‹ L'œuvre de P.-V. GallandChapitre 42 sur 54 · XVI I · texte numérisé non relu

XVI I

LE PANTHÉON ET LA DÉCORATION DE SAINTE-GENEVIÈVE. HISTOIRE d’une bordure. — LA « PRÉDICATION DE SAINT DENIS. » UN EMPLACEMENT FACHEUX. — MISÈRES ET DOULEURS. GALLAND ET PUVIS DE CHAVANNES.

I la décoration des coupoles de l’IIôtel de Ville, par ses difficultés mêmes, remplit de joie son âme de Décorateur, la satisfaction éprouvée par Galland, lorsque 31. le marquis de Chennevières lui demanda de vouloir bien se charger de peindre pour le Panthéon la Prédication de saint Denis^ dut être, à ce que J’imagine, plus grande encore.

On sait comment et dans quelles conditions la décoration de cet admirable monument, chef-d’œuvre de Souffiot, avait été résolue. On était entré, avec le 24 mai LS73, dans cette période de réaction politique et religieuse qui, dans un élan de piété inattendue, devait vouer la France au Sacré-Cœur. Le Panthéon, rendu au culte par l’Empire, avait conservé ses énormes murailles nues et sans aucune parure. Le gouvernement de l’Ordre 3Ioral pensa qu’il y avait là un ensemble de surfaces merveilleusement disposées pour recevoir une ornementation somptueuse, et qui pouvaient olfrir à nos peintres les plus célèbres une occasion unique de déployer leurs magnifiques talents.

En même temps, le gouvernement, en demandant à cette élite d’artistes de vouloir bien retracer sur ces parois immenses une sorte d’apoihéose de saint Denis, de sainte Geneviève, de Clovis, de Charlemagne, de saint Louis, de Jeanne d’Arc, en un mot l’épopée de la France chrétienne, pensait marquer suffisamment la destination religieuse du lieu, pour n’avoir plus à craindre qu’une désaffectation nouvelle vînt, par la suite, enlever l’église Sainte-Geneviève à ses derniers occupants.

Nul n’ignore que ce pieux calcul fut déjoué par les événements. 31ais, avant même que l’ère de réaction cléricale, qui avait donné le jour à ce projet grandiose,

L’ORUVHE OE P.-V. GALEAM).

eût pris fin, une autre déception attendait l’Administration des B(‘aux-Arts. L’espoir

caressé par ]M. de Cliennevières de créer là un ensemble unique au monde, non seulement par la majesté du lieu, mais par l’unité de la conception et de l’exécution, se trouva promptement déçu.

A la simjile inspection des premières maquettes présentées par les arlistes chargés de ces grandes décorations, on put s’apercevoir que chacun d’eux, donnant plein essor à ses qualités maîtresses, ne s’était nullement préoccupé de s’accorder avec ses voisins. C’est alors que M. de Chennevicres, voulant étalilir un lien entre ces œuvres quelque peu disparates et les rattacher entre elles par un détail commun, eut l’idée de les entourer d’une bordure uniforme, analogue à celles qui encadrent les tapisseries.

On demanda donc des projets de bordure aux peintres chargés de l’exécution des principales compositions, mais aucun de ces projets ne parut satisfaisant. En désespoir de cause, on

ÉTUDE POUR LE PANTHÉON. s’adrossa à

Galland,qui,

en quelques jours, exécuta deux ou trois modèles, parmi lesquels, à cause de sa robuste fermeté , fut choisi celui que nous voyons à l’heure actuelle. En lui indiquant le motif qui avait été préféré, M. de Cliennevières eut un mot aimable pour notre artiste :

« Voilà, dit-il, ce qu’aucun de nos peintres de figure ne serait capable de faire.

— Vous oubliez, monsieur le Directeur, repartit Galland, que moi aussi je peins la

figure... » ÉTUDE POUR LE PANTHÉON.

Le Directeur des Beaux-.Vrts comprit qu’il y aurait quelque injustice à ne pas mettre, au moins une fois en sa vie, un pareil

LA PREDICATION DE SAINT DENIS f i^^d/i/Itcon )

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artiste à même de donner la mesure de son talent comme peintre d’histoire. On lui attribua donc la première travée, à main droite, en entrant dans le monument et on le chargea d’y représenter la Prédication de saint Denis.

L’emplacement, il faut bien le reconnaître, était aussi peu favorable que possible. Situé dans la partie la plus obscure de l’édifice, il est uniquement éclairé par le reflet du pavement et par un faux jour désastreux que produit le voisinage de la

porte. Le sujet, en outre, n’était pas des plus attrayants. Au peintre gracieux, aimable, charmant de l’Olympe et des Muses, il pouvait sembler bien grave, bien austère, bien triste. Pour la première fois, Galland allait être contraint d’étaler dans une vaste décoration nos misères humaines et de personnifier la douleur sous des formes peu avenantes. Néanmoins, cette commande inespérée le mettait hors de pages, si l’on peut dire ainsi, et du coup, le Peintre Décorateur était traité par l’Administration à l’égal des Meissonier, des Cabanel, des Puvis de Ghavannes, des Baudry, des Elle Delaunay, des Bonnat, des Jean-Paul Laurens, en un mot des peintres d’histoire les plus réputés de notre temps.

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11 n’est besoin, au surj)Ius, que de se rappeler la surprenante quantité •

crébauclies, de projets, de croipiis, de dessins et de maquettes modelées en terre, qui figuraient à l’exposition du Palais de l’Industrie, pour se faire une idée de la multiplicité des études préparatoires, auxquelles Galland se livra avant d’asseoir définitivement cette grande et magistrale composition.

Les maquettes surtout — bien qu’au fond elles constituassent de simples ébauches — surprirent particulièrement les visiteurs. Exécutées en terre crue et

KTl’DE POUR I.E PAXTIIÉON.

arrivées, par la fatalité même des choses, ii un état de délabrement qui sentait la ruine, elles révélaient cependant chez Galland une faculté nouvelle, un talent ignoré du public. Elles le montraient sculpteur émérite, statuaire d’une rare valeur, dédaigneux de toute virtuosité technique, mais sachant exprimer avec un peu d’argile des sentiments d’une intensité aiguë.

Cette manifestation inattendue produisit une impression profonde sur ceux-là mêmes qui, par une erreur singulière, reprochaient au Maître de ne pas serrer la réalité d’assez près dans ses aériennes compositions. Ils comprirent ce qu’il y avait de tendresse et d’émotion dans ce cœur parfait. Tous les miséreux de la Prédication de saint Denis étaient là, étalant leurs dilTormités et leurs souffrances. On put voir que chacun des soixante personnages de ce vaste tableau avait été l’objet

L'OFUVnE DE l’.-V. G A LL A ND.

^ d’une enquête spéciale. Peut-être même est-ce à, cet excès d’études et de recherches

^9= que l’ensemble de la scène est redevable de son unique défaut ; un manque relatif

de clarté, qui ne permet pas aux observateurs superficiels d’en remarquer immédiatement la captivante harmonie et l’habile ordonnance.

Dans un paysage d’une grandeur sévère, borné par des collines d’un vert sombre, dessinant sur un ciel gris, azuré et « jaunet » par places, ses grandes lignes presque plafonnantes, saint Denis prêche « l’esprit nouveau ». Le peintre l’a repré-

senté sous la figure d’un vieillard ascète, à longue barbe blanche, amaigri par les austérités et le jeûne. S’appuyant sur un jeune enfant presque nu, il s’adresse à la foule et lui tient ce langage de charité, d’assistance mutuelle, de bienveillante tendresse, si nouveau à ces époques barbares, et qui était appelé à révolutionner le monde. Les pauvres, les souffreteux, les malingreux, les estropiés, les difformes, les étiques, accourus de partout, s’approchent de lui, avides de trouver dans sa douce parole un soulagement à leurs maux et d’obtenir par son contact un apaisement à leurs inexorables soulfrances.

On ne peut imaginer rien de plus touchant que l’expression de confiance et de foi, dont sont animés tous ces misérables. 11 semble queGalland, pour rendre ce sentiment complexe et l’espoir qui, après tant de désolations, renaît dans ces corps

I/OjaVHE DE p.-v. (J AL LA ND.

ravages que mine l’élisie, ait épuisé cette tendresse si particulière dont son cœur était en quelque sorte pétri. Certains groupes notamment sont d’une expression poignante. La femme qui, dans la partie haute, donne à, un vieillard épuisé l’accolade de sa cruche ; l’estropié à la béquille, dont la conviction si intense fait penser au mendiant à genoux de la Pièce aux cent florins; la mère qui presse son enfant sur son sein; l’homme assis, au premier plan, à droite, et la jeune fille, debout, qui, avec un geste plein de détachement et de grâce, écoute Je Saint et semble boire ses

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