‹ L'œuvre de P.-V. GallandChapitre 50 sur 54 · I.E CONCERT · texte numérisé non relu

I.E CONCERT

Décoration du palais Narischkine.

commodité singulière pour mener à bien ces grandes entreprises. 11 était, en effet, disposé, combiné et machiné avec un art tout spécial.

Grâce à deux portes, précédées de marches formant perron, accostées de pilastres et surmontées d’un petit fronton, ce vaste local, situé au fond d’une cour, présentait e.xtérieurement un certain aspect architectural. A l’intérieur, il consistait simplement en un immense hangar surmonté d’un toit à double pente, crevé de larges baies chargées de livrer entrée au jour qui, modifié et mitigé par le jeu de larges stores et de vélums, tombait d’en haut juste dans la proportion jugée nécessaire.

La première pièce dans laquelle on entrait par la porte du Maître — car la seconde porte était réservée â ses élèves et à ses collaborateurs — formait un cabinet élégant, spacieux, décoré d’une cheminée monumentale et meublé de fauteuils, de divans, de tables et d’une large bibliothèque bien fournie en bons auteurs. L’aspect en était sévère, un peu sombre même; il paraissait tel surtout, quand on ouvrait la porte de l’atelier ruisselant de clarté, éblouissant de lumière.

Autant le cabinet était régulier de forme, discret de coloration, correct dans

L'OECVUF DE l> -V. T, \U, \^D.

son arrangement, et j’ajouterais hourfieois comme mobilier, si je ne craignais (jue ce mot ne fût pris en mauvaise part; autant l’atelier dans lequel il donnait accès était surprenant comme disiribulion. Ici, le besoin avait commandé en maître et avait été religieusement obéi. Des cloisons soutenues par des portants, reliées par des fermes et consolidées par un certain nombre d’armoires remplissant le rôle de praticables, formaient une succession de pièces plus ou moins dépendantes les unes des autres, mais ayant cliacune leur destination spéciale, et dans lesquelles le 3Iaître ou ses collaborateurs pouvaient exécuter plus spécialement certains ouvrages.

L’irrégularité voulue de ces planlaliom faisait ressembler cet énorme emplacement bien plus aux coulisses d’un théâtre qu’à l’atelier d’un peintre. Il sulïisait d’un coup d’œil pour s’apercevoir que, même arrivé à la maturité de la vie, Galland n’avait pas absolument dépouillé les préférences de son ardente jeunesse, et qu’on pouvait encore retrouver en lui le jeune collaborateur du vieux Cicéri.

Comme chez son ancien maître, la plupart des décorations, même celles qui obligeaient à couvrir des surfaces considérables, étaient exécutées verticalement; mais Galland avait supprimé les ponts. Ces fameux ponts, si redoutés des visiteurs indiscrets qui s’insinuaient dans l’atelier du faubourg Poissonnière, avaient été remplacés par une machination plus ingénieuse. Grâce à un système assez compliqué de poulies et de contrepoids, les toiles en cours d’exécution, montées sur des châssis spéciaux, pouvaient par les ouvertures pratiquées dans le plancher descendre, s’engloutir, si l’on peut dire ainsi, dans les dessous et en remonter à volonté. De celte façon, il était facile à l’arliste ou aux artistes (jui peignaient un panneau d’avoir toujours devant eux, à hauteur convenable et sans quitter le sol, la partie de ce panneau sur laquelle ils travaillaient. Il leur suffisait ensuite de pousser un ressort, pour (|ue, le panneau tout entier venant reprendre sa position normale, on pût juger de l’avancement du travail et de la façon dont il était conduit.

Ajoutez, à celte disiribulion et à celle machination si particulières, d’énormes lampes à gaz suspendues aux fermes de la charpente, et (jni, munies de gigantes(|ues réflecleurs, pouvaient, en se tournant dans tous les sens, concentrer sur n’importe quel objet des torrents de lumière. Ajoutez encore des comiiloirs, des casiers, des estrades, tout un système de chevalets pour suspendre et disposer les modèles, et vous aurez une idée de cet atelier umViue en son genre. Dans un ordre d’idées différent, cette installation n’était guère moins curieuse que les fameux jardins de Fontainebleau, dont nous avons parlé dans un précédent chapitre.

On se doute bien que le propriétaire de l’immeuble n’avait voulu contribuer en rien à ces agencements ingénieux. Galland avait dù tout établir à ses frais, et cette installation lui avait coûté d’autant plus cher qu’en sa qualité d’architecte, il se laissait facilement entraîner par le besoin de réaliser des améliorations dans son plan primitif et ne se préoccupait pas assez des dépassements de dépenses, occasionnés par ces remaniements successifs.

Quand les mémoires aflluèrent, le réveil fut désagréable. Pour faire face aux

L’ŒUVUE DE l‘.-V. G ALLA ND

échéances, Galland sentit le besoin de redouliler d’activité. C’est vers celte époque que, désireux de ne jamais perdre de vue les exigences de sa situation temporairement

PALAIS NARISCIIKINE. • — « I. ’ A U R 1 V É IC. » — PANNEAU l>E GAUCHE, (l'hotogr. Lecadre.)

obérée, il prit l’habitude de tracer dans un coin de ses ouvrages un hiéroglyphe triangulaire, figurant assez sommairement un balancier de pendule en mouvement.

i;OKi:VRE DE P.-V. (:\EE\M).

Co symbole clait charge de tenir en respect rcnvahissanlc rêverie el de rappeler constamment l’infatigable artiste au sentiment du travail utile. J/inc('ssante contemplation du signe mystérieux devait — il l’espérait du moins — ramener « la folle du logis » au sentiment de la réalité. Sur une page de son Journal, il traçait une sorte d’amplification et de commentaire de cet hiéroglyphe :

« .l’ai le temps. — Le temps est de l’argent. — Sans argent on ne peut rien faire, et le bien en toute chose n’est possible qu’avec l’argent. — Donc le temps est une mine oii à toute heure il faut puiser, sans perdre une minute! » Kt, à la suite de cette manière de syllogisme il écrivait encore : « Le temps qu’on pei-d ne profite h personne. Celui qu’on emploie bien profite à tous! »

Somme toute, c’était la paraphrase de l’axiome : Time saved is money ynined.

F.e temps qu’on ne perd pas, c’est de l’argent qu’on gagne.

Certes, en présence de l’immense labeur accompli par lui, il y aurait injustice, il y aurait mauvaise grâce â reprocher h Galland d’avoir gaspillé quelques heures. D’autant plus qu’â contempler certaines de ses œuvres, — la majestueuse décoration de l’escalier du palais Narischkine notamment, — on peut se convaincre que, utilisés par ses merveilleuses facultés, les instants en apparence consacrés au repos profitaient amplement â ses travaux en cours.

Cette décoration, qui tient une place considérable dans l’œuvre de Galland, mérite, nous l’avons dit, qu’on l’étudie à loisir. — Ayant h couvrir les deux parois d’un escalier monumental, notre peintre choisit tout d’abord des sujets appropriés aux localités qu’il lui fallait embellir. J1 supposa qu’à droite ou à gauche du palier du premier étage s’étendaient deux immenses terrasses garnies d’arbres, de jardins, de pavillons, d’arcades, etc. Sur la première de ces deux terrasses, admirablement disposées pour recevoir des amis et leur offrir une fête brillante, il figura V Arrivée des invités et sur la seconde, un Concert, âlais ce parti une fois arrêté, il ne commit pas cette faute capitale, dont tant de peintres se sont rendus coupables en notre temps, de s’emparer de tout l’espace qui lui était assigné, pour s’y abandonner à la fougue de son imagination. 11 commença par diviser sagement chacune de ses parois en trois parties distinctes. 11 sépara ces parties par deux élégants pilastres, reliés entre eux par une riche balustrade, et leur donna une solidité suffisante pour que, unis aux pilastres des angles, ils pussent sans effort supporter l’architrave et l’entablement, chargés à leur tour de soutenir le plafond.

Grâce à cette précaution, l’œil du spectateur étant rassuré, et toute crainte de voir s’écrouler une toiture suspendue dans le vide étant bannie, il était permis au Décorateur de développer à l’aise, dans deux scènes magnifiques, ses rares connaissances de la perspective et de donner à ses compositions toute la profondeur qu’il jugerait utile. C’est ce qu’il ne manqua pas de faire, en meublant ses panneaux extrêmes de constructions et de masses de feuillage, s’équilibrant heureusement, et en réservant le milieu de chacun de ses vastes tableaux

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