‹ L'œuvre de Pierre-Corneille BlesseboisChapitre 10 sur 26 · RUPTURE · texte numérisé non relu

RUPTURE

C'en est fait ! je ne puis, sans en rougir de honte. Vivre plus longtemps sous ta loi ;

Je te vois de mes feux faire si peu de compte.

Que j'en fais aujourd'hui, Galiste, autant que toi. Et dans Thumeur où je me vois.

Je ne crains point qu'Amour surmonte

Le dessein que je prends, sans faire aucun effort,

Plutôt que de t'aimer de me donner la mort.

Amour, ne venez point, dans votre humeur étrange, Tâcher d'étouffer mon honneur ;

Il y va de ma gloire, il faut que je me venge :

Le crime assez souvent échappe à sa longueur ; Relirez- vous donc, suborneur; Je veux avoir recours au change.

A l'ingrate Galiste il ne faut rien devoir.

Changer est mon plaisir et non mon désespoir.

Après m'avoir frappé d'une haine mortelle, Pourrais-je encore conserver

Les moindres sentiments d'une flamme fidèle?

Non, non, mon triste cœur, il n'y faut plus rêver; Je te puis aisément prouver Que la constance est criminelle.

Elle est belle, il est vrai; mais elle n'aime pas. Il la faut imiter; faisons-en peu de cas.

A quoi bon le secours des soupirs et des larmes?

Y trouve-l-on quelque douceur?

Pour un cœur généreux ce sont de faibles armes Qui ne servent jamais qu'à croître la douleur.

Ton chang-e ne me fait point peur,

Je suis nourri dans les alarmes, Et sans perdre le temps en discours superflus, L'amour que j'eus pour toi ne m'importune plus.

LE TOMBEAU DE M™e LA PRINCESSE D'ILSEXGHIEiN

Passant, qui que lu sois, voyant ce mausolée, Arrêtes-y tes pas et le baig-ne de pleurs ; C'est l'aug^uste sujet des plus vives douleurs Dont jamais la patrie ait été désolée.

Au tribunal divin ma princesse appelée Se peut fort justement comparer à des fleurs Dont l'amour du Soleil efface les couleurs Que la nature avait l'une à l'autre mêlée.

Depuis ce coup fatal qui nous verse du fiel, Certain contentement semble paraître au ciel, Dont ma grande princesse est sans doute la cause.

De son plus riche azur il est soudain paré. Et le jeune blondin qui jamais ne repose A de son plus bel or le firmament doré.

l.'<i:U\-RE DE P.-f:ORNEILLE ULESSEBOIS

A MADEMOISELLE DE iiOiSSEME

L'on m'a dit, mais las! j'en soupire, Et peu s'en faut que je n'expire, Qu'un monsieur, à votre retour, Vous a... mais je n'ose le dire, Je vous ferais peut-être mal la cour.

Mais pourquoi ne pas vous tout dire, Il ne me peut m'arrrver pire; Donc, Scrns chercher de détour, On m'a dit qu'un -monsieur attire Votre amitié par son fidèle amour.

Ce peut bien être une satire.

Car chacun se plaît à médire.

Surtout quand il s'agit d'amour; On me Ta pourtant dit sans rire, Mais je vous crois plus ferme qu'une tour.

Que si mon destin vous iaspire De donner un bien où j'aspire A mille galants tour à tour^ Vous me causerez un martyre Qui m'éteindra, Galiste, au premier jour.

CONTRE MADEMOISELLE DE SCAY Satire,

Gloris, qu'en dites-vous-, répondez franchement. Voyez-vous d'un œil sec mon élarg-issement?

LB RUT OU Ul FUMTra CTEUrTE 55

Votre honneur au bt^rceau qui sortit tie ses bornes En fonile-t-il eucor le retour sur mes cornes; Ou bien, par la justice affranchi d'un tel sort, Votre iscariot cœur minute-t-il ma mort? Peut-être pensez-vous qu'amoureux tIe vos charmes^ Je dois m'aUor eucor enfiler dans vos charmes? Mais non, ce dernier trait de votre lâcheté Me rend, à mes dépens, un peu plus arrêté. Gomme un petit mouton qui flatte sa berg^ère N'aperçoit point du loup l'approche carnassière, Ainsi, dans le plaisir où mon cœur se trouvait. J'ignorais lu fureur que le vôtre couvait. Sorti d'un labyrinthe où la mort, toujours prèle, Se fût fait de ma vie une triste conquête, Si par un heureux coup de mon malheureux sort, Plus qu'elle, à son aspect je n'avais paru mort, Simple comme un enfant, sur votre foi femelle, J'embarquais de nouveau l'intérêt de mon zèle; Mais enfin, de retour à mon vomissement, J'y reçus des archers le traître embrassement. Et par surcroît d'ennui votre àrae forcenée Ti\cha de me réduire aux termes d*hyménée; Quand un peu de courage, ami de mon honneur, Pour la mort qu'on m'offrait ne marqua point de peor, Je fus par ces «upp<^ls de votre bergerie Conduit encore un coup à la Concierge rie. Maintenant donc, Cloris, que je me trouve au port Et que je vois bien clair dans le plus fin ressort Dont vous faites jouer vos lâches fourberies, En vain voudriez- vous user «le flatteries; Si jamais je vous vois, que je perde le jour. Que je sois sur la terre un Sisyphe d'amour,

56 l'(j:ijvi\e de p. -corneille blessebois

Que Tantale en Pélope indignement me traite, Que je serve d'objet aux vœux d'une soubrette, Et pour toujours enfin me sentir de vos coups. Qu'immortel soit le mal que je gagnai chez vous! Je m'aperçois, Gloris, que mon courroux vous gêne ; Vous m'aimez, je le sais, car votre âme est humaine ; Et sans doute, à votre âge, un galant comme moi Rehausse votre éclat quand il suit votre loi ; Aussi, de me ravoir concevez-vous la joie; Votre cul, de tout temps, qui sut battre monnaie. Seconda toujours mieux votre amoureux dessein Que les fleurs de soucis de votre punais sein ; Donc, au premier transport du feu qui vous consume. Sachant que l'intérêt est le feu qui m'allume, La bourse dans la main, pour la troisième fois. Vous me viendrez prier d'exaucer votre voix; Mais autant, digne objet, que je vous semble aimable. Autant et plus encor serai-je inexorable; Eussiez-vous plus gros d'or que les tours de Paris, Et troqué vos vieux jeux contre de jeunes ris. J'ai du ressentiment et je veux qu'il éclate. Et puis toujours semer dans une terre ingrate, Je n'en suis pas d'avis; il faut voir de ses faits Et n'être pas ainsi des causes sans effets. Sur ce point la chronique est déjà scandaleuse ; C'est en vain que ma pluie est grasse et copieuse ; Que mes soins redoublés vous chatouillent le cœur, Et que dans nos ébats je me rends le vainqueur. Le monde, qui vous voit si grande et si bien prise. M'en impute l'erreur et méjuge à sa guise. C'est un enfant, dit-on, dans le métier tout neuf. Encor si vous aviez seulement fait un œuf!

Ce serait peu de chose, et de quelque autre aimée,

Pour ce que j'ai versé, j'attendrais une armée.

Mais toujours aurions-nous opéré dans le choc ;

Vous seriez une poule et je serais un coq,

Et je n'entendrais pas sans cesse à mon oreille :

« Je ne l'aurais pas cru de monsieur de Corneille.

11 est jeune et bien fait; on dirait, à le voir,

Qu'il s'acquitterait mieux de l'amoureux devoir.

Cependant, admirez ! car enfin c'est sa faute.

Et nous savons fort bien de l'air dont Gloris saute :

Par deux fois deux bâtards ont d'elle pris essort.

Qui dirait le contraire, on lui ferait grand tort. »

Voilà ce que Ton dit, mais le monde, en sa rage,

Ne songe pas, Gloris, que vous avez de l'âge,

Xi que votre eau glacée éteint mes feux brûlants ;

D'ailleurs, que vous bêlez au moins trente galants;

Et puis j'ai vu le sexe à Paris et dans Rome,

Mais je n'ai vu que vous ainsi vanner un homme ;

Ou est avecque vous presque toujours en l'air.

Et votre mouvement est plus prompt qu'un éclair.

J'ai lu dans Du Laurens (i) qu'il est fort difficile

D'en user de la sorte et d'être bien fertile.

Mais, qui pis est, Gloris, dans cette agilité

Je n'envisage pas beaucoup de sûreté.

Je crains de me fêler à ces roches chenues.

Ou bien de me baigner la tête dans les nues ;

D'aller comme un aiglon affronter le soleil.

Et rendre, en trépassant, mon renom sans pareil.

Mais je veux que l'amour me porte sur ses ailes.

Et que ses petits soins me soient toujours fidèles.

(i) André Du Laurens. sieur de Ferrieres, médecin de Henri IV.

.'>8 l/tEUVRE DB P. -CORNEILLE BLESSEBOIS

Le bel honneur pour moi d'imiter le ballon,

D'être tantôt au fiel et tantôt au talon;

Bien lieu reux l au retour de la voûte azurée,

Crainte de m'écorcher, de trouver belle entrée,

Car sur ce peu de chose est assis mon espoir;

Mon labeur du malin paye mes frais do soir.

Ainsi, las et repu de votre marchandise.

Vous la pouvez offrir à quelque sot de mise.

Qui croira comme moi, dans les commencements.

Qu'il a les premiers fruits des derniers enjoûments.

Et qui, dans les transports de sa flamme nouvelle.

Attestera le ciel que vous êtes pucelle;

Mais qui, bientôt expert dans ce badin métier.

Trouvant un grand chemin pour un petit sentier.

Et fâché d^avoir fait un pas de jeune bête.

Ne vous fera qu'un c. des pieds jusqu'à la tête.

Lors, j'aurai du plaisir, dans le fond de mon cœur,

De voir sur vos vieux jours croître ainsi votre honneur,

Et dirai que le sort à la fin détermine

D'une exécution que ving^t ans il rumine.

Page 1