LA PÊCHE MIRACULEUSE
Panneau central.
Panneau. H. 3oi, L. 235.
E miracle est représenté au moment où les apôtres, obéissant à la voix de leur maître, ramènent à terre le filet rempli de poissons. Un des pêcheurs se trouve sur la plage : c'est un homme taillé en Hercule, portant la vareuse rouge de nos bateliers et des bottes qui lui viennent jusqu'au haut des jambes ; il a les cheveux et la barbe d'un blond ardent, les sourcils en broussaille, la figure et les mains d'un rouge de sang. Il se renverse à moitié et tire de toutes ses forces de géant sur le filet.
Près du rivage se trouve une grande barque dans laquelle se tiennent quatre pêcheurs-apôtres. L'un d'eux, le buste nu, se courbe par-dessus bord en ramenant à lui le filet. C'est un homme vigoureux, d'âge mùr, la barbe et les cheveux noirs grisonnants, les bras et le buste hâlés. Le second est jeune ; son torse nu est d'une chaude blancheur ; l'avant-bras seul est bruni. Il a aidé à tirer le filet, mais n'en venant pas à bout, il appelle à son aide l'équipage d'une seconde barquette que l'on voit à gauche contre le cadre. Le troisième pêcheur dirige la barque, appuyé à l'arrière sur une perche. Il porte une jaquette violette et un pantalon d'un blanc glauque en étoffe claire et légère ; sa tête est couverte d'un bonnet en toison bleue. Le quatrième pêcheur est Saint Pierre, il a le buste moitié nu, moitié couvert d'une draperie d'un gris neutre et tient en main son bonnet de peau de mouton bleue. Il est à moitié agenouillé sur le bord de la barque. Avec une expression d'admiration respectueuse et de profonde émotion, il rend hommage à la toute-puissance du Christ. Celui-ci se trouve à l'arrière de la barque, debout contre le cadre à droite, drapé dans un grand manteau rouge, vêtu d'une robe couleur de prune. Il parle à St. Pierre avec bonté.
La seconde barque, à gauche de la première, est montée par deux bateliers; l'un entre dans la mer pour obéir à l'appel de son camarade, l'autre est debout tenant une perche. Ces deux dernières figures sont rapetissées par la distance et traitées dans des tons vagues.
Le fond est formé par la mer verdâtre qui se brise contre le rivage en
petites ondes frisées et mousseuses, et par le ciel qui, à droite, est d'un bleu intense strié de nuages d'un blanc doré et qui, à gauche, est couvert par des nuées couleur d'ardoise. Un oiseau de mer vole près de la tète de l'apôtre au bonnet bleu.
Sur le devant du panneau, on voit les poissons dans le filet et des coquillages sur le bord de la mer.
Le tableau est plus haut que large contrairement à la gravure de Bolswert qui amplifie fortement le sujet. Le fond est de la main d'un élève ou d'un
aide, probablement de Wildens. Sur ses tons secs et durs, Rubens a jeté quelques crêtes de vagues d'un blanc vigoureux.
Les cinq figures du second plan ne sont pas de la main de Rubens, mais exécutées d'après son esquisse par un élève et fortement retouchées par lui-même. Il n'y a que les trois figures sur le devant, les pêcheurs qui tirent le filet, qui soient peintes par le maître.
Ce qui a charmé Rubens dans ce sujet, ce qu'il a cherché à rendre avec amour, ce n'est pas le miracle ni la force surnaturelle du Christ, c'est le déploiement de la force musculaire, les mouvements larges exécutés, dans un rude labeur, par des corps vigoureux, la pose hardie que présentent les hommes de peine quand ils plient tout d'une pièce, le rythme qu'un même travail imprime à des corps jetés en sens inverse. Au bord de la mer, avec l'espace infini pour fond, ces gestes et ces poses gagnent en ampleur et prennent une tournure héroïque.
Le Christ est de beaucoup inférieur aux autres personnages. Il est raide et solennellement niais ; la pose est insignifiante, le rouge de son manteau est dur et sans nuances ; toute la figui"e manque de relief et de transparence. Le St. Pierre est peint aussi peu que possible, mais pénétrant d'expression.
Cependant la douce et bénigne figure du Christ et celle de St. Pierre, se faisant petit et humble devant le Seigneur, produisent un contraste heureux avec la force débordante déployée sur le devant par les corps musculeux aux chairs resplendissantes, aux draperies éclatantes comme une fanfare. Les trois pêcheurs du premier plan dominent de très haut tout le reste. Ils sont disposés en feuille de trèfle et, tout en collaborant à une même manœuvre, ils prennent des attitudes différentes : l'un se jette en avant, l'autre, en arrière, tandis que le troisième, celui du milieu, redresse son buste. Tous ces mouvements sont superbes de hardiesse et de vérité. Les figures s'agencent le plus naturellement possible pour remplir de haut en bas le grand panneau ; elles sont liées et pondérées entre elles sans effort.
Comme couleur, le mérite de ces trois pêcheurs n'est pas moindre. La vareuse rouge de l'homme blond domine tout le tableau et fait équilibre avec le manteau du Christ. Ici encore, les chairs nues forment les points brillants, les notes vibrantes du tableau ; elles ont les plus beaux tons de la santé et de la vigueur, avec cette opposition de coloration brune et blanche par laquelle Rubens aime à distinguer les hommes jeunes de ceux qui sont d'un âge plus avancé.
Le travail est large, frisant la rudesse dans les tètes et dans les contours des muscles. Il n'est véritablement soigné que dans les trois parties claires, la vareuse rouge et les deux dos nus qui ont bien la solidité et le fini des années voisines de 1620, avec des nuances extrêmement délicates dans les chairs.
Voir planche 84.