton. St. Papien a le torse nu et tient deux flèches dans la main gauche ; St. Maur porte une cuirasse romaine ; une peau de tigre lui descend des épaules sur le dos et est ramenée sur le devant du corps. A droite du portique se trouve Ste. Domitille ; sa chevelure est abondante et dorée, elle porte un diadème de perles, un corsage écarlate, une robe bleue et, par-dessus, une draperie amaranthe et une seconde qui est jaune. Derrière elle s'aperçoivent deux tètes d'hommes, celles de St. Nérée et de St. Achillée, rapidement esquissées.
La tonalité du tableau est énergique et solide, les ombres sont fortes, la pâte est serrée. Sur le fond relativement sombre, caractérisant la période italienne du maître, s'étend une lumière chaude, répandant sur l'ensemble son jour doré et faisant spécialement ressortir St. Grégoire et Ste. Domitille.
La figure du principal saint est réellement sublime, son geste de la main levée trahit l'extase, son œil l'inspiration céleste. Ses nobles traits, ses riches ornements, le large jet de ses draperies en font un pape vénérable, un docteur exerçant de l'autorité dans l'église. Tout pâlit à côté de lui. Ste. Domitille
est relativement sobre, sa tournure est gracieuse, l'expression de sa tête est pleine de dignité; ses habits, éclatants de couleur, sont drapés modestement. Elle sert à encadrer le grand saint, à le faire ressortir. Le St. Maur n'a pas d'autre emploi. C'est une belle figure, bien posée, dessinant vivement son contour heureux et son ton sombre sur le buste nu de St. Papien. Les visages de St. Nérée et de St. Achillée, creusés par la souffrance, sont animés par l'espérance du ciel vers lequel ils tournent les regards. Les anges sont charmants et ne manquent pas de moelleux. Le fond est admirablement choisi, tapissé d'une architecture, à la mode vénitienne, qui laisse voir le ciel d'un bleu vif coupé de nuages, légers dans le haut, sombres dans le bas, sur lequel le beau profil de St. Grégoire se dessine nettement.
C'est une œuvre pompeuse, mais unissant à l'apparat l'intensité du sentiment religieux. Le St. Maur est évidemment imité du St. Georges du Corrège, tel que nous voyons ce saint dans un tableau où il figure au bas du trône de la Vierge. Rubens a fait, d'après cette composition du maître italien, un dessin qui se trouve à l'Albertine de Vienne. Notons à propos de ce saint que le catalogue du musée de Grenoble et M. Marcel Reymond dans son étude sur ce musée, l'appellent Saint Maurice, le chef de la légion thébaine. Les textes que nous avons cités au n° 2o5 (T. I, p. 271) parlent toujours de S. Maurus et de S. Papias, nobles soldats romains.
Le tableau est bien certainement peint en Italie, mais nous croyons que Rubens l'a retouché plus tard, spécialement dans les chairs et les parties claires des draperies.
Dans sa lettre du 2 février 1608, à Chieppio, le peintre en dit lui-même : « Il faut donc savoir que mon tableau pour le grand autel de la Chiesa Nuova a parfaitement réussi, à l'extrême satisfaction des pères, et, ce qui arrive rarement, à celle de tous ceux qui l'ont vu d'abord. Mais il s'est trouvé sur cet autel dans un jour tellement déplorable, qu'à peine l'on pouvait distinguer les figures et apprécier la beauté du coloris, la finesse des tètes et des draperies, terminées avec grand soin, d'après nature, en somme très bien réussies selon l'avis général, -n Et plus loin : « Sans aucun doute, c'est de loin la meilleure, la plus réussie de mes œuvres : je ne me résoudrai pas facilem.ent à faire une autre fois un tel effort de tout ce que j'ai de facultés, et, si je m'y hasardais, peut-être ne réussirais-je pas aussi heureusement « (i).
Nous avons raconté, au n° 2o5, dans quelles circonstances Rubens termina
(1) Ch. Ruelens ; Correspondance de Rubens, I. 405-406.
le tableau à Rome, en i6oS. En revenant d'Italie, il rapporta la toile à Anvers et la plaça, en 1610, dans l'église de l'abbaye de St. Michel sur l'autel du St. Sacrement, près duquel sa mère était enterrée, avec l'inscription suivante : « Matri Virgini hanc tabulam a se pictam, de suo ornatam, pic affectu ad opt. Matris sepulcrum, commune cum uxore Isabella Brant, sua sibi die Petrus Paulus Rubens L. M. D. ipso die D. Michaelis Archangeli Anno CID. 13. ex. r, (i) Au pied de l'autel se trouvait l'épitaphe : - D. O. M. S. Mariae Pipelingias prudentiss. lectiss. feminse quae matrimonio juncta fuit Joanni Rubenio J. C. et Senatori Antverpiensi eoque orbata viduitatem ad diem fati par annos XXII religiose coluit, Philippus et Petrus Paulus Rubenii cum nepotibus e filia Blandina, piœ matri et B. M. F. Vixit annos LXX m. VI. d. XXIX. Obiit XIV Kal. Novemb. A» CID. 13. CVIII. R. I. P. . En 1667, l'abbé Macarius Simeomo fit démolir l'encadrement du tableau et le remplaça par un riche autel en marbre, sur lequel il fit mettre l'inscription: « Deo homini cujus delicias sunt esse cum filiis hominum in SS"^" Altaris Sacramento abscondito hoc altare poni curavit R. Adm. atque Ampliss. Dominus D. Macarius Simeomo hujus ecclesise abbas XLII. Anno MDCLXVII. ^
Le tableau fut transporté en France, en 1794, ^^ donné au musée de Grenoble par décret impérial du i5 février 181 1. C'est la perte la plus sensible qu'Anvers ait faite en tableaux de Rubens, par suite de l'invasion française. On peut s'étonner que l'administration du Louvre n'ait pas été plus jalouse de conserver ce chef-d'œuvre au musée de la capitale. C'est à ce caprice que nous devons la perte du tableau qui nous serait revenu avec les autres oeuvres du maitre, s'il était resté à Paris.
Gravures : V. S. 64, Rumoldus Eynhoudts ; 65, Van den Sande. En comparant la première de ces estampes avec le tableau, on s'aperçoit que ce dernier a été raccourci par le haut. La gravure de Van den Sande présente des différences notables avec celle d'Eynhoudts et semble avoir été faite d'après une esquisse. St. Grégoire porte la tiare ; les attitudes des saints sont changées ; dans le haut, il n'y a que quatre anges ; le tableau de la Madone est remplacé par un écusson portant les lettres S. P. Q. R. La Sainte Domitille a été gravée par S. a Bolswert, avec les attributs de Sainte Catherine (V. S. 28).
(i) Tel est le texte publié par Fr. Sweertius en i6i3. Mois, qui transcrivit l'inscription vers 1770, la termine par la date « A° 1626 » et tire de ce mille'sime la conclusion, e'videmment fausse, que Rubens ne donna le tableau à Te'glise de St. Michel qu'après la mort d'Isabelle Brant, survenue en 1626.
Dans la vente Lebrun fils (Paris, 1771) figurait un St. Grégoire sous un portique avec plusieurs figures. En haut, la Vierge, dans une bordure soutenue par des anges. Composition connue par l'estampe de Rumoldus Eynhoudts, peinte sur papier. Elle fut vendue 240 livres.