DORIMÈNE
Pourquoi non? puisque dans mon cœur J'en ai Tune et l'autre couleur, Et que mon imaginative, Selon les lois de mon ardeur.
En garde une peinture vive ?
Tu dois savoir, en premier lieu, Qu'il est aussi beau comme un ang-e.
Et s'il aime à garder le change.
Qu'il est aussi parfait qu'un dieu.
Déjà notre sexe l'adore
Et va décorer les autels
De ses attributs immortels,
Des plus riches bouquets de Flore.
LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE -jZ
Les IiDinmes, redoutant son bras, Appendenl au clou de sa 'gloire, Et l'enciroit qui porte ses pas Est le séjour de la victoire.
Quand il articule la voix, 11 laisse échapper des oracles; L'on ne peut nonibrer ses miracles Sans savoir la règle de trois.
Il est TApollon et les Muses, Le Parnasse et ses doux ruisseaux, Les acquises et les infuses Remplissent ses couplets nouveaux.
Tout ce qui vit en la nature Obéit dès qu'il a parlé.
Devine, après cette peinture, A qui mon cœur s'est envolé.
— Vraiment, mademoiselle, répondit Hïante, je serais bien stupide si j'ig-norais maintenant que Céladon, ce beau prisonnier, est celui pour qui vous soupirez; je ne connais ici personne qui soit plus aimable que lui et dont le mérite ait un empire plus absolu. Je m'étais toujours bien douté que la fortune ne vous gardait rien de mauvais, et je ne voudrais pas, pour beaucoup, que vous m'eussiez fait un secret d'une nouvelle si ag^réabie.
— Je suis ravie, repartit Dorimène, de voir que tu entres dans mes sentiments, car j'aurai besoin de ton service et tes conseils ne seront pas de petite efficace
74 l'œuvre dk I». -corneille blessebois
à la conduite que je dois garder auprès de mon amant^ contre qui tant d'amours décochent leurs pointes. » Alors Dorimène lui fit une entière confidence de ce qui s'était passé et, combien que Ilïante trouvât un peu de précipitation aux plaisirs qu'elle avait accordés à Céladon, elle ne sut de quel biais se prendre à lui en faire des réprimandes, et elle se contenta d'attribuer sa promptitude à un excès d'amour, où toujours aurait-elle consenti qu'elle se fût rendue. Ensuite de cela, elle fit connaître à Dorimène l'envie qu'elle avait de voir Céladon, et Dorimène se levant à la hâte : « Suis-moi, lui dit-elle; aussi bien le plus aimable des amants me témoig-ne dans son billet que je ne puis différer à l'aller voir sans entreprendre sur son repos, et il m'appelle d'un ton si doucereux €[ue rien n'est capable de retenir mes pas.
— Traçons donc comme il faut, ajouta la curieuse maquignonne, car il est déjà tard, et je crains que l'entrée en la prison ne nous soit plus permise.
Dorimène et Hïante sortirent,
Et plus lég-ères que rAmour
Au sombre manoir se rendirent.
Comme la nuit en bannissait le jour.
Le guichetier, sans courtoisie,
N'avait pas dans la fantaisie De leur donner si tard accès dans cet enfer ;
Mais Dorimène de sa poche Tira quelques testons, qui de ce Lucifer Adoucirent soudain la fantasque caboche.
Après qu'elles eurent passé les g-uichets, elles montèrent en la chambre du prisonnier, qui s'cniretenail avec Poquel de Taventure du matin.
Poquel était receveur des tailles de Télection de Gonches, aussi propre à l'amoureux mystère qu'au-
une personne de son siècle; il était arrêté aussi bien que Céladon, et ils étaient liés d'une étroite amitié. Ses cheveux étaient noirs, répandus par boucles le long des épaules; ses yeux n'étaient pas moins bien fondus que l'émail en était admirable; son front (Hait plus uni que la glace, et les amours y caracolaient sans cesse avec des patins de Courlande. Sa barbe ♦Hait régulière, et ses dents étaient si fréquemment lavées du meilleur vin du patrimoine de sa femme que leur netteté était recommandable, et qu'elles avaient l'éclat et la blancheur du marbre de Paros ; sa taille était riche, et ses discours étaient si modernes (ju'ils ne faisaient pas de lég-ères blessures ni de petites impressions sur les cœurs les plus endurcis. Il avait
iirtout un tel penchant au plaisir que donnent les femmes et son cœur était tellement susceptible de nouveauté qu'il avait engagé Céladon à jurer de le l'aire de moitié de sa fortune avant l'adieu du soleil, ou du moins après le retour des ténèbres. Oiilre que Céladon lui avait des obligations démesurées et très lécentes, il se voyait tant de besogne taillée qu'il ne fut pas fâché d'avoir un aide du mérite de celui-ci. C'est pourquoi, dès qu'il eut entendu la voix de Dori-
70 l'ckijviie dk p -corneille ulessehois
mène, il fit signe à Poquet de fermer les fenêtres, afin que le peu de jour qui donnait encore ne ruinât point leur dessein.
Cependant Dorimène entra, et son amant d'un jour la fut recevoir avec tout l'extérieur d'une extrême amitié; tenant son camarade par la main quoiquMl fût rang-é derrière lui afin d'effectuer ce qu'il s'était proposé : (( Je suis ravi, dit-il, d'apprendre que vous ne m'avez pas oublié, et cette confirmation de votre amour m'est un charme indicible; mais je suis désespéré de n'avoir ni assez d'éloquence ni assez de vertus pour vous en exprimer mon ressentiment. Je me trouve réduit à la nécessité de souhaiter de n'être pas au nombre des vivants pour ne pas recevoir tant de bienfaits de vous, ou d'être quelque puissance considérable pour en reconnaître les généreux excès. Toutefois, adorable maîtresse, ajouta-t-il, si un cœur amoureux et fidèle pouvait entrer en comparaison avec les grâces dont vous m'avez asservi, j'aurai lieu de croire que le mien ne serait pas indigne de vous être sacrifié, pour revanche de l'honneur que je reçois de l'offrande du vôtre.
— Ah! Céladon, répondit langoureusement Dorimène, que j'ai peu fait pour vous, lorsque j'ai tant fait pour moi que de permettre à mon cœur de s'unir au vôtre, et que vous avez peu de connaissance de ce que vous valez, quand vous me parlez de la sorte! Ah! mon cher, poursuivit-elle, que j'ai pu facilement
me donner à vous, et (jue mon obstination m'aurait clé fatale! Vos attraits n'ont qu'à laisser a§,nr leur puissance pour enchaîner un million d'âmes, et ils m'étaient venus appeler jusque dans ma chambre lorsque je vous suis venue voir ce matin.
— Par ma foi, interrompit alors l'ombre de Dorimène, que le zèle animait indiscrètement, par ma foi, monsieur, je vous puis répondre de la vérité de ces paroles, combien que je n'aie pas de quoi payer, si elle venait à vous faire banqueroute. Jamais je n'ai vu une jeune fille aussi bien charmée ; aussi découvrais-je en vous, en dépit de l'obscurité, des pièg-cs que je n'avais encore jamais remarqués en personne.
— Tout beau, ma bonne, interrompit à son tour le prisonnier, je n'ai rien que de très commun, et j'at- Iribue à la bonne influence de mon astre et à la générosité de mon incomparable maîtresse l'afTection dont elle m'honore; et parce que je n'ai point de termes assez forts pour l'en remercier, je proteste de n'ouvrir la bouche plus d'un quart d'heure et de chercher d'autres voies à m'acquitter du devoir où sa préférence m'engag-e. Quant à vous, si vous n'êtes pas ennemie (lu genre humain, vous pouvez pour quelque temps vous aller asseoir sur cet autre lit. »
Cependant Céladon fit passer adroitement son ami en sa place, et lui facilita l'occasion d'embrasser Dorimène et de la renverser sur le même lit où elle avait perdu la plus belle rose de son parterre.
yS l'ckl'vuk dh i'.k^ohneille dlessebois
Doriinène, à ce doux accueil,
Perdit à son tour la parole, Et pendant que Poquet vertement la bricole. Pour mieux ouvrir le eu laissa clore son œil.
Poquet avait un v.. d'ébène,
De la longueur d'un demi-pied, Dont il avait jadis maint c estropié, Mais qui fit à ce coup grand bien à Dorimène.
11 avait l'air d'un rouleau de tabac Tout semblable à celui dont le Diable, au sabbat, Enconnait autrefois cette magicienne Que l'on appelait Madeleine, Et dont le père Esprit traça le noir ébat.
Un poil noir et frisé composait sa moustache, Son œil était ouvert comme un gros robinet. Il avait, par respect, décoiffé son bonnet. Pour donner dans le doux de cette humide cache.
Le c. de Dorimène était un petit mont Qu'appuyaient à plaisir deux colonnes d'ivoire; Il était mollement ombragé d'un poil blond Et distillait un sucre où l'amour allait boire.
Une languette coraline
S'y laissait voir malgré la nuit
Et par ce jour qu'elle produit, Priape se glissa jusques à sa poitrine.
Ah ! cher lecteur, que ces moments
Furent doux à ces deux amants !
Combien de fois leurs cœurs l'un dans l'autre passèrent!
Que leurs accords furent charmants !
LE RDT OU LA PCDELU ETEINTE
Et que le sort pour lequel ils quittèrent Leur ravit de conlentemeuls !
Hïante, qui n*aurait pas voulu pour beaucoup être
commode ni servir d'empêchement à leur tendresse,
avait été se coucher tout de son lona: sur le lit de
Poquet et se disposait à mettre cinq contre un, à la
manière des écoliers, lorsque Céladon, par jeu plutôt
que par émotion, se rua sur elle à corps perdu et
itra, sans effort et jusqu'au nombril, dans la caverne
' son c... Ce bien inespéré qui pleuvait sur Hïante
(le toute sa force l'étonna tellement qu'elle n'eut pas
If pouvoir de lui demander : « Oui éles-vous? » Nos
(juatre muets se divertissaient à qui mieux mieux sous
!(' manteau de la nuit, et tout gardait le silence dans
Ite petite scène amoureuse, à l'exception des deux
lils dont la délicatesse se plaig'nait par quelques petits
is des rudes secousses dont ils étaient ébranlés ; et
ladon eut beau faire, il ne put jamais aller au delà
Tan méchant coup, pendant que Poquet faisait des
\ploits dignes de tous les martyrs de Ciprine : c'est
pourquoi il s'arrêta à badiner avec Hïante, qui aurait
mieux aimé quelque chose depliis solide. Entre autres
méchancetés qu'il lui fit, il s'avisa de lui attacher ses
cotillons par-dessus la tête, et cela lui était si facile
(ju'il en vint à bout dans un moment.
Cependant le vigoureux trompeur de Dorimëne,
vaut eu envie de pisser, s'était arraché de ses bras
8o l'œuvre de p.-corneille blessebois
pour aller chercher un pot de chambre au bas de la montée, mais le bonhomme Le Rocher, concierg-e de la prison, homme incomparable pour sa bonne humeur et son inclination à donner tous les plaisirs de la vie, fidèle ami de Poquet et de Céladon, jusqu'à leur prêter de l'argent et vaquer au soin de leurs affaires, se doutant à peu près de ce petit badinag-e, s'était coulé sans bruit jusqu'à leur porte pour écouter tout ce qui s'y passait, et ayant reconnu le mystère il ne fut pas fâché de voir que Poquet était sorti d'entre les bras de Dorimène, et courut légèrement remplir la place vide, où, quoique vieux, il fît cela deux fois de suite, à ce qu'il m'a juré depuis.
Quoique sa barbe fût de neige,
Son cœur était encore vert
Et couvait certain feu couvert Dont la lég"èreté flottait comme un lièg-e;
Il allait et venait encor
Pour tendre l'amoureux pièg-e, Et ses vieux ans étaient si chéris de son sort Que souvent les Amours étaient de son cortèg'e.
Poquet, en cherchant à vider sa vessie, avait rencontré la femme du concierg-e, à laquelle il avait paru si échauffé et si plein d'émotion que la fine petite bossue ne savait quasi ce qu'elle en devait croire.
La première chose qui lui vint en la pensée, ce fut que Céladon et lui perçaient la muraille de leur escla-
LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE 8l
\a^e, afin de dénicher; et pour s'en éclaircir, elle se ^^uinda à pas de voleur jusque-là, avec une petite lumière qu'elle portait sous son tablier. Elle fut quelque temps à écouter si elle n'entendrait rien, et ayant remarqué certain bruit sourd du côté du lit de Poquet, où Céladon et Hïante culbutaient, elle ne douta plus qu'il n'y eût quelque complot formé. Elle entra donc tout d'un coup en manifestant sa lumière, et après qu'elle eut vu ce qui se passait, et surtout les grosses fesses d'Hïante qui étaient rebondies et grandement dodues, la petite bonne femme, qui était g^aillarde au dernier point, exhala sa joie avec tant de transport que je suis encore étonné que l'Amour ne la transformât point en statue de Ris.
« Courage, enfants, s'écria-t-elle, Vous ne l'aurez jamais si beau ; Achevez ce tendre cadeau Que vous donne un amoureux zèle; Et loi, pardonne-leur, ô puissance éternelle! Car, par ma foi, je te réponds Qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. »
Cependant Céladon trouvait l'aventure admirable (le voir Dorimène écrasée sous la pesanteur du g-ros ventre du Rocher, et Dorimène ne savait à quoi s'en prendre, tant elle était étonnée. Mais surtout le bonhomme tenait une posture dig-ne de remarque et ses yeux étincelaient de colère contre l'empêchement que
82 l'œuvre de i». -corneille hlessebois
sa femme avait apporté au plus grand des plaisirs qu'il eût goûtés depuis longtemps. II se trouvait si bien à son aise entre les bras de sa succube qu'il pensa vingt fois éclater, et je pense bien qu'il eût réduit sa ménagère aux termes de se rcpenlir de sa curiosité, si l'accident qui arriva ne l'avait tourné en bonne humeur.
Hïante, qui bondissait par la chambre comme un chevreuil pris en un piège et qui tâchait de remettre en leur bienséance ses cotillons et sa chemise que Céladon lui avait malicieusement attachés par-dessus la tête, s'alla, par malheur, brûler le poil du c. à la lampe qui les éclairait et fit des postures si extravagantes pour réteindre que toute la compagnie goûta des divertissements dignes de l'adresse de Momus.
Poquet, qui était déjà- revenu, et que ce spectacle ne charmait pas médiocrement, trouva des impromptus si délicats et si fins sur cette matière risible que le déplaisir qu'il avait eu d'abord de voir sa place occupée par un autre fut en moins de rien dissipé. Mais enfin,, le hasard, qui se mêle de tout, déliant les jupes de Hïante, lui servit de guide à s'en retourner chez elle avec sa pupille; ce qui fît que nos trois amoureux quittèrent la chambre pour aller souper, ensuite de quoi ils se furent reposer de leurs travaux.
Le lendemain matin, Poquet et Céladon furent bien étonrîés de voir entrer dans leur chambre deux jeunes cavaliers vêtus à la moderne d'habits tout à fait superbes et dont la garniture de l'un était verte, et
celle de Taulre était d'un plus beau bleu que la voûte du ciel. Mais leur surprise fut extn^me lorsqu'ils entendirent de leur bouche que la passion de vencfer ce qui s'était passé le soir précédent entre Dorimène, Hïante et eux les avait amenés là. Céladon, prenant le premier la parole :
« Quel est le sujet de leur plainte, Leur dit-il, sans vous emporter?
Vous pouvez nous parler sans feinte,
Nous ne sommes pas g"ens à les mécontenter; Gela soit dit sans nous vanter, Nous avons Tâme plus humaine, Et certain penchant nous entraîne
A plaire à t\u\ nous vient dans nos fers visiter. »
Combien que Poquet n'eût jamais encore essayé de parler en Phébus, il prit ensuite la parole en ces termes :
« Je ne crois pas que Dorimène
Ait mal vu ma réception; J'ai travaillé jusques à perdre haleine, D'un V.. de côte de baleine, A fourrer en son corps la pr()[)Mt,'-nfiori. »
« Je la crois trop raisonnable, continua-t-il, après s'être un peu essuyé le visag^e de la sueur que lui avait causée un si long^ voyag:e au Parnasse, pour vouloir imag^iner quelque plainte à mon désavantagée : je l'ai reçue le plus amoureusement qu'il m'a été possible^
84 l'(kuvi\e de p. -corneille blessebois
et je n'ai pas manqué d'ouvrir tous les robinets de mon affection pour la faire nager dans des flots de délices. Toutefois faites-nous savants de notre crime, et nous aviserons à la manière de l'expier. )>
— Quoi ! messieurs, répartit le cavalier aux rubans verts, vous avez encore le front de feindre ne savoir pas l'injure que je vous reproche? Comment! n'avoir pas la prudence de fermer une porte lorsqu'un si doux combat vous anime ! C'est ne se soucier g-uère de sa réputation et vouloir bien être soupçonné de lâcheté que de faciliter ainsi les moyens de se faire séparer. Çà, çà ! poursuivit-il, il faut que nous en tirions satisfaction et que nous vous fassions les juges, à vos dépens, de la valeur que nous renfermons et du courage qui nous est naturel.
En achevant ces mots, il mit la main à Tépée; mai^ ce ne fut que pour l'ôter de son côté et la jeter sui des chaises; et après que le cavalier à la garniture bleue en eut fait de même, ils se jetèrent tous les deux, à corps perdu, l'un entre les bras de Célador et l'autre entre ceux de Poquet.
Nos deux prisonniers ne furent pas longtemps à s'apercevoir de la galanterie d'Amarante et de Marcelle, et ils y trouvèrent tant de gentillesse qu'ils leui en surent tout à fait bon gré. Ces deux amoureuses créatures s'étaient ainsi déguisées, afin de tromper les espions de leur conduite, et, d'ailleurs. Amarante, qui n'avait jamais meilleure mine que lorsqu'elle
paraissait sous la fig"iire d'un homme, n'avait pas voulu attendre plus lonirlemps à se faire voir à Céladon en cet état. Elle y avait sans doute l'air et le geste bons et la mine haute, et combien que ses traits commen- (jassent à éprouver les rig^ueurs de leur seconde saison, elle valait encore le coup, sans lui faire grâce. Ses cheveux étaient si artistement ménagés qu'on les trouvait quelquefois passables, quoique, en effet, ils fussent hideusement vilains; mais ses yeux n'auraient pas eu assez de lumière pour l'éclairer s'ils avaient oublié d'en emprunter un peu de son esprit. Quant à Marcelle, elle était encore plus charmante que sous son habit naturel, et celte grande taille qu'elle a la fondaient divinement agréable.
Après que ces quatre amoureuses personnes se furent réciproquement acquittées de leur devoir, Céladon ayant demandé à Amarante de qui elle tenait l'histoire comique dont elle les avait entretenus : « Vous savez, lui dit-elle, que c'est ici la manière de se promener dans le parc jusqu'à onze heures ou minuit, et vous ne doutez pas que celle liberté que nos parents ne peuvent nous dénier, puisqu'elle est autorisée par Tiisage, ne soit de grande utilité aux partisans de l'amour :
Sur un amas de mille fleurs, A l'ombre d*un buisson de qui l'épais feuillag'e
Voile l'amoureux badinage, Maints amants, tous les jours, y vont unir leurs cœurs.
8G l'(Euvre de p. -corneille blessebois
Souvent Tircis et Gélimène, Apres avoir longtemps, sous le poids de leurs fers Et la constance de leurs chaînes, Souffert des martyres divers, Y mettent l'honneur à l'envers Et la modestie à la gène.
« Il y avait donc près d'une lieure que nous nous y promenions, Marcelle et moi, quand nous allâmes nous asseoir dans un endroit retiré, afin de nous reposer un peu. A peine y fûmes-nous assises que, par une égale démangeaison de parler, nous nous confiâmes les douceurs que nous avions reçues de votre abondance, et nous songions déjà à diviser votre cœur en deux parties, lorsque nous fûmes interrompues par l'abord de deux personnes qui se vinrent mettre en même posture que nous, à quelques pas de l'endroit où nous étions. Elles restèrent un moment sans parler; ensuite de quoi, celle des deux qu'à la faveur de la pleine lune je reconnus pour la plus jeune et pour la beauté que je vis hier chez vous : « Ah î Hïante, s'écria-t-elle, quelque sujet que j'aie d'être contente, il faut que je t'avoue mon chagrin et mon inquiétude. Je me croyais dans les bras de mon aimable Céladon, et par un malheur qui me désespère, tu en recevais la divine pluie, lorsqu'un Rocher, plus tendre à la vérité que les autres rochers, mais non pas n)oins pesant, m'écrasait d'une étrange manière sous la masse de sa vieille peau.
LE WUr ou LA PUDEUR ÉlKINTE 87
— O dieux ! quelle injustice vous me faites, ri^joureusc Doriuiène, repartit Uïante, de croire (|ue votre beau Céladon m'ait donné le moindre chatouillement; ma foi ! c'est un beau flas(|ue; je veu>i cesser d'en dire tant de bien, et la ï)remière l'ois (jue la renommée me viendra importuner du récit de sa vigueur imaginaire, je lui saurai fort bien dire qu'elle en a menti, et que si elle avait été à la prison lorsque j'en sortis si mécontente, elle changerait bien de gamme. A peine a-t-il pu le faire un misérable coup, pendant que vos soupirs anioureux et vos petits cris de joie m'instruisaient assez des délices que vous donnait le vigoureux vieillard dont vous vous plaignez mal à propos. Voyez un peu, conlinua-t-elle, le beau divertissement à donner à une femme, qui a tousses membres en bonne santé, que d'attacher ses jupes par-dessus sa tête et de carillonner sur ses fesses une heure entière ! Honni soit-il, le lâche qu'il est, et que si jamais il nous arrive de retourner en prison, je me garderai bien de tomber sous sa patte; j'irais plutôt chercher le bonhomme à la barbe et aux cheveux blancs jusque dans la chapelle, que de m'exposer avec votre dainoisonn à une nouvelle offense.
A : llVante, reprit Dorimène, que ces discours avaient fait revenir de son chagrin, tu connais mal Céladon, et je sais bien ce qu'il sait faire. Il ne faut pas que tu sois étonnée du peu de contentement qu'il t'a donné, ni>rès t'avoir n|)|)ris l'effort où je l'ni sn porter
88 l'(euvre de p.-corneille blessebois
ce matin. Il serait i)lus vaillant que Saucourt(i) s'il en avait agi avec toi d'une autre manière. Je veux même cesser de lui savoir mauvais g-ré de sa tromperie, et je connais par cette subtilité, qui ne m'est rien moins que désavantageuse, qu'il aime mieux ma satisfaction que ses intérêts propres. Il n'a pas voulu m'affronter ni m'exposer aux faiblesses d'une impuissance émanée de l'excès de sa vigueur. Une seule chose me donne de l'admiration en cette aventure, c'est que je ne saurais comprendre par quels ressorts nouveaux d'un instrument qui devrait être usé depuis le temps qu'il sert, le bonhomme Rocher a pu si généreusement fournir aux approches dont nous nous sommes mêlés, et de quels charmes il s'est servi pour m'empêcher de connaître la piperie qu'il me faisait. Il me semble qu'il avait un mouvement aussi alerte que celui d'un amant qui travaille à son chef-d'œuvre, et son dernier assaut a été plus violent encore que ses premières attaques. » Hïante ouvrait déjà la bouche pour lui répartir, mais quelques fâcheux qui passèrent par là l'obligèrent à la refermer et nous divertirent d'en entendre davantage. »
Céladon et Poquet prirent un merveilleux plaisir à ce récit et achevèrent d'instruire Amarante et Marcelle de ce qu'elles ignoraient de l'aventure; ensuite de quoi
(i) Charles-Maximilien-Antoine de Bellefourière, marquis de Soyecourt, célèbre au xvii» yiècle par ses prouesses amoureuses.
nos personnages sequillèrent, bien résolus de profiter des ombres de la prison.
Le soleil visitait la nuit, et Poquet et Céladon avaient déjà été appelés pour dîner, lorsque certain mauvais traiteur, accompagné de quelques sales marmitons, entrèrent dans leur chambre, chargés de toutes les plus délicates viandes et de la plus fine pâtisserie que le peu d'expérience qu'ils avaient dans le métier leur avait permis d'apprêter; et comme nos prisonniers s'exprimaient des yeux leur étonnement, la Caboche, c'est ainsi (jue s'appelait le traiteur, présenta ce
Billet de Dorimène à Céladon :
« J'aurais lieu d'être fâchée de votre procédé, petit fourbet, mais vous m'avez si entièrement acquise que je ne saurais me mettre en colère contre vous. Je suis déterminée à suivre aveuglément toutes vos volontés, sans examiner si elles sont justes ou déraisonnables. Je donnerai librement dans tous les panneaux qu'il vous plaira de me tendre, et je ne suis pas d'avis de m'informer dans quels bras je tomberai, lorsque je serai assurée que vous serez le vent qui m'y aura abattue. Je ne suis pas si ignorante que de croire qu'un amant suffise à éteindre les feux d'un printemps aussi allumé que le mien, et je vous donne la permission de vous faire secourir par celui de vos amis que vous en jugerez le plus digne. Mon obéissance est montée à tel
()0 L ŒUVUE DE P.-COHNEILLE BLESSEBOIS
degré de peii'ectioii cjue je consens même que le bonliommc Rocljer soit votre aide, pourvu que vous l'obligiez à se l'aire raser la barbe, car je vous assure qu'il m'a défiguré tout le visage avec ses pointes d'alêne. Je consens même qu'il soit des noires à table; mais afin d'y boire le petit coup en repos, il n'y aura pas de ■danger de convier aussi la petite bossue. J'ai appris de la chronique qu'elle excuse volontiers toute chose lorsqu'on l'en fait de moitié et que l'on fait briller un écu au soleil dans sa vieille patte. Je ne vous en dirai pas davantage, et je réserve à tantôt à vous assurer de l'afTection de Dorimène à l'honneur de votre service. )>
Céladon ayant lu ce billet à son ami, ils trouvèrent que Dorimène était venue d'elle-même où ils avaient résolu de l'amener, et ayant appelé le valet qui avait coutume de les servir, ils lui commandèrent de couvrir la table et de faire monter Le Rocher et sa femme. Le Rocher était de trop bonne humeur pour rompre la partie, mais sa femme jugea à propos de ne point apporter à leur régal le sinistre aspect de ses yeux, et d'ailleurs elle crut mieux faire les affaires en demeurant dans la cuisine, où elle savait bien qu'elle ne serait pas oubliée. Il n'y eut donc que le concierge qui se fit de fête, et Céladon ne faisait que d'achever de lui apprendre l'honnêteté de Dorimène lorsqu'elle parut avec Hïante.
Elle était extrêmement propre, et la beauté de ses habits était rehaussée de l'éclat éblouissant de, quan-
LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE Ql
lilé (le diamants d'Alençon. Sa grorge était ouverte et ses cheveux y laissaient flotter avec mille ^n-ilces leurs boucles divines qui semblaient avoir été Frisées par le fer de l'Amour. Elle était semblable en cet état à Vénus sortant du sein des flots, ou à quelque chose de plus grand encore. Elle n'avait pas oublié de mettre du vermillon jusqu'au bout de ses doigts, ni épargné la pâte d'amandes à rendre ses mains tout à fait douces. Hïante avait pris du linge blanc, et c'était là toute sa parure. Elle tenait pour maxime d'amour qu'une chemise blanche avait plus d'attraits que les ornemonts les plus riches, et sans doute qu'elle en avait plus de besoin que les autres femmes, car son <-.. distillait sans cesse de certaines gouttes d'un rouge pale et dégoûtant qui faisait bondir le cœur.
Après que Dorimène eut fait une révérence assez copieuse pour toute la compagnie : « Vous me voyez, vieux bouquin, dit-elle en s'adressant au Rocher, et je pense que c'est avec des yeux aussi lubriques que^ voire barbe est blanche. Ces deux choses, qui semblent incompatibles, s'accommodent assez bien en vous, et j'ose dire, par expérience, que votre vigueur n'était pas si fidèle compagne de vos tendres années qu'elle ait dû disparaître avec elles. Vous êtes encore un vert gaillard qui ne vous acquittez pas mal de la douce chosette, et si je voulais ici faire pièce à Céladon, je dirais que vous ne lui en devez guère. » Céladon ne répartit que par un sourire qui marquait assez
l'abus de la belle. Mais Le Rocher se sut si bon gVè des louanges qu'il recevait que sa gloire et sa vanité éclatèrent avec excès et il fit paraître sur les rides de son front certain amour qui, pour être habillé à l'antique, n'en avait pas moins bon air. Le vaillant Poquet se trouvant piqué de ce qu'un autre recevait des applaudissements qui lui étaient dus : « Je m'étonne, dit-il à Dorimène, que votre bouche de rose prodigue ainsi des flatteries à un vieux renard dont toute la vertu consiste dans l'adresse^ lorsque vous ne dites pas le moindre petit mot au véritable auteur des plaisirs que vous avez reçus.
— Eh quoi ! répartit Dorimène, ce vigoureux sexagénaire n'est-il pas le champion dont vous parlez?
— Non, reprit Ploquet.
— Et qui donc? ajouta Dorimène.
— Moi, poursuivit-il.
— Vous? reprit-elle avec étonnement.
— Sans doute, ajouta-t-il, et je vous avais déjà branlée quatre coups quand il remplit indignement ma place, pendant que j'étais allé tomber de l'eau.
— 0 dieux ! s'écria-t-elle^ que vous me surprenez, et que j'ai d'excuses à vous faire!
— Je ne suis pas assez heureuse, interrompit effrontément Hïante, que d'avoir eu de semblables secousses; je suis fort trompée, si le bonhomme m'aurait donné moins ou si peu de délices que l'énervé Céladon. »
Celle conversalion aurait eu de longues suites, car nos gêneuses étaient en train de rire, mais Céladon, qui craig^nait que les viandes ne refroidissent, mit fin à leur entretien et les obligea à se mettre à table. Je vous laisse à penser si le meilleur vin de la ville leur fournit d'agréables propos et combien de fois ces insignes Bacchus embrassèrent leurs Cyprines dévergondées. L'un baisait la main blanche et potelée de Dorimène, l'autre pillait le sucre et le miel de sa bouche coraline, et l'autre lui frisait le poil du chose avec le bout de ses doigts, pendant que Hïante était désespérée de n'avoir que deux mains à fourrer dans la brayetle de trois hommes. Céladon, Ploquet et Le Rocher, ces deux premiers par habitude, et celui-ci par enchantement, songeaient à faire des pirouettes sur le nombril de leurs belles, mais il n'y eut pas une l)etite conteste entre eux à qui commencerait. On avait déjà desservi, et Céladon, qui se voyait la cause de la visite des deux coureuses, remontra doucement à ses rivaux que l'honneur lui était dû. Poquet, représentant qu'il était le plus vigoureux, essayait de faire pencher la balance de son côté, et Le Rocher, comme le moins fatigué et le plus pressé, assurait que c'était lui faire injure que* de vouloir remettre son arcée. Ils étaient tous les trois un peu opiniiitres, et sans doute que le vin, joint à l'amour, aurait fait pleuvoir des irourmades, si la Curiosité, déesse diligente, ne leur avait fait survenir une troisième bergère.
Manille, sœnr do Dorimène, était une jeune fille de quinze ans, à qui la coquille démangeait excessivement et qui n'était pas moins amoureuse que son aînée. Elle avait appris de la messagère du billet de sa sœur que le rut tenait en prison, et fut ravie d'avoir occasion de danser à un ballet si tendre, dont le silence de Dorimène semblait l'avoir voulu priver. Cette Mari lie avait les yeux, le teint et les cheveux noirs, la bouche grande et nette, le nez passable, la gorge plate, la taille là là. EnGn, telle que je l'ai dépeinte, elle ne laissait pas que de se trouver charmante et présumait avoir beaucoup d'empire sur les cœurs ; elle entra assez civilement dans la scène et parut sur ce théâtre débordé avec une assurance qui montrait clairement la bonne opinion qu'elle avait d'assujettir ceux qui la regarderaient. Elle desserra ses grandes dents, et s'adressant à Céladon : « Bel amant des onze mille, lui dit-elle, je venais vous rendre le tribut et les hommages que notre sexe fait gloire de vous devoir, mais parce que ma sœur trouverait peutêtre mauvais que je marchasse sur ses pas, je retournerai sur les miens, et j'attendrai à une autre fois à vous dire que votre mérite n'a pas eu si peu de crédit sur moi qu'il ne m'ait donné le désir de vous entretenir et d'accroître le nombre de vos brebis.
— Ce serait imiter celui qui vit la mer et qui s'enfuit, répondit Céladon, que d'être venue dans le dessein de m'honorer de votre présence et de vous faire
des colonnes d'Hercule du seuil de ma porte. Entrez, merveilleuse beauté, et perdez les sentiments que vous avez conçus au désavantagre de votre sœur; elle sait bien que vous avez une âme comme la sienne, et qu'ainsi vous êtes susceptible des mêmes passions.
— Entre, Marille, interrompit Dorimène, et ne fais point la folichonne ; viens terminer un différend que Hïante et moi nous avons allumé entre ces Cupidons.
— Et quV a-t-il? répondit Marille.
— C'est, poursuivit Dorimène, que Hïante el moi nous n'ayons que deux cachots pour renfermer ces trois criminels que l'ordre et la raison veulent que l'on sépare.
— Oh ! oh! ajouta Marille, cela est plaisant, et je ne suis donc pas venue tout à fait mal à propos. Je suis ravie de pouvoir faire plaisir à Céladon dès le premier coup que je le visite. Cet augure est parlant à mon avantage et j'en conjecture bien.
Notre belle humeur est charmante, interrompirent nos trois ribauds, et la manière obligeante dont vous offrez vos charmes est un nouvel appas qui doit engager celui fjni vous méritera à surpasser ses forces. »
Alors Dorimène s'alla pendre au cou de Céladon, de crainte que Marille ne la. prévînt, et le poussant sur son lit, mit le monde à l'envers, c'est-à-dire qu'elle monta sur lui, où le mélange de leurs langues servit de prélude et fut quasi tout le rl.nfniiînonient de leurs
l'œuvre de p. -corneille blessebois
accolades. Poquet, qui n'était pas sot, jeta Marille sur le sien et chercha pendant quelque quart d'heure son pucelag-e sans le trouver, combien qu'elle jurât par sa foi que c'était là son premier coup et que rien ne lui avait encore soufflé au cul que le vent.
Le Rocher se disposait à fring-uer avec Hïante; il lui leva le cotillon et empoigna hardiment son histoire, mais il fut assez embarrassé, lorsqu'à}. ant voulu prendre un divertissement plus entier, il ne trouva point de place pour étendre sa maîtresse. Il n'y avait que deux lits dans la chambre, et Céladon et Poquet les occupaient. Ainsi, après avoir quelques moments promené sa proie, comme un loup qui mène une chèvre par sa barbe, ils se plantèrent sur les carreaux et culetèrent à la façon des pauvres g"ens. Mais Le Rocher était si prodig"ieusement gros qu'il avait toutes les peines du monde à mettre le Grand Turc dans Constantinople, et d'ailleurs Hïante recelait un poupon dans ses flancs, de manière que le donjon de son ventre était fort élevé et n'apportait pas un petit obstacle au mouvement de leur traquenard. Je crois qu'il faisait beau voir Le Rocher piquer en vieux Gaulois cette haquenée qui s'usait le croupion contre le pavé. Mais les allures de Hïante étaient trop vives ; c'est pourquoi elle désarçonna cinq ou six fois son chevaucheur et l'essouffla de telle manière qu'il fut nécessité de demander quartier. Elle fut sensiblement outragée à la connaissance de sa faiblesse et vomit des injures
et des imprécations effroyables contre lui. Mais les dieux, qui s'en offensèrent, la punirent incontinent; car Poquet, qui, pour mieux enfoncer son flag*eolet, raidissait les gigrots à l'allemande, contre un g-rand cabinet qui était au pied de son lit, lui donna une si terrible secousse qu'il le renversa sur elle. Cette chute lui fut si fatale qu'elle lui déroba la parole pour long-lemps et la fit avorter sur la place. Ainsi la fête fut troublée et nos amoureux divertis de leurs ravissements, dont Céladon ne fut guère fâché, car son amour ne battait plus que d'une aile.
Hïante revint enfin de son évanouissement, et le Rocher, qui craigfnait furieusement qu*elle ne fût morte, en rendit à deux genoux grâces à Dieu; et après avoir appelé sa femme, il la conjura de leur donner son avis de ce qu'ils feraient de la petite créature qui était venue au monde sans vie et de la manière que l'on en sort. Afin de l'engager à cela, Dorimène, qui était beaucoup affligée, lui graissa la patte de trois beaux louis d'or. Alors la femme du concierge, qui faisait tout pour de l'argent, leur parla en ces termes : « Je ne vois pas, leur dit-elle, qu'il y ait là de quoi se tant embarrasser, ni que si peu de chose vous doive beaucoup faire d'inquiétude. Dès que la nuit aura fourni la moitié de sa carrière et que les hommes seront dans les bras de leur second sommeil, il faudra porter cette trop tôt venue à la porte de qii('l(|no innocent; ainsi nous en serons dépêtrés, et
08 l/(K(JVRE DE P. -CORBEILLE HLESSEBOIS
verrons avec plaisir la grimace de celui à qui nous l'aurons donnée. »
Ce conseil fui trouvé merveilleux, el comme l'on •rêvait à qui Ton en ferait présent, Céladon voulut que ce lût au Hayer, procureur du roi du lieu, homme, comme j'ai dit, indigne de la société humaine.
En attendant cette expédition, l'on secourut si bien Hïante qu'on lui rendit une partie de ses forces; après quoi, elle se retira chez elle avec Dorimène et Marille.
Cependant Céladon, qui ne laissait guère échapper l'occasion qui se présentait de rimer, fit cet impromptu :
Sonnet.
Femmes que le plaisir d'amour Tient sous sa douce loi rang-ces, Vous allez être nég-lig^ées, Si je dis le secret de ce sinistre jour.
La tourtre qui fuit le vautour Par des forces bien ménagées Ne voit point ses plumes chargées De l'estomac fatal de ce tyran si lourd.
L'homme qui de vos embrassades Sait éviter les embuscades S'affranchit de l'aspect de la hideuse Mort.
Vous renfermez cette méchante; Et preuve que je n'ai pas tort, Elle vient de sortir du ventre de Hïante.
LE Rt'T OU LA PUDEUR ETEINTE 9y
Après que Poquet et Le Rocher en eurent fait la lecliire, rémulation leur mit aussi la plume à la main ; io dernier eut le plus tôt fait et laissa voir ce
Sonnet,
,1c no savais pourquoi mon v.., plein de colère, Entrant la tète haute en un endroit si noir, En bonne intention d'un généreux devoir. En ressortait si flasque, impuissant à rien faire.
J'implorais vainement Gupidon et sa mère; Immobile et confus, sans force et sans pouvoir. J'étais comme un perclus qui ne se peut mouvoir, Et ma marche semblait celle du dromadaire.
Mais je suis bien instruit du sujet à présent; Ce n'est pas sans raison que mon v... était lent : Il faisait un voyage où la paresse est bonne.
Par l'ordre de l'Amour, qui gouverne mon sort Et dont la volonté plus que jamais m'étonne, Cet aveugle ministre allait quérir la Mort.
Le Hocher admira longtemps cette production de sa muse qui avait aussi bien avorté que dame Hïante ; ensuite de cela, Poquet se fît voir aussi bon poète que les deux autres et lut lui-même ce
Sonnet.
Pendant que le vautour dont parle Céladon, Et qu'il appelle lourd pour le bien de sa rime.
Poursuit lég-èrement sa future victime,
L'endroit qu'il abandonne est franc de son lardon.
Ainsi, puisque la Mort vient de sortir d'un c... Où le plus grand engin sans contredit s'abîme, Sans crainte que sa faux méchamment le supprime, J'y puis bien à mon tour enfoncer mon bourdon.
Mais certain souvenir me trouble la pensée, Je reviens tout d'un coup de ma joie abusée. L'espérance en mon sein n'a que de faux accords;
11 faudrait maintenant exorciser Hïante,
Ou qu'un pareil destin f't sortir de son corps
Le diable qui lui rend la tête si méchante.
Céladon ne trouva pas les sonnets de ses amis si déchirés qu'il ne leur crut devoir quelque applaudissement, et comme il n'était point de ces gens qui sont idolâtres de leurs ouvrag-es, il confessa, sans se faire violence, qu'il avait le plus mal réussi. Alors Le Roclier et Poquet, qui ne passaient jamais plus doucement le temps que lorsqu'ils lisaient certain gros recueil de sa façon et qui s'intitulait son a Premier voyage au Parnasse », le prièrent de le tirer de son coffre, afln qu'il se pussent promener quelques moments dans la diversité de ces lieux non communs. Ce qui leur ayant été facilement accordé. Le Rocher commença par cet
LE RUT OU LA PUDEUR ETEINTS lOI
Acrostiche,
rr ienheureux les mortels qu'un destin favorable
r^îlève en des endroits éloig^nés de ceux-ci;
rrien ne vit près de lui sans trouble et sans souci;
>^cron était encore plus doux et plus traitable.
>corder la justice au pauvre qui l'exige.
HT élever l'orphelin qu'on foule aux pieds à tort,
Céfendre l'innocent des cruautés du sort,
Sa! c'est ce qu'il faut faire, et c'est ce qu'il nég^lig^e.
wt la mère et la fdle en sa treizième année,
r^onsentent à le voir sous l'appas des présents ;
^ous les jours il bâtit mille desseins pressants,
cù l'on voit les transports de son âme damnée.
— énoncer aux vertus est son penchant funeste.
D'éterniser sa rag-e est son plus doux espoir,
S3t tonner et frapper du matin jusqu'au soir,
Sélang-e son tissu des filets de la peste.
>ux affaires du roi ne donner pas une heure,
:c énoncer à TÉg-lise ainsi qu'aux sacrements,
r^ivrer à tous les saints combat dans ses serments,
Kst-ce là s'éloigner de la sombre demeure?
— Et quelles sont les malheureuses dont vous parlez ? dit Le Rocher à Céladon.
— Comment, bonhomme, répondit-il, ig-norez-vous ce secret, et ne savez-vous pas que M"« de la Pépinière a non seulement abandonné son cœur à cet infâme, mais encore a souffert que M"^Cataut tombât avec elle dans le précipice de son rut?
— Par ma foi ! dit alors Poquet, je vous avouerai
l'œuvre de Î'.-C0RN£ILLE blessebdis
bien ([ue l'on m'en avait touché quelque cliose, mais j'avais peine à le croire.
— Gela est hors de doute, reprit Céladon, et je vous apprendrai de plus que ce barbare a tdlement répandu sa criminelle flamme sur cette honteuse famille que le petit Crère n'est pas oublié; il lui donne souvent des preuves de son amour ; mais le pauvre petit malheureux n'en voit rien, car ce n'est jamais par devant qu'il le caresse, mais à la manière de Sodome, c'est-àdire par derrière.
— 0 ciel ! s'écrièrent Poquet et Le Rocher, ô juste ciel ! où est ta foudre, et comment ton soleil peut-il éclairer de si noirs forfaits?
— Vous voilà bien étonnés, leur dit Céladon ; il semble, à vous entendre, que vous n'ayez jamais lu les amours de ce débauché et que vous ignoriez les divers crimes dont il a obscurci son divin flambeau. Et, d'ailleurs, que savez-vous si ce n'est pas dans l'épaisseur des ténèbres qu'il lâche la bride à ses api>étits ? La Nuit est une déité si lascive et tellement débordée qu'il n'y a point d'extrémités amoureuses qu'elle n'autorise, et de Marie s'est lié avec elle d'une étreinte tellement indissoluble, en reconnaissance des biens qu'il reçoit journellement de son bénéfîc^^ que pour lui être tout à fait conforme, il fait toujours sombre dans son esprit et n'y laisse jamais briller le moindre rayon de lumière. » Après que Céladon eut parlé. Le Rocher continua de lire ce
LE RUT OU LA PUDEUR ÉTEINTE lO.'i