‹ L'œuvre de P.-V. GallandChapitre 54 sur 54 · LES PARTIES DU MONDE · texte numérisé non relu

LES PARTIES DU MONDE

Étude pour le diplôme de l’Exposition de 1889.

Le blonde allait concourir pour se disputer la possession d’une image sortie de ses mains. C’était le couronnement d’une laborieuse et vaillante carrière. On pourrait meme croire que sa belle composition s’est ressentie de l’idée si haute qu’il se faisait de sa destination, et peut-être faut-il chercher dans cette préoccupation le secret de sa relative froideur.

La composition cependant est ingénieuse et noble. L’artiste a représenté le

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char du Progrès, traîné par des lions, que guident de petits génies ailés, rappelant des amours. Comme le Progrès doit être éternellement jeune, Galland a donné à la figure principale l’aspect d’un bel adolescent, tenant un flambeau à la main et éclairant les quatre Parties du monde, qui lui font cortège. Toutes ces figures ont été étudiées avec une attention extrême. Lions, génies. Parties du monde, ont une allure magistrale. Ces dernières ont même été soigneusement particularisées, de façon qu’on ne puisse les confondre; il n’est pas jusqu’au génie de la Paix, assis sur le devant du char, qui ne soit aimable et charmant.

Ajoutons que l’encadrement, formé par une large bordure coupée de cartouches avec inscriptions, a, lui aussi, beaucoup de caractère. iMais tout cela, je l’ai dit, semble quelque peu froid et solennel. On retrouve dans cette composition magistrale toute la science d’arrangement du Maître, toute son habileté de dessinateur, beaucoup de cette grâce distinguée qui est la caractéristique de son talent. On n’y rencontre pas ce qu’il a su mettre dans tant d’autres de ses oîuvres, cette parcelle de lui-même, ce lambeau de son cœur, qui donnent un charme si pénétrant h bien des morceaux de moindre importance.

11 faut croire, au surplus, que ces sortes de commandes présentent des difficultés d’un ordre spécial. Les artistes les mieux doués de notre temps se sont exercés à la solution de ces problèmes, sans y réussir complètement. Baudry luimême, en 1878, fut quelque peu trahi par son beau talent, et pourrait-on citer un diplôme de ce genre ou un brevet exécuté depuis cinquante ans, qui soit irréprochable?...

IMais ce diplôme était déjà loin, et Galland était surtout occupé à la belle et galante décoration destinée à M. Whitelaw-Reid, quand la mort vint le surprendre brusquement et presque le pinceau à la main. Quinze jours auparavant, il avait reçu en pleine rue Notre-Dame-de-Lorette ce que les médecins appellent « uii premier avertissement ». Une très courte syncope, qu’il avait laissé ignorer à sa famille, avait été qualifiée par lui de « faiblesse » et, bien qu’elle alarmât ses amis, ne l’avait pas autrement préoccupé.

Le 30 novembre 1892, il rentra chez lui, à l’heure habituelle, se coucha, s’endormit, et quand le lendemain on pénétra dans sa chambre, sans secousse, sans effort, sans môme qu’il eût fait un mouvement, ce grand artiste qui, huit jours plus tôt, réclamait encore dix années pour se soulager de ce qui lui restait à produire de belles œuvres, était passé du sommeil dans la mort.

C’est sur ce lit, qui n’avait pas même été dérangé par un geste suprême ; dans ce repos absolu, qui avait si inopinément mis fin à tant d’agitation ; les yeux clos pour toujours, la tête légèrement penchée, la lèvre presque souriante, qu’il fut donné à ceux qui l’avaient aimé de le contempler une dernière fois. .Jamais son visage n’avait été si calme; jamais ses traits n’avaient été plus reposés, et cette sereine impassibilité donnait à cette physionomie, jadis si pétillante de vie, une beauté spéciale, et que, vivant, nous ne lui avions pas connue. Il semblait qu’il se

F; ŒUVRE DE P-V. (iAU.VNI).

délassât, dans la « divine mort » dont parle le poète, des luttes et des agitations qui l’avaient assiégé.

Et toi, divine mort, où tout rentre et s’eiïace.

Accueille tes enfants dans ton sein étoilé;

Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace,

Et rends-nous le repos que la vie a troublé.

Les funérailles de Galland eurent lieu le 2 décembre. Elles furent ce qu’elles devaient être, touchantes et magnifiques. — ^Magnifiques par le prodigieux concours de ceux qui tenaient à rendre au grand artiste un pieux et suprême hommage; tout ce que Paris compte d’illustrations était là. — Touchantes par la désolation qui étreignait les cœurs. — Lui qui avait tant aimé les fleurs, son cercueil et son char disparaissaient sous les bouquets et les couronnes. Ironie du sort, une armée de disciples se réclamaient de lui, faisant cortège au pauvre professeur qui avait eu tant de mal à retenir quelques élèves à ses cours.

Au cimetière Montmartre, où tous les amis du mort avaient accompagné sa dépouille mortelle, M. Charles Yriartc prit la parole au nom du jMinistre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Avec une émotion contenue et un rare bonheur d’expression, il retraça la vie si bien remplie du grand Décorateur. 11 rappela ses admirables travaux, les réformes qu’il avait provoquées dans l’enseignement des Beaux-Arts, les hautes fonctions qu’il avait exercées.

Non moins heureusement inspiré, M. Henri Jouin adressa, au nom de l’École des Beaux-Arts, un dernier adieu à celui qui appartenait à cette noble maison depuis une vingtaine d’années ; et la cérémonie funèbre allait prendre fin ; sous un ciel triste et gris, que rayait une pluie légère et glacée, les assistants commençaient même à se retirer, quand un vieillard s’approcha de la tombe ouverte et, d’une voix émue, récita les vers qui suivent :

Ami, je t’ai connu Jeune, dans la détresse,

Mais ardent au travail, épris du Grand, du Beau.

Et devant toi déjà, tu voyais un flambeau Dont les vajrues rayons échauffaient ta jeunesse.

Tu vivais sous les toits, dans un vieux pigeonnier.

Et là. tu me disais : « Ah! ces décors! Regarde!

J’ai fait un paradis de mon humble mansarde,

Et je trouve un palais quand je monte au grenier. »

Et les jours s’égrenaient gaîment, comme un rosaire D’où s’échappe un parfum enivrant et divin;

Et tu chantais un hymne à ton riant matin.

Illuminé par l’Art qui dorait ta misère.

On ne pouvait alors mesurer ta hauteur;

Mais dans les ornements de ta modeste chambre.

Où le foyer sans feu restait froid en décembre.

Éclatait le pinceau du fier Décorateur.

i;oKUvnK DE p.-v. (;aela\f).

Il fut lent à venir, le jour où ton étoile Mit un premier rayon à ton front souriant.

Et ce rayon te vint d’Espagne, d’Orient,

Du nord même, et ton nom grandit de toile en toile.

I.a France te comprit, t’aima. Son firmament Est un écrin ouvert à toute renommée;

Sa porte d’or pour toi ne fut jamais fermée;

Toute perle à ses yeux se change en diamant.

D’autres diront un jour la grandeur de ton œuvre, Dors en paix. Tu vivras dans la postérité.

Môme au sommet de l’Art, à ton nom respecté, Jamais on n’entendit sifller une couleuvre.

Je te parle, Galland, et ton corps endormi Heste sourd et muet au cri de mes entrailles;

Mais pour l’âme il n’est pas de mort, de funérailles; Et tu souris là-haut aux adieux d’un ami.

Ce poète septuagénaire, ce chantre des jeunes années, se nommait Jules Baget, c’était un des amis d’enfance de Galland. Les fils du glorieux Maître serrèrent ses mains glacées, et à quelques jours de là, Jules Baget, à son tour, allait rejoindre son ancien compagnon dans la tombe

C’est sur ce touchant et suprême hommage que j’aurais aimé à terminer cette biographie rajiide du grand et noble artiste dont nos cœurs ont gardé un si vif et si cher souvenir, mais il me faut encore ajouter un mot.

A la maison mortuaire, dans ce vaste atelier, qui maintenant allait rester désert, le hasard me plaça auprès d’un des musiciens les plus éminents et les plus sympathiques de notre temps.

« Comment se fait-il, me dit Massenet, que Galland n’ait pas fait partie de l’Académie des Beaux-Arts?

— C’est, répondis-je, qu’il ne s’y est jamais présenté ! »

Ce que je me gardai d’ajouter, c’est que, se fùt-il présenté, il n’aurait pas été

élu. 11 aurait, en elfet, rencontré à l’Institut et, pour des raisons identiques, les

mêmes obstacles, les mêmes oppositions qu’à l’École des Beaux-Arts. Personne assurément ne se serait avisé de nier ou même de contester son mérite. Mais à

quel titre eùt-il été admis? Les architectes se seraient refusés à voir en lui un archi-

tecte, de même pour les peintres, à plus forte raison pour les sculpteurs. Pour forcer la porte d’airain, il aurait fallu à Galland une popularité que ses travaux le condamnaient à dédaigner et qu’il ne devait jamais connaître.

J’ajouterai que notre grand artiste ne se faisait à ce sujet aucune illusion.

« Si ma femme avait vécu, me disait-il un jour, j’aurais peut-être été amené à poser ma candidature. 11 est des honneurs auxquels les femmes sont si sensibles, qu’on ne peut leur refuser de les ambitionner. Mais, resté seul, je ne me sens aucune envie d’entamer une campagne inutile, d’où je sortirais vaincu, meurtri et... quelque peu ridicule. Ce n’est pas dédain de ma part, c’est simplement clairvoyance. »

i;(H-;UV|RE DE P.-V. GAU.AND.

II avait raison. Je lui dis alors qu’il me souvenait d’avoir lu jadis, bien loin d’ici, en Gueldre, dans l’cglise de la Jolie ville d’Arnhem, l’épitaphe d’un ancien magistrat qui énumérait longuement en beaux vers latins les dignités et les richesses qu’il avait possédées en ce monde, et qui terminait en disant : « A quoi ces titres et ces biens me servent-ils aujourd’hui? Seules les bonnes actions survivent à l’homme et consacrent sa mémoire. »

Les bonnes actions pour l’artiste, ce sont ses œuvres ; et Galland en a laissé un assez merveilleux bagage, pour que, mieux que par des titres sonores et fragiles, son nom soit à jamais préservé de l’oubli.

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