‹ L'œuvre de P.P. RubensChapitre 52 sur 213 · LE CHRIST EN CROIX · texte numérisé non relu

LE CHRIST EN CROIX

(Le Christ au coup de poing.)

E Christ lève les yeux avec une expression de souffrance et de supplication. Les bras sont étendus droit au-dessus de la tète. L'écriteau est attaché par deux clous au sommet de la croix. A droite, un ange a saisi par l'aile un démon volant dans les airs et lève le poing pour le frapper. A gauche, un second ange s'apprête à frapper également la Mort armée de sa serpe et se couvrant la tête de son bras pour la protéger. Dans le fond, on voit la ville de Jérusalem, avec ses dômes, clochers et tours. La planche est cintrée dans le haut.

Le musée Boymans à Rotterdam possède, sous le n° 692 de sa collection de dessins, un superbe dessin à la craie noire, lavé de blanc et de gris bleuâtre, exécuté à la grandeur de la gravure (H. Sg, L. 37,5) et ayant évidemment servi de modèle à celle-ci.

La gravure est datée de i63i ; c'est probablement à cette époque que le dessin fut exécuté. Le catalogue de Voorhelm Schneevoogt dit que le tableau existait dans le réfectoire de l'abbaye de Tongerloo. L'auteur a emprunté ce renseignement à un exemplaire annoté du catalogue de Hecquet, que possède le musée Teyler de Haarlem et qui donne des indications remarquablement exactes sur les endroits oîi se trouvent les tableaux gravés d'après le maitre.

En effet, le couvent de Tongerloo possédait un Christ en croix acquis en 1648. Un certain Mathieu Antonissen, gardien du refuge de Tongerloo à Anvers, l'avait acheté en cette ville, dans une vente publique, pour une somme de 090 florins et le transporta à Bruxelles ou l'abbé Wichmans se trouvait. Celui-ci donna connaissance de cet achat par une lettre au prieur de l'abbaye, lettre datée de Bruxelles, le 27 novembre 1648, et qui nous a été conservée.

v Révérend Seigneur Prieur,

" Aujourd'hui Mathieu, le gardien de notre maison, à Anvers, est venu ici avec un tableau du Christ en croix peint par Rubens. Il l'a acheté dans

une vente à un prix assez modéré, vu la valeur artistique du tableau, notamment pour 5go florins. L'ouvrage a douze pieds de haut et six de large, sans le cadre. A mon avis, il conviendra le mieux pour le réfectoire à la viande, à la tête de la table. Prenez la mesure de la place, avant que le proviseur aille à Anvers, où il trouvera le tableau. Chacun dit que c'est une acquisition à bon marché 5».

Le tableau figura pendant un certain temps dans un des bas-côtés de l'église ; déchiré par accident, il fut admirablement restauré et placé dans le réfectoire du couvent (i).

On ne sait ce que le tableau est devenu ; il a probablement péri dans la dévastation de rabba3^e de Tongerloo par les soldats de la République française. Voici comment, dans une lettre adressée à l'administration du musée de Paris, le 28 vendémiaire an XI, d'Herbouville, le préfet du Département des Deux Nèthes, décrit la manière d'agir de ses compatriotes : - L'église de Tongerloo, riche abbaye aux environs d'Anvers, renfermoit, il y a quelques années, beaucoup de tableaux, parmi lesquels il y en avoit des plus grands maîtres. Lorsque le gouvernement donna ordre que l'on transportât à Paris les chefs-d'œuvre de la Belgique, on chargea plusieurs personnes employées à cet effet de descendre ces tableaux avec précaution, pour pouvoir les emballer. Ces barbares trouvant qu'il étoit trop long de décrocher ces tableaux, de les descendre avec le cadre, avoient mis en œuvre un moyen bien digne d'eux pour s'en ôter l'embarras. Ils appuvèrent une échelle sur le tableau jusqu'à sa hauteur, et puis, avec leurs sabres ou leurs couteaux, ils les découpaient en lanières, qui tomboient sur le pavé humide de l'église et restoient là jusqu'à nouvel ordre. Lorsqu'on venoit ensuite les chercher, ces morceaux étoient pourris. Plusieurs tableaux de Rubens ont été descendus de cette manière " (2).

Avant la suppression de leur couvent, les religieux de Tongerloo avaient mis en lieu sûr plusieurs de leurs tableaux. Le Christ en croix n'y était pas compris (3).

Dans les tableaux trouvés à l'abbaye de Tongerloo en 1797, il y en avait

(i) Fr. Waltm. Van SpilbeecK: De Voormaligc abdij van Tongerloo en liare kunstschatten. (De Vlaamsche School, i883. P. 29 et 40.)

(2) PlOT : Rapport. P. 6.

(3) Ibid. P. 281-4.

un " représentant la mort de Jésus-Christ à la croix, -^ mais le nom du peintre n'est pas mentionné (i).

Le 28 avril i5i8, Rubens offrit à Sir Dudley Carleton, en échange de marbres antiques, plusieurs tableaux dont il lui envoya la liste et parmi lesquels se trouvait un Crucifix, de grandeur naturelle, qu'il appelait - la meilleure pièce que jamais peut-être il eût faite. -^ Le tableau était estimé par son auteur à 5oo florins, il était haut de 12 et large de 6 pieds (2).

Le 7 mai suivant, Sir Dudley Carleton écrivit à Rubens : - Je trouve que le Crucifix est trop haut pour ces bâtiments peu élevés, de même que ceux de l'Angleterre, et, au lieu de ce morceau, je prendrai, si vous le voulez, le St. Sébastien - (3). Ce St. Sébastien était un autre tableau inscrit sur la liste fournie par Rubens.

Le titre donné par le peintre ne permet pas de décider si une ou plusieurs figures y étaient représentées. La grandeur du tableau était énorme, puisqu'il mesurait 4 mètres en hauteur et deux en largeur. Comme ce sont là identiquement les dimensions du Christ en Croix qui ornait jadis le réfectoire de l'abbaye de Tongerloo, il est assez probable que ce dernier est le tableau offert en vente à Sir Dudle}^ Carleton.

La vente, dans laquelle Mathieu Anthonissen l'acquit, pourrait bien être celle du duc de Buckingham, qui eut lieu à Anvers en 1648.

Gravures : V. S. 2g5, Pontius, i63i ; 296, Anonyme ; 297, Anonyme (to be sold London by Thomas Booth) ; 298, Ragot ; 299, Anonyme (Moncornet exe); 3oo, Anonyme (C. Galle exe); 3oi, Langot. Non décrit: Anonyme (P. Landry exe). Cette dernière est une très grande estampe où le sujet est entouré d'une guirlande de laurier et de chêne.

La gravure de Pontius est mentionnée dans la lettre que Rubens écrivit à Peiresc, le 3i mai i635. Rubens prétend à tort que l'estampe est datée de i532 et non de i63i. Il affirme qu'il l'a retouchée plus d'une fois de sa propre main (4). Le cabinet des estampes de la bibliothèque nationale de

(i) PlOT : Rapport. P. 228.

(2) Fiorini 5oo. Crucifisso grande al pari del naturale stimato forse la meglio cosa chio facessi giamai. (W. HOOKHAM-CaRPENTER : Op. cit. 172.)

(3) Havendo dapoi considerato piu maturamente erano {au lieu de erano il faut probablement lire trovo) ch'il crucifisso è troppo grande per queste fabriche basse et quelle ancora d'Inghilterra. et in luogo di quello accettaro (se cosi le place) il S. Sébastian. (Ibid. 174.)

(4) E pero notorio a tutto il mondo chio mi trovaij l'anno i63i in Ingliterra et chera impossibile di far questo intaglio in absenza mia essendo stato ritocho (corne s'usa sempre,)

Paris possède une des épreuves retouchées par Rubens. Il y a indiqué de sa main l'inscription : Clamans voce magna Jésus ait Pater in inainis tuas. Liicœ cap. XXIII. Cette gravure reproduit, dans le même sens, le dessin du musée de Rotterdam, en conservant ses dimensions. Seulement, la gravure a été un peu élargie sur le côté droit.

Si l'annotation utilisée par Voorhelm-Schneevoogt reposait sur une erreur et que le Christ au coup de poing n'avait pas existé à l'abbaye de Tongerloo, nous admettrions volontiers que le dessin du musée de Rotterdam a été fait par Rubens pour être gravé et ne reproduit aucune peinture du maitre.

Voir planche 102.

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