‹ L'œuvre de P.-V. GallandChapitre 38 sur 54 · LA RENOMMÉE · texte numérisé non relu

LA RENOMMÉE

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Bien souvent, au cours de nos conversations ou clans les Commissions dont nous faisions l’un et l’autre partie, j’entendis alors Galland vanter l’intelligence et l’habileté dont faisaient preuve ces jeunes élèves des Gobelins. 11 s’émerveillait de leur prompte initiation à cet art si difficile de la Décoration, et de la façon dont ils SC pénétraient de ses exigences. 11 jirévoyait — progrès réalisé depuis — cju’on obtiendrait d’eux, par la suite, une grande simplification dans le travail du tapissier de haute lice, et un retour vers la tcchnicjue ancienne cjui, tout en donnant des résultats très décoratifs, permettait de produire beaucoup plus rapidement.

Cette dernière perspective, hâtons-nous de le dire, était faite pour séduire tout le monde. A cette époque, en etTet, on se préoccupait vivement, à la Direction des Beaux-Arts, de l’extrême lenteur de la fabrication, qui, par sa durée, entraînait des prix de revient excessifs et fournissait un argument puissant à ceux qui réclamaient la suppression de nos Manufactures nationales.

Tout semblait donc aller pour le mieux, quand, d’une part, la réorganisation de l’enseignement général du dessin et, d’autre part, certains succès obtenus par d’anciens élèves de l’école des Gobelins, à l’École nationale des Beaux-Arts, firent dévier de son but ce départ excellent.

I.orsque le Ministère de l’Instruction publique donna, sur tout le territoire français, le surprenant essor que l’on sait à l’enseignement du dessin, il y eut — pendant un certain nombre d’années, comme cela s’était produit pour renseignement primaire — une véritable pénurie de professeurs. Sans prévoir exactement les conséquences (jue cette mesure pouvait avoir par 1a suite, l’Administration des Beaux-Arts autorisa, incita même un certain nombre d’élèves des Gobelins à concourir. Une vingtaine de diplômes furent enlevés par eux dans les examens de la Sorbonne et de la Ville de Paris. Ce grand succès ne laissa pas que de troubler l’esprit de nos jeunes gens, habitués à la perspective de beaucoup travailler pour devenir de modestes artistes tapissiers, et qui voyaient leurs camarades quitter brusquement l’atelier avec le titre envié de professeur.

11 en fut de même pour l’Ecole nationale des Beaux-Arts. jM. Darcel, justement lier des succès remportés dans cet établissement par les jeunes gens formés à la Manufacture, commit l’imprudence de demander qu’ils fussent récompensés comme « Elèves de l’École des Beaux-Arts, anciens élèves des Gobelins ». Et cette mention, en révélant aux intéressés le triomphe d’un certain nombre de leurs condisciples, acheva de les projeter en dehors de la voie qu’on désirait leur faire suivre.

Bientôt, la désertion fut telle, qu’on put redouter une sorte de désorganisation des services. Les meilleurs sujets partaient; seuls, les fruits secs consentaient â demeurer. 3IM. Darcel et Galland, inquiets de voir que toute une génération instruite par leurs soins leur était ainsi enlevée, demandèrent au Ministre le moyen d’empêcher les élèves de l’École de quitter la Manufacture. Celui-ci répondit, avec raison, qu’il était dans l’impossibilité de faire droit à cette requête, et que la liberté n’existait dans un pays qu’à condition d’être égale pour tous.

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Ainsi, pour d’autres raisons, mais découlant d’un même état d’esprit et tenant en quelcpie sorte à nos mœurs actuelles, l’enseignement de Galland aux Gobelins faillit avoir aussi peu de résultats pratiques que son enseignement à l’École des beaux-Arts. Tant il est vrai qu’il est bien difficile de lutter contre certains courants d’idées! Ce ne fut que plus tard qu’on parvint à retenir un certain nombre de ces déserteurs, en appointant les élèves de l’école de tapisserie. L’avantage d’un gain immédiat, plus encore que la crainte de perdre le fruit de l’éducation technique qu’ils avaient acquise, les empêcha d’aller chercher autre part rutilisation de l’enseignement général qui leur était donné. Cette heureuse décision permit, en outre, de prendre des résolutions pratiques. Dès qu’un élève bien doué parut suffisamment instruit pour faire un bon tapissier, au lieu de développer en lui des aptitudes et des ambitions nuisibles pour son avenir, on le poussa dans l’atelier.

On avait ainsi trouvé la solution d’un problème cherché depuis un demi-siècle. Galland, en effet, se souvenait que dans son extrême jeunesse — au temps où il suivait les cours de l’atelier Dupuis — il avait entendu déjtà reprocher par le 31iiiistre à son maître de ne pas surveiller assez les tendances de ses élèves, qui entraient chez lui bijoutiers ou ébénistes et en sortaient peintres ou sculpteurs.

Si la direction de l’École des Gobelins, malgré celte désertion toute temporaire, ne donna guère que des satisfactions à Galland, il n’en fut pas de même de la seconde fonction qu’il exerçait dans notre grande 3Ianufacture nationale. La direction des Travaux d’art fut, pour lui, fertile en déceptions de tout genre. On peut même dire que les luttes incessantes qu’il eut à supporter dans les derniers temps empoisonnèrent sa vie et abrégèrent ses jours. D’abord tout marcha bien. Au moment de sa nomination, les métiers étaient presque entièrement occupés par des ouvrages en cours d’exécution depuis bien des années, et comme rien ne pouvait être changé, ni au modèle ni à la façon dont il était traduit, le rôle du nouveau directeur se trouvait réduit à quelques conseils donnés aux artistes tapissiers en vue de l’avenir.

Mais quand ces premiers ouvrages furent achevés, quand le moment fut venu d’en mettre d’autres en route, mal renseigné sur la nature et l’importance du rôle assigné à Galland, le nouveau 3Iinislre omit de le consulter sur les commandes. D’autre part, plusieurs des peintres auxquels ces commandes furent données, les ayant reçues directement, refusèrent de soumettre leurs modèles à un confrère, dont l’autorité ne leur avait pas été officiellement signifiée. Galland protesta avec énergie. Ayant cru s’apercevoir que la bienveillance administrative tenait une place exagérée dans le choix de certains artistes, il craignait avec raison que les modèles adoptés ne donnassent des résultats médiocres. 11 se trouvait donc placé dans cette alternative : ou accepter, comme directeur des Travaux d’art, la responsabilité d’une production qui échappait à son contrôle, ou refuser d’inspecter et de suivre la fabrication de pièces commandées, sans qu’il eut été pressenti sur la valeur des modèles et sur les conditions dans lesquelles ceux-ci devaient être exécutés.

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Ce fut h ce dernier parti qu’il s’arrêta. Espérant être soutenu dans ses revendications par le nouvel Administrateur, pendant plusieurs années, il traversa les ateliers, au cours de son inspection bihebdomadaire, refusant de prendre connaissance des ouvrages mis sur les métiers sans sa participation. A chaque nouvelle commande, il renouvela ses protestations. Enfin, croyant rencontrer chez le successeur de ]\I. Üarcel des sentiments de cordialité douteuse, persuadé, à tort ou à raison, que des instructions étaient données au personnel de la >lanufacture pour qu’on tînt un compte restreint de ses observations et de ses remarques, convaincu que la continuation d’un pareil état de choses était attentatoire à toute bonne administration et devait entraîner la ruine de toute discipline, Galland offrit sa démission.

Le ministre, qui avait refusé déjà de le relever de son poste à l’École des Beaux- Arts, ne lui permit pas davantage de quitter les Gobelins. Deux fois il renouvela sa démarche, et deux fois, sur l’instance de ses amis, il consentit à reprendre ses fonctions. Bien mieux, l’Administration des Beaux-Arts, prétendant ne voir dans toute cette affaire qu’une question de personnes, autorisa le directeur des Travaux d’art, au mépris de la voie hiérarchique, à correspondre directement avec elle, sans passer par l’Administrateur. Mais le conflit était arrivé à l’état aigu. Bientôt, le ministre dut intervenir directement, et un inspecteur des Beaux-Arts, chargé de pleins pouvoirs, fut envoyé comme pacificateur pour rétablir la concorde dans les services de la IManufacture. Il ne put que transmettre au Ministre une nouvelle démission, cette fois si fortement motivée qu’elle parut irrévocable.

Il faut reconnaître qu’en se plaçant à son point de vue, les griefs de Galland paraissaient des plus fondés. ^

« ^lieux que personne, disait-il à l’inspecteur qui cherchait à tout concilier, vous savez que les modèles de la plupart des pièces en cours d’exécution ont été commandés sans que je fusse consulté sur l’opportunité de ces commandes, sur les exigences décoratives des emplacements à couvrir, sur les artistes auxquels les modèles étaient demandés; sans qu’on prît même le soin d’informer les peintres choisis de l’existence de ma fonction et des devoirs qu’elle comporte.

« Il était, par conséquent, difficile de me montrer plus parfaitement l’inutilité de mes services. Or je ne suis pas un fonctionnaire ordinaire, je ne suis pas de la carn'ère, et il ne m’est permis de demeurer en activité de service qu’autant que ma fonction comporte une évidente et réelle utilité. Si l’on m’a appelé aux Gobelins, c’est qu’on me croyait, sans doute, certaines capacités en matière décorative; c’est parce qu’on a pensé que mon talent et mon expérience pouvaient fournir des indications précieuses aux artistes. Du moment où l’on est revenu de cette persuasion, et où l’on montre qu’on peut se passer de moi, je n’ai plus qu’à me retirer. iWa dignité et mon intérêt l’exigent. Vous devez comprendre, en effet, ce qu’il y a de décevant et de douloureux pour moi à user les dernières années de ma vie dans une lutte journalière, sans but déterminé, sans résultat possible, alors que je pourrais.

I/ORIMIE DE l*.-N. (lALEAND.

en consacrant ce qui me reste d’activité K quelque grand travail, exécuter une œuvre importante, et qui couronnerait dignement ma laborieuse existence. »

11 m’est bien difficile de relire ces dernières lignes sans y trouver comme un douloureux pressentiment. C’est au mois de juin l<Sf)2 que Galland avait cette conversation avec le représentant du IMinistre des Heaux-Arls. Né en juillet 1822, il allait donc avoir soixante-dix ans. Depuis quelques mois il avait beaucoup vieilli, beaucoup changé. L’étal d’extrême nervosité dans lequel l’avait entretenu cette lutte de tous les jours, en le privant de sommeil, l’avait fatigué outre mesure. Sa nature douce, bonne, tendre, sentimentale, avait été comme exacerbée par l’hostilité qu’il croyait rencontrer en haut lieu. Une incessante irritabilité, qui se traduisait au dehors par un tremblement singulier et des accès d’impatience, avait succédé chez lui à, cette affable bienveillance, à celte indulgence cordiale qui lui étaient naturelles.

.l’ai sous les yeux une lettre écrite par lui à un intime ami, le 8 août 18î)2. Cette lettre au-dessous de sa signature ; P.-V. Galland, porte ces mots : « Savez-vous que Lajolais a ainsi traduit ma manière de signer : I^auvre vieux Galland ! Celte traduction l’emporte en vérité sur toutes celles que je connais. A cela vous répondrez sans doute que mon ignorance est grande. »

Hélas! le pauvre cher artiste ne savait pas si bien dire. Quatre mois ne s’étaient pas écoulés qu’il nous avait dit un éternel adieu... IMais n’anticipons pas. Avant d’arriver à cette douloureuse échéance, il nous reste à parler encore d’un certain nombre d’œuvres superbes, qui sont comme le couronnement de cette maturité féconde.

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