‹ L'œuvre de P.-V. GallandChapitre 51 sur 54 · L'ŒLVHK DE P.-V. (J A EL A ND · texte numérisé non relu

L'ŒLVHK DE P.-V. (J A EL A ND

pour une sorte d’éclaircie, occupée seulement par les principaux personnages. Ces personnages, il les costuma à la mode vénitienne du xvC siècle. Le

PALAIS NAÏUSCIIKINK. — « l’aUIUVÉE. » — PANNEAU CENTKAL, (Photogr. Lecadrc.)

vestiaire de ce temps, avec ses étolTes merveilleuses, ses joyaux, ses brillantes armures, lui permettait de déployer les plus riches et les plus chatoyantes colo-

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rations de sa palette. En outre, il trouvait dans ce choix la possibilité de réaliser un rêve longtemps et ardemment caressé, celui de mettre enfin au jour cette grande fête qu’il avait entrevue lorsqu’il exécutait sa toile pour le Cercle Artistique, et dont il traça la « belle esquisse » que nous avons reproduite.

Comme son nom l’indique, la première de ces deux compositions représente une dame, une parente, qui descend de sa litière de voyage, dont on aperçoit encore vers la droite 1e baldaquin timbré aux armes des Narischkinc, détachant sur le feuillage verdoyant ses opulentes broderies. Elle est suivie par la cohorte empressée de ses pages et de ses serviteurs. Un de ceux-ci porte un parasol chargé de la préserver du soleil; alors qu’un autre, coilTé d’un chaperon de fol, se baisse pour attacher les grands lévriers qui tenaient, au cours du chemin, fidèle compagnie à leur maîtresse. En face d’elle, s’avance un vieillard à l’attitude noble et galante, encore vert, malgré son grand âge.

Certes, le duc Magnus est fort comme un vieux chêne,

Mais sa barbe est très blanche, il a quatre-vingts ans.

Ce vieux seigneur incline respectueusement sa taille vénérable. Pour faire honneur à la nouvelle venue, il s’est fait escorter de ses enfants et des officiers de sa Maison, pendant que, debout au haut des marches, abritée par le chambranle de la porte, la Dame du logis attend sur son seuil la belle visiteuse.

Complétez cette scène cérémonieuse et quehjue peu solennelle, par la pompe magistrale d’architectures dignes de Véronèse, par l’éclat des tapis orientaux négligemment jetés sur les balustrades, par les masses blanches des beaux vases en marbre sculpté; ajoutez comme note gaie les pampres entremêlés de fleurs, qui, escaladant les pilastres, meublent les soffites de l’entablement, auxquels se raccrochent deux délicieux petits génies portant des armoiries; faites vibrer l’or, la soie, les perles, les armes, les marbres multicolores, et vous aurez une idée de la beauté à la fois simple et grandiose de cette scène empreinte, dans sa débordante richesse, d’une noble élégance et d’une familière majesté.

L’autre composition, le Concert, fait strictement pendant à V Arrivée. La disposition des personnages principaux, qui se trouvent être les mêmes , est cette fois renversée. Le seigneur âgé s’est rangé aux cotés de la belle dame, qui a pris place sur un pliant, et devant elle, un jeune musicien, poète et improvisateur sans doute, chante en s’accompagnant sur un luth. Des deux côté.'’, les invités se pressent. A droite, des gentilshommes et des musiciens, rangés sous un portique, entourent une gracieuse fontaine de marbre. A gauche, apparaissent des chevaliers, en tenue de tournois, et sur les volées d’un escalier énorme, aboutissant à un berceau de verdure, la foule des dames se penche pour mieux voir et mieux entendre le chanteur. Ici les architectures sont sinon plus magnifiques, du moins plus surprenantes encore que dans {'Arrivée, [/escalier notamment est, au point de vue de la perspective, un véritable tour de force de mise en place et de disposition.

On le voit, en passant de la conception à l’exécution, le peintre de la « belle esquisse » a assagi sa verve, et le Décorateur s’est mis à l’unisson des aîtres qu’il

l’AI-AIS NABISCHKINK. — « l’aUUIVÉIJ. » — l'ANNEAU ÜE DROITE. (Photogr. Lecadrc.)

lui fallait embellir. Cette double scène, comme celle rêvée jadis par Galland, se passe toujours sur une terrasse joignant les deux corps de logis d’un palais. Mais

L'OEÜVHK DF P.-V. (;ALLAN'D,

« les plaisirs de l’orgie » ont fait place h, une tenue plus recueillie et surtout plus correcte. 11 n’y a plus de « baisers échangés », plus de gondoles amarrées et de gondoliers ivres, plus de « bravo au service de qui veut l’employer » et dont « l’accoutrement » jappelle « la coloration d’un papillon de nuit ». 11 n’est pas jusqu’au « troubadour » qui n’ait été remplacé par un simple joueur de mandoline. Néanmoins, on sent encore dans ces belles et magnifiques compositions comme un arrière-parfum de romantisme, mais épuré, attiédi par la raison, apaisé par l’action calmante des ans.

C’est aussi au xvi® siècle que sont empruntés les personnages qui animent les grandes compositions du palais Yan der lîilt. Ces belles décorations comprennent quatre écoinçons, garnissant des voussures, et un couronnement formant plafond. Les écoinçons surtout sont rèmarciuables. Ils ont pour sujet le Départ pour le tournoi, — les Préparatifs de fêle, — le lielour des vendanges, — VAnnonce du pas d’armes. Nous retrouvons encore dans ces riches compositions les costumes brochés d’or, les armures étincelantes et le parasol monumental de l’escalier Narischkine; mais si l’époque à lacjuelle ces quatre scènes nouvelles sont censées se passer est à peu près la même, il s’en faut de beaucoup que la localisation des types soit aussi fidèlement observée.

Ici, les costumes sont allemands ou français, et si Venise apparaît, ce n’est plus (ju’à litre épisodique et pour donner à la scène un air de fête et un regain de joie. Galland, en effet, j)ensait que la décoration des palais est avant tout un art somptueux et magnifique, dont le premier devoir est de proscrire la laideur, la tristesse et la dilformité. 11 croyait que la philosophie, toujours un peu morose, n’a rien à voir dans la solution de ces beaux problèmes. De là le charme exquis de ses ouvrages qui, partout et toujours, constituent un régal pour les yeux.

Nous nous sommes étendu sur ces belles décorations des palais Narischkine et Van der Bilt, parce qu’elles occupent dans l’œuvre de Galland une place à part. Ce sont, en ell'et, les deux seules occasions qu’il ait eues, dans sa longue et fertile carrière, de mettre à contribution, d’une façon aussi ample et avec cette magnificence, son sens très particulier de l’archéologie et du pittoresque.

Nous avons constaté plus haut que, dans maints curieux tableaux, il s’essaya à des reconstitutions pseudo-historiques, et à en juger par les escjuisses qui nous ont été conservées, s’il eût poussé plus loin dans ce sens, il y eut amplement réussi. La Toilette de Diane de Poitiers, Henri IV et l’ ambassadeur d’Espagne suffiraient à le prouver. Le Jour des cuivres, dont nous allons avoir à parler dans notre dernier chapitre, bien qu’à proprement parler il soit uniquement un tableau de genre, confirmerait, s’il était besoin, cette appréciation justifiée.

Les grandes compositions exécutées pour le prince Narischkine et Al. Yan der Bilt prouvent, de plus, que Galland aurait pu sans inconvénient étendre et développer singulièrement son cadre. Donnez à ces belles scènes un nom plus ou moins héroïque, trouvez en elles une allusion plus ou moins détournée à un événe-

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ment fameux et vous aurez de superbes « tableaux d’histoire ». On peut donc afTirmer que, si le hasard des commandes l’eût permis, Galland aurait certainement acquis dans cette branche de la peinture un surcroît de réputation.

Mais déjà de son temps « l’histoire » commençait à être modérément goûtée. Qu’eùt-elle fait en outre dans nos intérieurs étriqués, dans nos étroits salons, dans nos cabinets, nos boudoirs? Quelle composition historique aurait valu, pour l’holel de jM“® de Gassin, cette représentation des Cimj sens personnifiés en neuf médaillons occupés alternativement par des enfants et par des femmes? Quelle scène héroïque pourrait faire oublier celte ronde d’adorables petits génies, merveilleux de dessin, délicieux d’arrangement dans son gracieux désordre, qui orne le plafond de ^I. brasset, de Londres, ou les représentations allégoriques de l’hôtel de Grandval? Tant il est vrai que, malgré ses ressources infinies, l’art du Peintre Décorateur est, dans ses applications et dans le choix de ses sujets, plus borné que le public ne pense.

KTUÜE POlU LA UÉCOIl VTION DU PALAIS N A II 1 S C U K I .N K.

Hélio^ Ducourtioux et Huillard

P V Galland pinx‘

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