LE PORTEMENT DE LA CROIX
Bruxelles. Musée, 405.
Toile. H. 56o, L. 35o.
E cortège monte la pente du Golgotha et Véronique vient essuyer le front du Sauveur tombé sous la croix. Les soldats qui ouvrent la marche ont disparu derrière un rocher et ne sont plus indiqués que par trois pointes de lances. La partie principale et visible se compose d'abord de deux cavaliers cuirassés, portant l'un une enseigne, l'autre un étendard sur lequel on distingue les lettres CLx\TIOSL Ils sont montés, le premier sur un cheval brun, le second sur un cheval blanc. Derrière eux chevauche un ofiîcier, en cuirasse, tête nue ; une draperie rouge flotte par-dessus sa droite étendue qui tient un bâton de commandement. Au centre du tableau, le Christ tombe sous le fardeau de la croix et s'appuie douloureusement sur les mains et les genoux. Deux hommes lui viennent en aide et soulèvent l'instrument de supplice : l'un a le torse et les jambes nus et porte une draperie verdâtre, l'autre porte un vêtement d'un gris brun, qui laisse à découvert une épaule, un bras et une jambe.
A droite de ceux-ci se tiennent deux femmes, dont l'une porte un enfant. Elle est blanche et grasse, sa robe est purpurine. De la seconde, on ne voit que la tête. A gauche, Véronique, vêtue d'une robe de velours noir, essuie le front du Christ. Marie, enveloppée dans son manteau bleu, étend les mains pour venir en aide au Sauveur ; St. Jean, vêtu de rouge, la soutient. Derrière Véronique, contre le cadre, une femme et ses deux enfants pleurent ; plus haut, un soldat pousse le Christ du bout de sa lance pour le forcer à se lever.
Dans le bas du tableau, les deux larrons, les torses nus, les mains liées sur le dos, marchent entre deux soldats casqués et cuirassés.
Le ciel est couvert de nuages et forme, avec les parties visibles du roc, un fond neutre sur lequel se détachent vigoureusement les figures ensoleillées.
Ce qui est superbe dans le tableau, c'est le mouvement du cortège.
Le Christ succombant sous la croix, ne fournit qu'un épisode secondaire dans la composition. Le sujet le plus important est le groupe de ses gardes. Bannières au vent, cuirasses miroitant au soleil, la croupe des chevaux luisant, l'officier et les soldats montent. Les hommes qui soulèvent la croix suivent, les gardes qui conduisent les larrons ferment la marche. Tout ce monde, se déroulant en spirale sur le versant de la colline, caracolant, paradant, s'étalant au soleil, est traité avec amour et rend une fois de plus témoignage des instincts décoratifs de Rubens, de sa prédilection pour l'éclat, la pompe, le mouvement. Par contre, la figure du Christ et celle de sa mère sont négligées et franchement insignifiantes. Les tons clairs et joyeux, les draperies rouges, les chairs éclatantes de vigueur et de santé, prédominent ; ils se fondent harmonieusement dans la chaude atmosphère et concourent à faire de ce tableau une œuvre animée, resplendissante, quelque peu déclamatoire, où rien ne trahit les angoisses et la souffrance. Ce brillant apparat, si peu en rapport avec le sujet, sonne faux. Cette absence de la note émue et douloureuse laisse dans l'œuvre une lacune regrettable et faisait dire au plus récent des historiens de Rubens : - Pour moi, je cherche dans l'éclatante montée au Calvaire un cri de douleur et je ne l'y trouve pas r, (i).
Le tableau est entièrement de la main du maître.
L'absence des ombres, les contours effacés, la hardiesse du pinceau et de la ligne indiquent une époque avancée de sa carrière. En effet, l'œuvre fut terminée en i63y.
Elle fut exécutée pour l'église de l'abbaye d'Affiighem. La chronique manuscrite du couvent, rédigée par le prévôt Hubert Phalesius et conservée à la bibliothèque royale de Bruxelles, nous donne des détails précieux sur la commande et l'exécution du tableau.
Vers la fête de St. Rémy (i'' octobre) 1634, on commença les travaux préparatoires pour la construction du maitre autel de l'église de l'abbaye. Jean du Can d'Anvers fut chargé de cet ouvrage qu'il termina en i636. Il lui fut payé au-delà de 2000 florins ; en y ajoutant le prix du bois, l'autel coûta bien 3ooo florins. Ce fut aussi en i534 que Rubens fut chargé de peindre le retable. Il se trouvait à Afiflighem avec l'archevêque Jacques Boonen et le président du Conseil des Pays-Bas, Roose, lorsque la commande fut faite. La chronique dit qu'il entreprit à cette époque de dessiner un tableau d'une composition meilleure, ce qui semble indiquer l'existence d'un projet
(i) Paul MaNTZ : Rubens (Galette des Beaux-Arts, 1884. II, 454.).
antérieur, qu'il eut à modifier. Nous savons, en effet, que dès l'année i632 Pontius grava le Portement de la Croix qui présente des variantes considérables avec le tableau définitif.
Le 8 avril i537, le tableau fut placé sur l'autel. Il fut payé 1600 florins. Dans cette somme n'étaient pas compris 5o florins donnés à l'ouvrier et à l'élève de Rubens qui firent le châssis et y étendirent la. toile (i).
Le tableau fut transporté à Paris en 1794, ramené en i8i5 et donné, en i8i5, au musée royal de Bruxelles.
Gravures: V. S. 262, Paulus Pontius, i632 ; 253, W. H. Worlington ; 264, F. Ragot; 265, Adr. Melar ; 267, Pietro Monaco; 268, Sartor ; 270, Anonyme (F. Landry exe); 271, Anonyme (Gaspar Huberti exe). Non décrit: Lithographie anonyme.
La gravure de Pontius, d'après laquelle la plupart des autres sont copiées, présente des différences notables avec le tableau. Il est clair qu'elle reproduit un premier projet de la composition.
Le cortège monte la pente raide de la colline couronnée d'arbres. Un cavalier portant un casque et tenant un drapeau marche en avant, un second cavalier sonnant du cor et un troisième coiffé d'un turban le suivent. Viennent ensuite les deux larrons conduits par quatre soldats romains. Après ceux-ci,
(i) Extraits du Monasterii SS. Pétri et Paiili Affligemiensis Chronicitm. Auctore Huberto Phalesio. (Bibliothèque royale de Bruxelles. Ms. 7037-42.)
P. 294. A" 1634. Circa Remigalia inchoata est vasta structura lignea circa magnum altare a Magistro Joanne du Can, eodem illo egregio artifice qui construxit altare D. Virginis. Hoc quoque anno Petrus Paulus Rubens hic prœsens cum illustr™» Archiep» (Jacobo Boonen) et perillustri D° Preeside Supremo Rose suscepit tabulam a se meliori forma delineandam.
P. i5. Anno 1634 evocato Petro Paulo Rubeno, seculi hujus pictore famosissimo, (Benedictus Haftel) jussit depingi tabulam majoris altaris Christi Domini bajulantis crucem. Ornatus vero vasti operis circum picturam factum et inventum (sic) ab eodem magistro Joan. du can cum quatuor columnis quas Salomonis nuncupant.
P. 314. Anno i636. Perfectum est majus altare quoad parerga illa sive vastas illas ligneas structuras. Opifici qui illas fabricandas suscepit numerata sunt plus quam duo florenorum millia quibus si addideris valorem lignorum ex quibus confecta est facile ascendet summa ad tria millia. Pretium picturœ audiemus anno sequenti. Restât ligneum istud opus pictis coloribus exornetur.
P. 3i5. Anno 1637. 8 aprilis, posita est in majori altari pictura exprimens Christum staurophorum cruci succumbentem. Est elaborata nobilissimo penicillo Pétri Pauli Rubenii Appellis nostri seculi. Numerati sunt ipsi mille sexcenti floreni prêter 5o florenos datos fabro et famulô dicti Rubeni qui clatem fecerant et in eodem extenderant tabulam in linteo depictam.
on voit le groupe du Christ. Le Sauveur est tombé sous le fardeau de la croix, Véronique essuie son front, la Vierge contemple cet acte de pitié et St. Jean se tient derrière elle ; de l'autre côté, deux hommes aident le Christ à soulever sa croix, tandis qu'un cavalier le pousse brutalement du bout inférieur de sa lance. Tout en bas, au premier plan, deux petits enfants suivent des yeux la scène.
Dans la planche de Monaco, il y a, sur le devant, un chien, au lieu des deux enfants de la gravure de Pontius. Il y a également des différences dans les soldats du cortège et dans le paysage. Le tableau, d'après lequel elle fut faite, était la propriété de la noble famille Manfrotti, à S. Samuele.
La lithographie que nous citons en dernier lieu est la seule reproduction exacte du tableau.
Le 8 juin 1774, on adjugea à van Merlen, au prix de 36o florins, dans la vente van Schorel, à Anvers, une grisaille peinte sur bois (H. 22 1/2 pouces, L. 17 1/4 pouces) ayant servi de modèle à Pontius pour sa gravure. C'est probablement la même pièce qui fut vendue 85 guinées, en 1817, dans la collection du duc d'Albert.
La tête du Christ avec la main de Véronique et celle du soldat qui tire le Sauveur par les cheveux a été reproduite par un graveur anonyme, probablement un élève s'exerçant à son art en copiant un fragment de la planche de Pontius.
Il existe deux esquisses du tableau. Elles présentent des variantes entre elles, avec la gravure de Pontius et avec le tableau. L'existence de ces diverses interprétations du sujet montre bien que ce ne fut qu'après des essais nombreux que Rubens parvint à arrêter sa composition définitive.
Voir planche 97.