DEUXIÈME PARTIE
L'hôtesse d'Apollon, que les poètes baptisent Amphitrile, lui avait déjà préparé, à son ordinaire, un bain dans la mer, et ce brûlant courrier de Tunivers commençait à plong-er ses rayons dans le moite sein de Tonde, lorsque Dorimène, à qui la petite messagère de ses amourettes n'avait pu rendre la réponse de Céladon, d'autant qu'elle avait été arrêtée à quelque ouvrag-e par le commandement de sa mère, descendit légèrement dans la cuisine pour la recevoir. Elle ne jugea pas à propos de lire un billet où elle pressentait beaucoup de mignardise, dans un endroit qui fournissait quantité d'espions à la joie qu'elle aurait à les goûter; elle voulait être seule, ou n'avoir tout au plus que l'amour pour témoin des épanouissements de sa rate. Ainsi, après qu'elle eut rêvé quelque temps, elle ne trouva pas de meilleur expédient que d'aller chez Ilïante, et dans moins d'un demi-quart d'heure, elle se trouva sur son lit, où d'abord elle décacheta le
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poulet de Céladon. Hïanle était une fameuse maquignonne de chair humaine, qui avait beaucoup d'inclination à son service et dont la plus forte passion était de se remuer pour elle. Ses yeux étaient noirs^ sa chevelure d'ébcne annelée et d'une épaisseur admirable; sa bouche était de la couleur des branches que la télé de Méduse, ou du moins son sang-, fît naître sur le rivag-e de la mer, lorsque Persée délivra Andromède du monstre marin qui menaçait ses beaux jours; ses dents étaient un peu grandes, mais tout à fait blanches et nettes, et sa gorge de lait avait des appas si extraordinaires qu'ils effaçaient les souvenirs des plus aimables bergères. Combien qu'elle fût mariée, elle n'avait pas renoncé à la chair fraîche, et son mari était d'un si bon naturel qu'il voyait avec plaisir les approches de la jeunesse. Aussi dois-je confesser que Hïante avait un soin extrême de la marmite et faisait couler la vie de Jean dans les flots de nonchalance et de fainéantise. Après que Dorimène se fut enivrée à son aise des douceurs de sa lettre : « Ah! trop aimable berger, s'écria-t-elle, toute transportée ; ah ! précieux aimant de mon âme, que vous écrivez joliment et que vous savez bien le secret de me désarmer I Que la voix est tendre que vous tenez pour m'attirer à vous, et qu'il m'est doux de connaître que vous me voulez aimer plus d'une matinée ! Ah ! grand Dieu, poursuivit-elle, que vous assemblâtes de bijoux quand vous le sortîtes du néant, et que
VOUS répandîtes de douces amorces sur sa naissance ! Mais, hélas ! que vous me Formates dans un moule bien différent, et que la nudité d'attraits où je mg trouve me doit être funeste. Oui, mon cher, continuat-ellè, je tremble avec justice, et l'appréhension dont mon âme est saisie n'est point si vaine que je la doive désavouer. Comment pourrais-tu m'aimer si je n'ai rien qui soit aimable, et de quel front voudrais-je combattre, pour la glorieuse conquête, contre les traits d'une infinité de rivales qui me suscitent, de moment en moment, tes perfections qu'on saurait bien moins nombrer que les étoiles, ni que le sable de la mer? Pardonnez-moi cette plainte, ô Dieu, et confessez que vous n'aviez point vêtu voire bonté paternelle le jour que vous me bouchonnâtes si imparfaitement. Ah! pourquoi faul-il queje n'aie pas les ris et les grâces de la déesse qui l'emporta sur ses compagnes sur le mont Ida par le jugement du berger Paris? Je pourrais espérer de ne vous voir jamais sortir de m'es fers, ô doux objet de ma flamme, de môme que je ne veux jamais rompre le servage où vous m'avez réduite, et je n'aurais maintenant rien à redouter de la puissance des nymphes de ces lieux. N'importe, dit-elle encore en soupirant amoureusement, mille petits services que j'aurai soin de vous rendre suppléeront à l'incapacité des faibles linéaments de mon visage, et peut-être vous réduirai-je au terme d'avouer qu'il est plus d'un moyen de se rendre aimable. »
Dorimène poussa ces mots avec tant d'émotion que Hïante, la prenant dans ses bras :
Qu'est-ce donc, hélas! lui dit-elle; Mademoiselle, qu'avez-vous?