MAIN DE LA VIERGE
(Pamieau central)
[es auteurs d'une vie de St. Ildefoiise, publiée dans les Acta Sandoruin , racontent que ce zélé défenseur du dogme de la virginité de la â mère du Christ se rendit un jour, de grand matin, à l'église, précédé du diacre ou du sous-diacre et d'enfants de chœur qui portaient des torches. En ouvrant l'église, ils furent frappés d'une splendeur céleste dont leurs yeux ne purent supporter l'éclat ; les compagnons du saint jettent leurs lumières et, plus morts que vifs, vont raconter à leurs collègues ce qu'ils viennent de voir. Tous se rendent à l'église pour être témoins du miracle. Mais St. Ildefonse, s'étant avancé jusqu'à l'autel de la Vierge, aperçoit Marie assise dans sa propre chaire et, levant les yeux, il voit toute l'abside remplie d'une foule de saintes chantant des psaumes. La Vierge lui remet un vêtement fait de sa main, en disant : " Combats pour ma défense, brave serviteur, reçois de ma main le don que j'ai apporté pour toi des trésors de mon fils. 1 Après lui avoir remis la chasuble miraculeuse, la Vierge disparut avec les saintes qui l'accompagnaient et avec la lumière dans laquelle elle était descendue (i).
Rubens a beaucoup simplifié les données de cette légende. Il a réduit le nombre des saintes à quatre et, en dehors de celles-ci, il n'a donné d'autres assistants au miracle que des anges.
Dans son tableau, la Vierge est assise dans la chaire où St. Ildefonse avait coutume de prêcher. Cette chaire consiste en un siège à bras, élevé sur deux degrés et formant, dans la partie supérieure, une niche à dais en coquille, le tout encadré dans une construction oniée de chaque côté d'une colonne engagée et d'un pilastre d'ordre corinthien. Elle est taillée dans une matière
(i) Vita S. Ildephonsi. Acta Sanctorum. II, 536, 537.
jaunâtre tenant le milieu entre l'or et le marbre. Une auréole entoure la tête de Marie ; de ses cheveux châtains un voile de gaze descend sur les épaules ; elle porte une robe rouge et un manteau bleu et tient entre les mains la chasuble. Devant elle, du côté droit du tableau, St. Ildefonse est agenouillé sur la marche inférieure du trône; il reçoit et baise avec un profond recueillement le vêtement miraculeux, fait d'une étoffe blanche ornée de broderies historiées multicolores et de bordures d'or. Le saint porte l'habit de chœur, une ample soutane noire, un petit manteau (mosette) de la même couleur, le surplis et le pallium. Par terre, à côté de lui, est posé son chapeau d'évêque. A droite de la Vierge sont debout deux saintes tenant chacune une palme de martyr, l'une posant les mains sur l'épaule et sur le bras de l'autre. Ce sont probablement Ste. Barbe et Ste. Catherine, les martyres que Rubens introduit de préférence dans ses tableaux. A gauche, deux autres saintes se tiennent ; l'une, Ste. Rosalie, vêtue d'une robe de satin blanc brodée d'or sous laquelle se montre une jupe bleue bordée d'hermine, a dans ses cheveux blonds une couronne de roses blanches et rouges ; l'autre, représentée sous les traits que, dans son tableau de St. Georges avec le dragon, Rubens prête à Ste. i\gnès, a la tête couverte d'un voile qu'elle écarte d'une main, tandis que de l'autre elle retient la draperie jaune disposée sur une robe rouge. Toutes les quatre contemplent le miracle ; aucune d'elles n'a d'attribut clairement distinctif. Dans le haut de la composition, un puissant faisceau de rayons glisse de gauche à droite et trois petits anges se jouent dans cette lumière céleste. Celui de gauche porte une couronne de roses, celui de droite une branche de la même fleur, celui du milieu donne la main aux deux autres.
La composition est simple et heureuse. La Vierge et St. Ildefonse forment le groupe central sur lequel tombe tout l'effet de la lumière ; les quatre saintes et les trois anges encadrent admirablement les figures principales. Ce que Rubens a particulièrement soigné dans ce tableau et ce qui pour lui devait en faire le charme principal, c'est l'effet de la lumière. Ce n'est ni le contraste du clair-obscur, ni l'éclat du soleil qu'il a voulu rendre ; il a montré comment il concevait une scène inondée de la clarté céleste. La gloire descendant du ciel entr'ouvert pénètre les anges qui s'y jouent, répand une nuance dorée sur le trône de la Vierge, sur la Vierge elle-même et sur les autres personnages. Cette clarté surnaturelle est vivifiée par les rouges qui font scintiller partout leur rayonnement embrasé. Les reflets abondent ; la sainte qui écarte son voile de la main droite a des tons d'or sur sa draperie grise, des éclats blancs sur sa robe rouge. La Vierge est gracieuse au-delà
de toute expression. C'est une figure de femme saine et suave ; les cheveux châtains légèrement ondoyants, le teint pareil à celui de la pêche mûre, où le rouge chaud et moelleux est posé sur le jaune doré, où le tout est couvert d'un duvet qui fond et harmonise les nuances. Sa figure et ses vêtements ressortent en tons pleins, mais doux, sur le fond doré. La tonalité des quatre saintes s'efface davantage dans la lumière fulgurante : elles semblent s'}^ fondre et y perdre la fermeté de leurs contours et de leur corps. Le St. Ildefonse aussi est quelque peu éclipsé par la lumière ; son vêtement noir se ramollit et pâlit dans la chaude atmosphère. Dans la partie inférieure, à droite, les ombres s'épaississent ; à gauche, la clarté reste dominante. La lumière, qui atteint sa plus grande intensité dans le coin gauche supérieur, s'affaiblit donc graduellement en descendant obliquement vers la droite. Dans ce débordement d'éclat céleste, les demi-teintes sont du plus heureux effet. Tout est calculé pour produire une impression d'opulence : le trône d'or, les riches draperies rouge et bleu, le satin blanc, les draperies d'or et d'hermine, le voile de gaze et par-dessus tout les carnations moelleuses et fraîches de la Vierge, des saintes et des anges. C'est une vision surnaturelle. Le drame, la force, la vive émotion, ces éléments préférés de Rubens, sont bannis ici, les passions terrestres ont perdu leur empire et ont cédé le pas aux émotions, aux félicités et aux beautés du ciel.
Le peintre semble avoir voulu donner aux deux saintes à droite les traits de ses deux épouses ; mais la ressemblance n'est point frappante. La Vierge oftVe la plus grande analogie de traits et de facture avec celle de la Sainte Famille du musée de Cologne et avec celle du tableau de la chapelle mortuaire de Rubens. St. Ildefonse rappelle par la pose le roi agenouillé et par les traits le St. Joseph de VAdoration des Mages du musée d'Anvers. C'est le même modèle qui antérieurement avait posé pour le prêtre qui tient l'hostie dans la Communion de St. François d'Assise. La Ste. Rosalie est, à peu de chose près, identique à la Ste. Apolline du Couronnement de Ste. Catherine (Voir n° 400) ; elle ressemble aussi à la Salomé du Festin d'Hêrodiade (n° 242).
Dans la cathédrale de Tolède, à l'endroit où la Vierge apparut à St. Ildefonse, on a rappelé le miracle par un bas-relief, où l'on voit la Vierge accompagnée de deux saintes et de deux anges tendant la chasuble à St. Ildefonse. Il est possible que Rubens se soit souvenu de cette composition en choisissant ses personnages.
Voir planche 154.