AUQUEL ON PORTE UN COUP DE LANCE
Anvers. Musée, 297.
Panneau. H. 424, L. 3io.
E Christ vient d'expirer ; les deux larrons se tordent encore sur leurs croix ; un centurion romain à cheval perce le côté du Sauveur, pour s'assurer que réellement il est mort ; un soldat monté sur une échelle vient de casser la jambe du mauvais larron. En bas, à gauche, un second officier romain à cheval ; à droite, Marie, St. Jean, Marie Cléophas : au pied de la croix, Madeleine agenouillée ; derrière la croix, sur le versant opposé de la colline, deux spectateurs un vieux et un jeune, dont on ne voit que le buste. A l'extrême gauche, on aperçoit deux bouts de lances portées par des guerriers invisibles.
Le buste du Christ est vu de trois-quarts ; son beau corps que la souffrance n'a pas amaigri, sa noble tète, assombrie par la couleur livide de la mort, est descendue sur la poitrine comme s'il s'était assoupi dans un doux sommeil. Le calme et la beauté de tous ses membres font reconnaitre en lui le Dieu triomphant, dominant, même après la mort, tout ce qui l'entoure. Le bon larron, un bras attaché derrière la traverse de sa croix, l'autre lié sur le devant du bois de supplice, se tourne vers le Christ avec une expression de plainte déchirante. Le mauvais larron, sous la douleur effroyable causée par le coup qu'on vient de lui porter, s'est soulevé par un effort surhumain et s'arc-boutant sur le bras de la croix, il a arraché son pied gauche du clou qui l'attachait et soulève la jambe sanglante d'un mouvement convulsif.
Le corps du Christ est d'un beau blanc jaunâtre ; celui des deux autres suppliciés d'une nuance plus brune. L'officier qui porte le coup de lance monte un cheval pommelé, vu sur la croupe ; sa cuirasse est recouverte d'une draperie rouge ; il a une vigoureuse tète rubénienne, à barbe noire et à traits durs. S'appuyant sur le cou de son cheval, le second officier avance le haut du corps avec une expression de curiosité ; il porte un casque à plumes. A droite,
sur l'échelle, le soldat couvert du casque et de la cuirasse tient encore la barre de fer avec laquelle il vient de donner le coup de grâce et suit d'un regard railleur les soubresauts du supplicié.
Marie se tient debout à droite, les mains entrelacées et les bras abaissés, raidis par un geste de désespoir. Elle est vêtue d'une robe de nuance violet sombre, d'un manteau bleuâtre et d'un voile noir qui lui couvre la tète. C'est une femme forte, aux chairs molles ; la figure, rejetée en arrière, est largement brossée, les 5'eux rougis, les traits crispés par la douleur. St. Jean repose sa tête sur l'épaule de Marie ; il porte à ses yeux un bout de l'immense draperie rouge dont il est enveloppé. De Marie Cléophas, on ne voit que la tète et les deux mains.
La Madeleine est une gracieuse blonde, au cœur tendre, au teint frais. Elle lève les bras vers le centurion qui porte le coup de lance, comme si elle le suppliait de respecter le corps du Sauveur. Elle porte la robe jaune d'ambre, aux reflets miroitants, dont Rubens aime à la couvrir.
Le fond du tableau, à droite, est enveloppé de nuages d'un bleu d'ardoise; à. gauche, une pâle clarté descend du ciel, où l'on aperçoit l'éclipsé du soleil. Une lumière jaunâtre dore l'horizon ; le sol est bien éclairé et, par-dessus la montagne, on voit le vert sombre de la plaine.
C'est une riche composition, presqu'une œuvre d'apparat par la disposition des personnages répandus sur l'immense toile. L'ordonnance est étudiée soigneusement et donne au tableau un aspect compassé, un peu froid. Le Christ domine par sa beauté et par sa couleur chaude, sans qu'aucune des parties de la composition soit sacrifiée. Il y a une contradiction manifeste entre l'obscurité opaque du fond et la clarté ensoleillée tombant sur les personnages, contradiction qui fait ressortir davantage le caractère apprêté du tableau. Il y a certes de belles parties : le Christ est réellement divin ; la Madeleine est aussi tendre d'expression que de coloris ; la douleur de Marie et de St. Jean, exprimée toute d'une pièce, ne manque pas d'être saisissante. Le mauvais larron, se tordant sur sa croix, aux ricanements du soldat, forme un épisode d'une hardiesse très dramatique, aussi heureusement conçu que magistralement exécuté.
L'histoire rapporte que le tableau fut peint en 1620 (i) et effectivement
(i) Anno post Virginis partum 1620 Nicolaus Rockox altare summum e vario marmore
magnificum opus poni curavit, cui pictura imposita crucifixum médium inter latrones exhiber rara arte. (ANT. Sanderus : Chorographia Sacra Brabantiœ. III, 200.)
les couleurs disposées par plaques, les contours nets, l'exécution soignée indiquent cette époque.
L'œuvre n'a pas été peinte sans le secours d'un élève. Rubens l'a presqu'entièrement achevée de sa main ; mais il y a des parties moins réussies comme forme et couleur qu'on ne saurait lui attribuer. Telles sont la tête de Marie Cléophas et celle de St. Jean, celles des deux spectateurs dans le fond et celles des deux soldats casqués. Le travail de l'élève, imparfaitement couvert par les retouches du maître, est d'ailleurs fort habile et cette circonstance, jointe à la date de l'exécution du tableau, nous fait croire que c'est Van Dyck qui, dans l'occurrence, a assisté son maitre.
Nous n'admettons pas que les parties moins réussies doivent leur infériorité à un nettoiement inhabile, comme Michel le prétend ; les parties claires et les figures principales que Rubens avait l'habitude de repeindre, ont gardé tout leur éclat et leurs empâtements.
Le tableau fut fait pour le maître-autel de l'église des Récollets à Anvers, aux frais de Nicolas Rockox. Cet autel portait la date de 1620.
Le 14 septembre i5ig, Melchior van Boven, sculpteur anversois, fit un accord avec Jean Brigaude, maitre tailleur de pierre à Namur, par lequel ce dernier s'engagea à livrer les pierres nécessaires au grand autel des Récollets, à Anvers, au prix de treize cents florins (i).
Il fut construit pour compte de Nicolas Rockox, comme l'attestait l'inscription placée sur les piédestaux des colonnes. A gauche, on lisait : Hanc Christo posuit Consul Roccoxius aram, Expressit tabulam Rubeniana manus.
A droite :
Seu dextram artificis, dantis seu pectora cernas, Nil genio potuit nobiliore dari.
Il est évident que cette inscription fut posée après la mort de Rockox.
Le tableau fut enlevé par les commissaires de la République française en 1794 ; il revint à Anvers en i8i5.
En 1824, il fut restauré par Mathieu van Bree, peintre et professeur à l'Académie d'x\nvers (2).
Gravures: V. S. 333, Boetius a Bolswert, i63i ; 334, F. Ragot; 335,
(i) Bulletin de T Académie d'Archéologie. Anvers, i885. IV, 86. (2) Messager des Sciences historiques, 1824. P. 325.
p. Nolpe ; 336, Campion ; 33/, Anonyme (Franciscus Van den Enden exe.) ; 33S, Kilian ; 33g, M. Aubert, 1722 ; 309, C. Manigaud, iSSg. Non décrits : F. C. Bierweiler ; J. B. Michiels ; D. J. Desrichez et Gérard van Genk (Lithographie) ; De Vinck (id.).
La gravure de Bolswert diffère du tableau par les points suivants. Dans le tableau, on voit deux lances à gauche ; dans la gravure, trois ; dans le tableau, le soldat qui porte le coup de lance lève le bras droit dans l'air ; dans la gravure, il recourbe le bras par-dessus son arme ; dans le tableau, la draperie du Christ est serrée autour du corps ; dans la gravure, elle est flottante ; dans le tableau, le sang du Christ jaillit par-dessus la draperie, sur la tête du cheval pommelé ; dans la gravure, il tombe sur le linge ; dans le tableau, le soldat à la barre de fer est coiffé d'un casque et tient la barre de la main gauche, d'une façon très malhabile ; dans la gravure, il est nu-tête et tient la barre de la main droite et d'une façon plus naturelle.
Comme Reynolds le remarque, certaines figures dans la partie inférieure de la gravure, notamment la Madeleine, sont assombries pour faire ressortir davantage le Christ et la Vierge et pour produire une distribution plus harmonieuse de la lumière.
Dans la gravure de P. Nolpe, la composition est élargie à droite, de sorte que l'on voit entièrement la figure de Marie Cléophas. Dans celle de Kilian, la croix est calée par trois pieux, une tête de mort se trouve au pied de l'instrument de supplice.
Un dessin (H. 55, L. 43), ayant servi de modèle pour l'estampe de B. a Bolswert, se trouve à la National Gallery de Londres.
Voir planche 104.
296''is. LE CHRIST EN CROIX