‹ L'œuvre de Pierre-Corneille BlesseboisChapitre 19 sur 26 · ALOSIE OU LES AMOURS DE M-^^ DE M. T. P · texte numérisé non relu

ALOSIE OU LES AMOURS DE M-^^ DE M. T. P

Lupanie

L'humeur commode de plusieurs maris et la grande facilité d'un nombre infini de femmes belles avaient rendu Potlamie une des plus jolies et des plus ag-réables villes du monde. Il ne fallait qu'être d'un tempérament amoureux pour y mener une vie heureuse, et si, dans les commencements, quelque amant se trouvait traversé dans sa passion, sa maîtresse ne le laissait dans cette inquiétude que tout autant de temps qu'il en était nécessaire pour lui faire gfoûter ensuite, avec plus de plaisir, les douceurs d'être aimé. Les plus belles se servaient de cet innocent artifice pour eng-a^rer plus fortement leurs amants, mais la seule Lupanie était ennemie de toutes ces adresses. Elle avouait ing^énument que rien ne lui était si incommode ([u'un amant qui

lyO L ŒUVRE DE P. -CORNEILLE IJLESSEBOIS

demeurait plus de trois jours à découvrir sa passion et à qui elle était obligée de faire des avances; car elle aimait cpi'on fût libre et ouvert, qu'on ne se cachât de rien, non pas môme de ses faiblesses, et que si l'on sentait élever quelque mouvement amoureux pour elle, qu'on le lui fit connaître sur-lechamp.

Mais avant que de parler des amours de cette ouverte personne, disons comme elle est faite. Le tour de son visage est un ovale défectueux, ses yeux sont gris et lubriques au . dernier point, sa bouche est trop fendue, mais assez vermeille, son front petit, son nez long et décharné, son menton en pointe, ses d^nts blanches, ses mains sèches et vilaines, sur lesquelles on découvre jusqu'au plus petit nerf; ses cheveux sont châtains et annelés, à grosses boucles ; son teint est uni, et, dans de certains temps, assez éclatant; sa taille est petite et voûtée, et les diverses secousses dont elle a été agitée ont fait que le dessus de son corps n'a point d'assiette assurée et se balance, à chaque pas qu'elle fait^ sur ses hanches ; pour la gorge et la chair, elle l'a merveilleuse, et l'on peut dire qu'elle cache ce qu'elle a de plus beau et qu'heureux sont ses amants, puisqu'elle leur fait tout voir. Il est vrai qu'ils se plaignent que ce beau corps, dans les moindres petites chaleurs, par une odeur qui en émane, ne satisfait pas si bien l'odorat que la vue. Elle se pique d'ctre des mieux chaussées;

les bas de soie qu'elle porte sont étendus jusqu'au milieu de la cuis.se, et ses jarretières sont fort proprement attachées. Il n'y a point de femme qui se donne plus de soin de porter bien le pied qu'elle. Pour ce qui regarde l'esprit, elle a beaucoup de feu, mais peu de ju§:ement, et elle est fort étourdie ; son humeur est altière, fourbe, malicieuse, jalouse; elle r»e peut soulTrir les caresses qu'on fait aux autres femmes (comme si, dans elle, il y avait pour contenter tout le reste des liommes). Il suffît d'être belle pour devenir son ennemie; elle médit incessamment des plus jolies et imag-ine mille artifices pour en donner de mauvaises impressions. Elle a pour Tarirent un puissant attachement, et les plus aimés de ses amants ne sont pas toujours les mieux faits, ni ceux qui ont le plus de mérite, mais les plus libéraux, et s'il s'en trouve quelqu'un qui ne laisse pas (juelquefois sur sa table un miroir, un diamant, un collier de perles, ou quelque autre bijou, il est legardé avec des yeux bien moins tendres que les autres.

Lupanie, étant donc faite comme je vous l'ai dépeinte, ne laissa pas, dans le commencement (ju'elle reçut compagnie et se produisit dans le izrand monde, d'avoir une foule d'adorateurs et même les mieux faits de Callopaidie, où elle demeu' rait en ce temps-là, dont elle ménageait si bien resj)rit qu'elle n'en perdait pas un. Gléandre était

\-j-A L fKUVUK dp: p.-couneille blessebois

pourtant le mieux reçu et le plus aimé, et cet amant, par le soin officieux de lui cliang-er souvent ses garnitures, avait fait un merveilleux progrès sur son cœur, outre qu'il nVst pas des plus mal faits de ce monde : sa taille est dégagée et fort bien prise, son air passable, son teint brun et grossier, ses yeux rudes, sa bouche grande et fendue jusqu'aux oreilles, des cheveux en quantité et frisés à grosses boucles, son esprit brillant, vif, entreprenant et capable de grandes choses, un peu fanfaron et du nombre de ces braves de province qui croient qu'il faut être brutal, emporté et faire mille querelles en l'air pour passer pour homme de courage; sa plus forte passion est pour les femmes, et il leur donne tout. C'est ce qui n'avançait pas peu ses affaires sur le cœur de Lupanie; il obtenait d'elle quantité de petites faveurs et recevait tous les témoignages d'une tendre passion. Mais comme il ne pensait pas au mariage et qu'il aime le solide en amour, un jour il la fut trouver seule, et après lui avoir fait quelque présent à son ordinaire, il jeta un genou à terre, et lui prenant une main sur laquelle il appliqua plusieurs fois la bouche, il lui parla ainsi :

— Vous me dites que vous m'aimez plus que tout le reste des hommes ensemble, mais quel témoignage m'avez-vous donné de cette tendre amitié pour me faire juger que vous me tirez du pair de vos autres amants? Ils vous voient comme moi, ils ont la

IlISTOmE AMOUREUSE DE CE TEMPS 178

liberté de vous parler de leur passion, ils soupirent en votre présence, et, enfin, auprès de vous je ne puis faire une déniarclie que je ne les voie m'iniiter. Vous voulez toutefois que, par une croyance aveugle, je me persuade d*ôlre mieux dans voire cœur qu'ils n'y sont. Ah! madame, madame, ne dissimulons rien ! Vous n'avez pas pour moi tout Tamour que vous dites : vous me Tauriez bien fait connaître par des preuves plus fortes et plus pressantes, et la Nature n'est pas si chiche à l'endroit des belles qu'elle ne leur ait donné des liens plus forts pour les retenir plus longtemps dans leurs chaînes; elle leur a distribué des trésors inestimables pour les récompenser de leur constance et de leur fidélité. Ce sont là les lémoignages les plus solides par lesquels vous me pourriez faire connaître la différence que vous mettez entre le reste des hommes et moi. Vous devez assez connaître ma discrétion pour croire qu'un semblable secret ne sortirait jamais de ma bouche et (lu'on m'arracherait plutôt la vie.

En finissant son discours, il s'aventura, avec un transport le plus amoureux du monde, de glisser sa main dans un lieu délicieux, qu'il est plus naturel de toucher qu'honnête de nommer.

— Arrélez, arrêtez, lui répliqua Lupanie, en le repoussant d'une manière qui lui faisait connaître que son procédé ne l'avait pas tout à fait désobligée; vous allez étrangement vile et ne considérez pas

174 l'œuvre dk p. -Corneille blesskbois

l'cflet dangereux qui s'ensuivrait si j'avais pour vous la condescendance que vous souhaitez. En quel état misérable me rcdui riez-vous si, par des suites honteuses et presque inévitables, on venait à connaître ce que j'aurais fait pour vous? Toute la terre ne me reg'arderait qu'avec honte, et je serais le mépris, après une semblable infamie, de ceux qui désirent à présent, avec une passion violente, de m'épouser. Je sais bien que l'honneur n'est qu'une chimère, une belle imag-ination qu'on a inventée pour tenir les personnes de notre sexe dans leur devoir; mais ce sont des fantômes visionnaires après lesquels nous sommes nécessitées de courir pendant un certain temps, si nous voulons vivre heureuses. Quand nous sommes eng-agées dans le mariage, alors notre infamie est bien moindre, étant partagée : nous avons la liberté de tout faire, puisqu'un manteau couvre nos désordres, et comme nous n'en avons point de témoins et qu'on n'en parle que par de faibles conjectures, nous traitons hardiment de médisances et d'impostures tout ce qu'on en peut dire. C'est dans ce temps-là, mon cher Cléandre, ajouta-t-elle, que nous vivrons heureux et que, par art merveilleux, nous unirons plus fortement nos cœurs et nos âmes. Schelicon, ce docteur que vous connaissez et à qui, sans doute, par sa grande faiblesse, je donnerai le plus que je souhaite, me rend de fréquentes visites et fait voir tout l'empressement possible à m'épouser.

HISTOIAX AMOCRKUSB DB CB TBMPS 176

Sa fortune est assez considérable et n'est pas à rejeter; c'est ce qui fait que je ménao-e son esprit pour me voir au plus tôt sa femme, afin d'nvoir f>!iis de liberté de me donner ensuite à vous.

— Quoi I madame, répartit Cléandre, encore toute souillée des baisers d'un stupide et d'un brutal, prétendrez-vous vous présenter à moi pour m'offrir les restes de sa brutalité? Manqueriez-vous d'esprit jusque-là que de souffrir qu'un semblable original recueillît les prémices de votre amour et de votre jeunesse, et le voudriez-voos préférer à moi ?

— \on, non, répliqua Lupanie; je sais mettre la différence entre lui et vous, et je vous promets que je vous donnerai un rendez-vous, dans le tcm|)s que le mariage sera sur le point de s'accomplir, qui vous assurera de ma personne et de mon cœur.

Cléandre la pressa bien tout le reste de celte conversation sur ce sujet, et lui dit qu'il avait des secrets admirables pour détourner le mal qu'elle craignait; mais tout ce qu'il put dire fut inutile, et il fut obligé de s'en tenir aux promesses qu'elle lui avait Faites.

Cependant elle agit, après cet entretien, si adroitement avec Schelicon et séduisit son estime et son cœur avec tant d'esprit qu'il s'imag-inaque le bonheur de sa vie dépendait d'épouser une fille si honnête et si vertueuse, et qu'il crut qu'il ne devait pas |>erdre un moment pour avancer la possession d'un si grand bien. Il n'y trouva pas grand obstacle, car ses

17O l'œuvre de p. -corneille blessebois

parents, qui connaissaient son intention volage et libertine, furent bien aises de s'en décharger entre les bras de ce docteur, et même consentirent que ce mariage s'accomplît dans peu de jours. Cette nouvelle ne donna pas une petite joie à Lupanie, et elle en eut l'ame si satisfaite qu'elle en instruisit Cléandre par une lettre conçue en ces termes :

LUPANIE A CLÉANDRE

« Schelicon me doit épouser bientôt. Mais, juste ciel ! que nous sommes peu raisonnables quand nous nous engageons à faire quelque chose. Je tremble, mon cher, que vous ne vous souveniez de ce que je vous ai promis. Je vous avoue ingénument que, si j'étais assez malheureuse que de vous voir sur le soir, dans ma chambre, me sommer de la promesse que je vous ai faite, je suis si rigoureuse à tenir ma parole que je vous accorderais sans doute ce à quoi je me suis obligée. N'y venez donc point, je vous en conjure, et je vous en aurai l'obligation que je vous en doit avoir.

« Lupanie. »

Cléandre comprit le sens de cette lettre et jugea bien que sa maîtresse voulait ce même soir couronner son amour. Si bien que, sans s'arrêter à faire réponse, il attendit, avec l'impatience qu'un amant aussi passionné que lui pouvait avoir, que la nuit fût venue,

mSTOIHE ÀMOUHKUSE DE CE TEMPS I77

iii qu'à la faveur de son obscurité il pût entrer dans sa maison sans être aperçu. Il était adroit, sut si bien |)rendre son temps qu'il exécuta son dessein et la trouva seule dans sa chambre. Il ne perdit point de temps dans une si belle occasion, et, par mille petites libertés qu'il prit, il réveilla dans son cœur une • motion secrète qui la fîtchang^er de couleur plusieurs fois. Il pousse sa pointe, profite de cette faiblesse, fait ag:ir quelque chose de plus fort et de plus pressant, à quoi elle ne put résister, et celte amoureuse personne se vit oblij^ée de rendre les armes et la vie à

»ii vainqueur par un doux trépas. Elle en revint t ncore plusieurs fois aux mains, et, tant que Cléandrc eut de force et de vig-ueur, ce combat ne cessa point. Elle ne faisait que dire pendant la nuit que c'était une chose bien imaginée que l'homme, et qu'elle ne Noyait rien dans le monde qui en égalât le mérite;

le considérait avec curiosité ce que la Nature lui avait donné de plus qu'à elle, et n'y trouvait que des sujets d'admiration et de plaisir; la joie où elle s'était I rouvée dans toutes les attaques dont son amant était sorti si glorieusement la sollicitait continuellement à les recommencer; elle semblait par sa défaite recouvrer de nouvelles forces. Il n'en était pas ainsi (lu pauvre Cléandre : il était épuisé et les forces lui manquaient. Il aurait bien voulu entrer de nouveau (Ml lice, mais une loi naturelle et pleine de cruauté tout ensemble lui défendait de passer outre; ce que

17^ L'diUVRE DE P.-CORKKllXE BLESSEBOIS

Lupanie observant, il lui devint incomnKxle par ses faiblesses, et, n'eu attendant plus de plaisir, elle le fit sortir, avec le moins de bruit et le plus secrète^ ment qu'elle put, aussitôt que le jour commença de paraîlre. Elle se mit ensuite dans le lit, où elle demeura tout le jour, feig'nant fjiielque l/'tWMe indisposition,

Scheliccvn fil voir toutes les faiblesses d'un amant transi quand il apprit la nouvelle de celte feinte maladie; il criait et pleurait de* la plus vilaine manière du monde, et, battant des pieds contre terre, il élevait les yeux au ciel d'une façon si désagréable et si bizarre que, loin de toucber ceux qui le regardaient, iUeur était impossible de s'empêcher d'en rire. N'importe! Fût-il mille fois plus grossier et plus pesant, on le souhaite pour mari, et pourvu qu*il soit bien partagée du côté où Lupanie fait consister le souverain bien et qu'il sache ce que c^est que n'être pas à charge, toute une nuit, à une femme dans son lit, on le recevra à bras ouverts sans se mettre fort peu en peine du reste. Elle se veut éclaircir promptement là-dessus et savoir ce qu'il vaut. Pour ce sujet, elle se rend la santé et se met en état de le recevoir pour époux le même jour qui avait été pris. Ce mariage accompli, tous deux n'attendent plus que la nuit. Trêve aux autres divertissements du jour, un bien plus doux les attend. Lupanie, par une rougeur étudiée, contrefait la fille honteuse et pudique; elle

UISTUllll!: AMOLHKLSE UC CE TEMPS l-JQ

lit qu'elle aime mieux mourir que de passer la nuit vec un homme, |)endaut que Schelicon, poussé par a seule passion, sans écouler aucune de ses raisons, .( saisit avec violence, et, se jetant brusquement litre ses bras, après Favoir fait crier quelques moments par les douleurs qu'elle disait souffrir, en roulant des yeux lang^uissants et perdant la voix, elle demeura immobile et feig^nit de s'être évanouie. Ce pauvre mari se désèsj^re, la croit déjà morte et se persuade qu'une si grande jeunesse u'a pu résister à (le si rudes efforts. 11 fait toules les choses imaginables pour la tirer de son évanouissement, mais le \ iiiai«^e et tout ce qu'il lui peut mettre à la bouche

I inutile; il recourt au chirurgien et juge follement que les ventouses, la pourront soulager; il appelle n.')ur ce sujet un valet. Dans cet instant, elle revint à

lie, et, recouvrant l'usage de ses sens, elle lui dit en jetant sur lui négligemment une main :

— Mon cœur, que vous êtes méchant! Que vous m'avez fait sentir de douleurs» Jamais en ma vie je n'en ai autant souffert !

II lui en demanda pardon et en parut fort touché, lui disant que c'tHaient les premières croix du mariage, mais qu'autant elle avait souffert de douleurs dans ce moment, autant elle sentirait le plaisir les autres '"• >is.

Elle fut fort contente de cette première nuit de lui, bien (|u'il faille être d'un goût peu délicat pour s'en.

i8o l'(kuvue de p. -corneille hlessebois

satisfaire, car il est replet, d'une taille mal prise et effroyablement grosse, l'esprit railleur, piquant et sans aucun brillant; tout son plaisir est de jouer les maris, leur humeur jalouse ; dans son visage on ne voit rien que de stupide et de brûlai, et qui l'observe bien remarque dans toutes ses actions l'instinct d'une bete qui paraît sous la figure d'un homme; il a le cœur bas, petit et capable de mille faiblesses. Pour le foie, il l'a prodigieusement grand, et la plus belle réputation qu'il s'est acquise est de passer pour le plus grand mangeur du pays ; il veut qu'on le croie homme d'étude, mais ceux qui le connaissent savent bien qu'à moins que les sciences ne soient infuses, il n'en peut avoir acquis, puisqu'il met tout son esprit à pouvoir écarter un as pour faire un repic à propos. On peut dire celte seule chose à son avantage, qu'il est fort ouvert, qu'il n'a rien de réservé, et que les choses qui sont les plus particulières chez les autres deviennent publiques chez lui.

Un mari fait ainsi était justement ce qu'il fallait à Lupanie ; il n'était point incommode, et quand quelque amant lui rendait visite, après l'avoir remercié de l'honneur qu'il lui faisait, il sortait par respect de la chambre et le laissait seul avec elle.

Cléandre fut un des premiers qui retourna à l'assaut après ce mariage. Il eut tout le plaisir imaginable quand il apprit de la bouche de Lupanie l'artifice dont elle s'était servie pour persuader à son mari

HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS l8l

qu'elle avait toujours vécu chaste et vertueuse. Il se mourait de rire quand elle lui raconta rembarras où ce pauvre mari sVtait trouvé par son feint évanouissement, les soins ingénus qu'il s'était donnés pour la rcmeltre, la crainte qu'elle avait eue des ventouses, et le zèle avec lequel il lui avait demandé pardon du mal qu'il lui avait fait souffrir. Elle n'omettait pas une petite circonstance de ce qui s'était passé; et, enfin, dans cette visite et dans toutes les autres que son amant lui rendit, le mari défrayait tout; elle donnait bien à juger à Cléandre, par le nombre des faveurs qu'elle lui accordait, qu'une femme était bien plus oblig-eante et plus facile qu'une fille.

Dans le cours heureux de cette vie voluptueuse, une disgrâce survint qui troubla le plaisir de ces deux amants. Comme un jour Cléandre était venu voir Lupanie, elle le fit passer dans la salle, où, après avoir frappé à la porte du cabinet de son mari, qui était dans un des côtés de cette salle, et après l'avoir appelé plusieurs fois sans qu'il répondit (ne voulant pas être détourné de l'occupation où il était), elle se rassura l'esprit en s'imaginant qu'il n'y était pas; si bien que, dans cette grande liberté, elle repousse mollement les douces et puissantes violences de son amant, et la résistance qu'elle lui oppose n'est que pour voir augmenter ses efforts. Il soupire, ses yeux cherchent les siens pour les avertir du plaisir qu'elle va goûter, ses lèvres impriment mille baisers sur sa

l82 , L'ŒU"\niE Di: p. -CORNEILLE HLESSEBOIS

bouche, el ses mains, toutes de feu, la saisissent et la couchent sur un placet. Alors, roulant des yeux étincelants, il fait voir des cuisses toutes nues, plus blanches que l'ivoire, et découyrc ce temple de l'amour où il avait déjà offert tant de victimes. A peine avait-il forcé les premières entrées qu'il entendit du bruit et vit sortir Schelicon du cabinet où Lupanie avait frappé. Sans achever son sacrifice, il en sortit, et même de la salle avec tant de précipitation qu'il n*eut pas le temps de prendre son épée. Lupanie, tout émue, abaissant promptement sa jupe, s'en saisit et, après l'avoir tirée du fourreau, la présente à Schelicon par la pointe, en lui parlant en ces termes :

— I^ercez, i>ercez de mille coups ce cœur que le crime d'autrui a voulu rendre coupable, et n'éparg-nez pas une misérable que l'indignation du ciel a choisie pour être l'infâme objet de la plus effroyable brutalité dont l'homme soit capable. Je mérite la mort, puisque ma fatale beauté et mes reg-ards, tout innocents qu'ils sont, ont dû inspirer de si lâches et de si honteux sentiments, et je dois répandre mon sangpour laver le crime d'autrui. Mais s'il m'est permis de vous dire avant ma mort quelque chose pour ma justification, apprenez que si celle qui a eu l'honneur d'être choisie pour votre femme est malheureuse, elle est innocente et ne participe point à la faute de cet infâme.

<( Je m'étais endormie sur un placet lorsqu'à mon

HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEBfTS l83

réveil je me suis vue toute nue entre les bras de l'insolent Cléandre. Le ciel m'est témoin quels ont été mes sentiments et si la plus effroyable mort ne m'aurait pas paru plus douce que cette infamie Je le menace (le crier, je crie, je me dérobe à ses bras, je frappe à votre porte, je vous appelle à mon secours, je le lepousse, je tache d'éviter ses violences, et mes ongles impriment sur son visage les effets de ma faible vengeance. Tout ce que j'aurais pu faire toutefois aurait été inutile si vous n'eussiez paru pour me rendre l'honneur qu'un lâche allait me ravir. Mais pourquoi relardez- vous ma mort, puisque c'est le seul remède des co:*urs désespérés et généreux? Vengez, vengez mon injure sur Cléandre; je vous le demande avant mon trépas, et ne vous opposez plus à mes desseins. Ce que le fer n'aura pu faire, je l'obtiendrai du poison ; je dois la perte de ma vie à ma propre gloire. Les dames de Callopaidie ne diront jamais que j'ai survécu à une semblable infamie.

En finissant son discours, elle saisit l'épée qu'elle avait présentée à Schelicon, et qu'il avait prise, et, feignant de se la vouloir plonger dans le sein, il la lui arrache des mains en lui parlant ainsi :

— Qu'allez-vous faire, madame? Y songez-vous bien? Punir une innocente du crime d'un insolent! Est-ce avoir des sentiments raisonnables et généreux? Et ne craignez-vous pas le châtiment de Dieu? Ditesmoi, pouvez-vous être coupable des crimes d'autrui,

l'œuvre de p. -corneille blessebois

quand voire volonté épurée les déleste et les abhorre ? Il faut donner le consentement pour faire le crime; il vient de lui seul, et celte pureté qui demeure au milieu des corruptions est une huile sacrée qui se conserve dans des vases frag-iles et impurs!

— Quoi 1 vous pourriez vous résoudre,, lui répliquat-elle en répandant quelques larmes, de donner (3ncore à cette misérable le nom illustre de femme, et la pourriez-vous recevoir dans vos bras après avoir été arrêtée par ceux d'un autre? Vous n'y pensez pas, Schelicon, quand vous croyez qu'une femme dont les inclinations sont si nobles et si vertueuses puisse vous regarder après cette disgrâce, sans mourir de déplaisir.

Schelicon, après avoir essuyé ses larmes, la caresse et lui donne mi lie baisers avec des emportements plus passionnés qu'il n'avait jamais eus, soit parce qu'il l'avait trouvée plus belle et plus aimable dans les bras (l'un autre que dans les siens, ou par d'autres raisons. Il l'interroge, lui demande toutes les petites circonstances de ce qui s'était passée si elle avait eu quelque chatouillement et si Cléandre avait ressenti les derniers ravissements. Elle lui assure qu'il n'avait pas pu, par les efforts qu'elle avait employés à le repousser. Et par cette assurance qu'il reçoit, il conclut qu'il n'y était rien allé du sien, si .bien que, l'embrassant avec un transport amoureux, il la porte sur un lit.

— Ah ! vous ne n'aimez pas, lui dit-elle en se

IIISTOinE AMOUREUSE DE CE TEMPS l85

débattant dans ses bras, puisque vous ôles si peu sensible à ce qui touche mon honneur. Non, non, je ne vous saurais souffrir, et j'ai conçu tant d'horreur contre tous les hommes ensemble, après un semblable affront, que je m'en prendrais volontiers à vous.

Schelicon, sans s'amuser à lui répondre, lui fait parler en faveur de son amour par je ne sais quoi à qui elle n'avait jamais pu résister de sa vie, si bien qu'il acheva l'ouvrag'e imjiarfait de l'amant de sa femme. Il est vrai qu'elle j)arut si modeste en cette occasion qu'elle ne voulut jamais consentir, quoi qu'il pût faire, qu'il la regardât nue et qu'elle abaissait incessamment ses jupes, en disant que c'était contre toutes les règ-Jes de la bienséance et de l'honneur de satisfaire les regards impudiques d'un mari.

Cléandre, qui avait entendu de la chambre prochaine où il était resté ce qui s'était passé entre Schelicon et Lupanie, avait l'esprit agité de transports furieux, et comme il la vit entrer seule dans cette même chambre, sans rien consulter il s'approcha d'elle et lui tint ce discours : — Je suis donc, madame, cette malheureuse victime que vous avez choisie pour être sacrifiée à vos infâmes plaisirs ; il vous en fallait une; vous avez fait tomber ce choix sur moi, et, par un excès de cruauté sans égale, vous m'avez rendu le témoin, le juge et le bourreau de mes propres supplices. La bouche toute mouillée de mes baisers, les yeux pleins de regards amoureux, le cœur rempli de

l8() l'œuvre de P.-COUNEILLE BLESSEBO S

soupirs en ma faveur, l'ârae touchée d'une noble et visible émotion, vous vous allez jeter dans les bras d'un autre en ma présence, et après c[ue j'ai allumé dans votre ame un beau feu, vous le laissez éteindre par les brulaux et honteux embrassements du plus vii et du plus infâme de tous les hommes.

— Si vous suspendiez, répondit-elle, Ciéandre, vos ressentiments, je vous ferais assez facilement comprendre que, comme c'est vous seul qui avez allumé cette belle flamme dans mon cœur, vous seul aussi l'avez éteinte.

N'est-il pas vrai qua l'âme n'est sensible qu'à ce que l'imagination représente, et que, puisque la mienne n'était remplie, dans les plus, doux ravissements du plaisir, que de votre idée, je puis bien dire que par vous je l'ai vu mourir.

— Ah! malaisément, répliqua Ciéandre, quand on prête le corps, l'âme se peut défendre de le suivre, et cette union ne se rompt point sans de grandes violences. Dites plutôt, madame, que vous n'aimez pas Ciéandre, mais que vous n'aimez qu'un homme en lui, et il vous répondra que s'il vous a aimée, il déteste cet amour comme la plus indigne faiblesse dont il a été capable en sa vie, et qu'à l'avenir il vous regardera avec autant de mépris et d'horreur qu'autrefois vous lui avez paru aimable !

En finissant ces dernières paroles, il sortit brusquement de la chambre, sans vouloir écouter un mot de

UISTOIHS AMOUllElTSS DE CE TEMPS 187

tout ce que Lupanie avait à lui dire. Elle l'appela bien plusieurs fois et mit en usag^e tous les artifices dont elle se servait pour calmer les eniportenients de ses amants, mais inutilement, il ne la voulut voir ni entendre depuis ce jour-là, et en publia toutes les médisances imag-inables. Elle se consola facilement de sa perte par la réflexion qu'elle fit de ne pouvoir plus recevoir ses visites sans de fâcheuses suites après ce qu'elle avait dit à Schelicon.

De plus, il n'était pas si libéral qu'il avait été, et l'argent lui manquait fort souvent, outre qu'en amour le changement lui plaît infiniment. Elle ne demeura pas longtemps dans cette rie fainéante; elle recouvrit bientôt un autre amant qui valait bien Cléandre à son avis : il ne disait pas tant, mais en faisait davantage, et l'heureux partage qu'il avait eu de la nature lui tenait lieu d'esprit et de mérite. Après cela, il en vint un autre, et enfin elle fit si bien qu'elle ne laissa pas échapper un jeune homme de Callopaidie qui payât de mine sans s'instruire de son fort et de son faible.

Cependant cette vie libertine fut sue dans toute la ville, tant par leur indiscrétion que par la veine satyrique de Cléandre, qui fit cette élégie :

Page 1