‹ L'œuvre de P.-V. GallandChapitre 43 sur 54 · ÉTUDE POUR LE PANTHÉON · texte numérisé non relu

ÉTUDE POUR LE PANTHÉON

paroles; toutes ces figures, comme expression et comme intensité de sentiments, constituent des morceaux de premier ordre.

J’ajouterai que cette magistrale peinture est exécutée dans des tonalités d’une délicatesse charmante, et qui sont un régal délicieux pour un œil expérimenté. Rien n’est à la fois plus sobre et plus harmonieux que ce grand fond de paysage austère et sombre, sur lequel se détachent, comme en un doux crépuscule, toutes ces formes claires, dont les colorations systématiquement rompues chantent à l’unisson dans leur grand cadre de pierre grise. C’est à peine si, au bas de la composition, on relève une seule note intense, un bleu franc et vif. Toutes les autres nuances, lilas, violacées, rosées, verdâtres, azurées, éteintes et volontairement assoupies, composentune symphonie d’un charme inexprimable et d’une harmonie délicieuse.

On sait que la Prédicaiion de saint Denis avoisine la Jeunesse de sainte Geneviève. Constatation curieuse, ce sont, dans la nef énorme, les deux seules peintures

L'OiaVHK DE l'.-V. (;\M.\ND.

qui s’accordent et (jui rentrent, comme tonalités, sinon comme conception, dans la donnée générale de l’édifice. Non pas qu’elles présentent exactement les mêmes qualités. La nature, le caractère, la personnalité de chacun des deux artistes se révèlent dans leur œuvre respective. Celle de M. Puvis de Chavannes est plus mâle, plus fermement écrite. Son ordonnance, plus claire, marque plus de volonté, plus de discipline.

L’œuvre de Galland, au contraire, est plus « enveloppée », plus élégante, plus souple, et si leur coloris à tous deux rappelle les teintes délavées de la fresque, encore le caractère entier de M. Puvis de Chavannes assigne-t-il à chaque personnage, à cha(|ue accessoire, à chaque détail, la place qui lui revient, alors que l’esprit conciliant de Galland tend à les fondre tous dans une captivante mélodie.

Remarquons encore que tous deux, pour assurer à leur composition une tenue vraiment décorative, ont eu recours â un petit artifice que les plus grands artistes de la Renaissance, depuis Raphaël jusqu’à Véronèse, ne se sont pas fait faute d’employer. Ils ont triché avec les prescriptions immuables, avec les lois

rigoureuses de la perspective. Ils ont superposé deux lignes distinctes d’horizon. Et, sans que l’œil et l’esprit en soient le moins du monde choqués, ce léger subterfuge sufiit pour arrêter le regard. Il permet, en outre, de disposer plus clairement les personnages de ces grandes scènes, d’en étager les plans, de développer, en un mol, l’action du drame, sans que la muraille paraisse trouée par la composition qu’elle porte.

11 faut bien reconnaître toutefois que, malgré cet artifice, la Prédication de saint Denis, ainsi que je l’ai dit, manque un peu de clarté. Au lieu de simuler la foule et d’en donner l’illusion avec un petit nombre de personnages habilement groupés, comme Raphaël, par exemple, dans sa Prédication de saint Paul, Galland a tenu à représenter une cohue nombreuse et touflue. 11 s’est appliqué à condenser dans un espace relativement réduit la quintessence de ses innombrables études; et l’enchevêtrement

KTUDE POUR I. E PANTHEON.

LŒlVnE DE P.-V. G A LL AND.

de ces soixante figures qui n’empêche pas de démêler chacune d’elles, quand on examine avec soin chaque partie du tableau, ne laisse pas que de tourner quelque peu à la confusion des que, dédaignant le détail, on prétend envisager l’ensemble.

Enfin, le nombre exagéré des vases et des pots de terre, par la répétition de'^ formes identiciues et le rappel forcé de mêmes tonalités, engendre une certaine monotonie, rendue plus frappante encore par l’atténuation voulue du modelé et par le parti pris de lumière diifuse.

Voltaire l’a dit :

Le secret d’ennuyer est celui de tout dire.

11 est fâcheux que Galland, dans cette circonstance, ne se soit pas souvenu qu’un des mérites les plus grands dont un peintre ou un écrivain puissent faire preuve dans la composition d’un ouvrage, c’est de « savoir négliger » tout ce qui n’est pas indispensable. S’il s’était rappelé cette sage prescription, la Prédication de saint Denis pourrait, sans contestation aucune, être rangée parmi les œuvres de tout premier ordre dont s’honore notre temps.

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