‹ L'œuvre de Pierre-Corneille BlesseboisChapitre 20 sur 26 · ÉLÉGIE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE

J'avais cru jusqu'ici qu'aussitôt qu'une fois Qu'un cœur avait reçu les amoureuses iois

i8S l'œuvre de p. -corneille blessebois

Il ne se sentait plus capable de la haine

Et toujours était près de rentrer dans sa chaîne.

Je croyais qu'un objet, quand on a pu l'aimer, Sût le chemin d'un cœur qu'il avait su charmer, Et malg-ré le dépit pouvait toujours prétendre A regagner un cœur qui sait mal se défendre.

Aussi, jusqu'à présent, crainte d'être surpris. J'évitais avec soin de rencontrer Iris, Crainte que de ses yeux la pénétrante flamme Ne sût encore trouver le chemin de mon âme.

Je ne me croyais pas encor bien affermi.

Je redoutais les coups d'un si grand ennemi;

Malgré les divers tours de son âme infidèle.

Je me sentais encor un fonds d'amour pour elle.

Mais j'ai vu depuis que ce reste d'ardeur Était dans mon esprit plutôt que dans mon cœur, Et ce cœur a connu que pour être son maître, Il n'avait pas seulement qu'à désirer de l'être.

J'avais bien évité sa vue en mille lieux,

Quand un jour le hasard la fit voir à mes yeux.

D'abord plus interdit qu'une jeune bergère

Qui trouve le serpent caché sous la fougère.

Je rougis, je pâlis, je changeai mille fois.

Je restai sans couleur, sans haleine et sans voix;

Une morne langueur me causa mille peines.

Une froide sueur glaça toutes mes veines.

Et je puis assurer dans ce prompt mouvement

Que la crainte d'aimer me fit paraître amant.

Mais quand j'eus dissipé celte première idée Qui captivait mes sens et mon Ame obsédée, A la fin mon dépit se trouva le plus fort, Kt jusques à la voir je portai mon effort.

Ah ! que dans ce moment mon âme fut veng-ée !

Dieux ! qu'elle me parut haïssable et chang-ée !

Sa taille me déplut, son air me fit pitié,

Sa bouche me parut plus grande de moitié;

Ses yeux furent pour moi languissants et stupides,

Ses lèvres et ses dents me parurent livides; •

Son teint, que je trouvais agréable et fleuri,

Me parut tout souillé des baisers d'un mari.

Aussi bien que de ceux qui, la sachant publique,

Y venaient contenter leur amour impudique.

Au travers d'un mouchoir de replis ondoyants, Je vis deux gros tétons tout ridés et pendants. Je crois que tout exprès le hasard, pour me plaire, La fit sotte ce jour plus qu'à son ordinaire.

Jamais pour son malheur elle n'eut moins d'esprit : Elle avait mauvais air à tout ce qu'elle dit. Certaine effronterie était dedans son âme Qui faisait bien juger que c'était une infâme.

0 dieux ! dans ce moment que mon cœur fut ravi De briser les liens qui l'avaient asservi ! Que le jour fut heureux qui termina sa peine, Et qu'il sentit de joie à sortir de sa chaîne !

11 ne me resta rien de mon amour lassé Que le honteux remords de l'avoir mal placé,

igO L ŒtJVHE DE P . -CORNEf L LE BLESSEDOIS

El si jo soupirai, ce fut de la tristesse D'avoir iudig-nement prodigué ma temiresse.

Pourtant, sans me flatter, je vis plus d'an regard

Qui semblait dans mon cœur demander quelque part;

jMais comme d'un rocher la racine profonde

Ne s'ébranle jamais par les effets de Tonde,

Ainsi je conservai ma résolution

Et ne sentis jamais la moindre émotion.

Iris fut dans cejour de mon. âme bannie, Sans espoir de pouvoir y rentrer de sa vie; Jusque-là, qu'à présent je me sens de dépit Qu'elle ait pu pour une heure occuper mon esprit.

Enflii on ne la reg-ardait plus, après cette élégie, qu'avec honte et mépris, et quelque fausse prude, dont la conduite n'était pas plus raisonnable que la sienne, mais plus cachée, ne faisait que parler de ses actions, de ses rendez-vous et de ses parties, et publiait hautement ses désordres.

Elle vit bien qu'elle avait assez fait à Callopaidie, et que ce métier ne vaut plus rien quand on le professe ouvertement; si bien qu'elle oblig-ea son mari d'en sortir par de fausses raisons et par de feintes considérations domestiques, auxquelles il se rendit, ne sachant ce que c'est que de ne pas suivre ses volontés. Il consentit, à sa sollicitation, de choisir Pottamie pour son séjour ; elle préféra cette ville à plu-

HlSTOinC VMUURECSE I>E CK TEMPS Hj I

sieurs autres, parce qu'elle avait appris que les hoiiHiies y élaicat galants plus qu'en aucun lieu du monde.

Elle tacha de prendre d'autres mesures, les premiers jours qu'elle fut dans cette yille, qu'elle n'avait fait dans Gidlopaidie, et résolut de vivre tout d'une autre manière. Pour s'acquérir un fonds de réputation et d'estime, elle fit habitude, aii commcnceoKînt, avec les dames de ce lieu qui passaient pour les plus sages et les plus vertueuses, et, par son esprit pliant et soumis, elle gag*na l'amilié des plus sincères. On ne peut mieux contrefaire la prude et la sévère. Jamais elle ne serait demeurée d'accord, dans aucun entrelien, qu'il pût y avoir des femmes dans le monde assez criminelles pour donner la moindre liberté à un homme, et soutenait que c'était une chose incroyable ; elle feignait de souffrir une insupportable peine quand on disait, dans une assemblée où elle était, quelque chose qui choquait tant soit peu la bienséance, et quittait la compagnie avec un dépit si bien étudié que le plus fin y aurait été trompé. Elle se contraignit quelcjues jours, mais cette vie la dégoûta bientôt, et elle donna à juger qu'un peu moins de réputation et plus de plaisir était noleux son fait. 11 n'y avait pas encore eu un homme dans Pottamie qui se fut aventuré de lui dire aucune douceur, et son plus sensible déplaisir était qu'elle se voyait obligé de s'en tenir à un très petit ordinaire; ce qui fit qu'elle rt^solut de

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suivre son inclination et de cherclicr une vie plus heureuse.

Son miroir l'instruisait assez du puu de bcanh; «pii lui restait, et elle voyait bien que ses deux grossesses lui avaient fait perdre cet éclat de jeunesse qu'elle avait eu sur le teint, et diminué le peu de vivacité qu'on avait vu dans ses yeux. Pour réparer ces défauts, elle eu recours au fard, et du rouge et du blanc, et elle emprunta une beauté qu'elle ne devait qu'à elle seule, et où l'art avait mille fois plus de part que la nature. Si elle eut ensuite de la sévérité, ce ne fut plus que dans les grandes assemblées, et, seule dans quelque alcôve avec un homme d'un tempérament amoureux, elle aurait été bien plus traitable. Elle n'attendait plus que quelqu'un qui se découvrît pour le rendre heureux, et suffît qu'elle l'aimait déjà par avance, sans savoir son nom ni son mérite.

Celui qui franchit le premier pas fut un moine défroqué qui, avec quantité de petites lésines qu'il avait faites sur sa pension viagère, avait fait un fonds de quelques pistoles qui ne lui servirent pas peu pour avancer ses affaires.

Ce moine se nomme Anthonin; il est d'une taille grande, menue et mal fournie; sa tête et ses yeux penchent incessamment contre terre depuis son noviciat ; son visage est long et fort serré ; deux gros os, couverts de peau ridée, font la forme de ses joues, au-dessous desquelles on voit deux grands creux ; ses

IIISTOmE AMOUREUSE DE CE TEMPS ig3

yeux sont enfoncés si avant dans la tôle qu'à peine en peut-on découvrir la couleur; son menton est pointu, son nez crochu, son teint d*un brun des plus foncés, et la nature, pour assortir ce visage, au lieu de cheveux lui a donné deux g-randes oreilles qui s'élèvent fort haut en faisant un effet assez plaisant. Il ne manque pourtant pas d'esprit et s'explique assez agréablement; au reste, vain de son savoir, malicieux, adroit, fourbe et pédant, tout ce que l'on peut être. Il s'étudie d'avoir un esprit doux dans la conversation, et, avec un fausset affecté, il se radoucit en parlant, comme une ridicule prétentieuse. Quoique plus mal fait que Je vous l'ai dépeint, il n'eut pas g-rand'peincà obtenir ( e qu'il souhaitait de Liipanie.

Ce qui se vend on l'a toujours pour de l'arg-ent : il n'y a que manière à le chercher. La première fois qu'il la vit, elle se promenait sur les remparts de Pollamie, et comme elle s'aperçut qu'il avait les yeux fortement ;il tachés sur elle, elle crut qu'il en avait dans l'aile; si hien que, pour l'engager davantage, elle arrêta ses regards sur son visage avec une langueur étudiée, et, feignant d'être surprise par les siens, elle rougit et baissa la vue avec une pudeur si bien affectée qu'il ne fallut pas plus pour augmenter sa passion. Sur I ette faible conjecture de n'être pas regardé tout à fait indifféremment, il résolut d'avoir, à quelque prix (jue ce soit, son entretien, et débuta, comme un fin< moine, par l'amitié de son mari.

ig4 l'œuvui: de p. -corneille blessebois

Dès qu'il eut reconnu (pie loul son plaisir était de passer ses journées entières dans les repas et dans le jeu, il le traita assez souvent, fit plusieurs parties de jeu, et se rendit si nécessaire auprès de lui qu'il ne pouvait rester un moment sans le voir. Le temps des vendanges arriva où chacun a coutume de se retirer à la campag-ne. Schelicon proposa à Anthonin de le suivre. Ce parti favorisait trop son amour pour le refuser; ils partirent avec Lupanie et allèrent respirer le doux air des champs.

Anthonin ne fut pas sitôt arrivé qu'il résolut de prendre son temps pour découvrir son amour à Lupanie, et, après avoir manqué plusieurs fois son coup, comme un jour Schelicon dormait après le dîner, il la fut trouver sous une g-rande allée d'arbres où elle rêvait seule, en prenant le frais. Il ne manqua pas de profiter d'une si belle occasion pour lui découvrir son amour, lui dit tout ce qu'un cœur peut concevoir de tendre et de passionné, et fut si heureux dans cette conversation qu'on lui donna lieu de tout espérer, aussi bien que dans les autres. Mais comme il est fort prompt, il ne s'en tint pas là, il voulut savoir^ jusqu'où son bonheur pouvait aller; la connaissance qu'il avait de son esprit intéressé lui fit hasarder une lettre conçue en ces termes :

lUSTOIUE AMOUREUSE DE CE TEMPS içp

WTTTOVTV V TTTPANIE

«Je ciuir;ii> iiiiiui fil ii()\ite, madamo, si, pour \ ous expliquer ma passion, je vous parlais de soupirs, de lang-ueurs, de douces inquiétudes. Mon mour est trop mâle pour s'occuper à ces jeux enfantins; il me faut du solide, et les regards languissants (le ces amants visionnaires qui ne goûtent le plaisir (Telre aimés que par imagination ne me touchent point. Ce beau feu que l'amour allume dans nos ( (curs n'est pas fait pour s'évaporer par des regards languissants et par de tendres soupirs. La nature lui a donné un autre conduit plus commode et plus doux.

juand on est aimé de ces faibles amants, on doit .^'on tenir à de simples paroles et à des protestations d'une tendresse chimérique; c'est un crime d'État, parmi eux, de parler d'argent, et dès qu'on devient mercenaire, on est haïssable. Pour moi, qui en agis tout d'une autre manière et qui n'ai pas fait mon prin-

ipal des soupirs, je veux vous offrir ma bourse, et >i vous me donnez ce soir une heure, vous verrez mon fonds et ce que je puis faire pour vous.

« Anthonin. i>

Elle fit cette réponse, qu'elle lui glissa secrètement dans sa poche, pendant qu'il jouait avec son mari ;

« Quoique je n'ai pas bien compris le sens de votre lellie, j'y trouva* pourtant quelque chose de fort

KjQ l'œuvre de p.-corneille blessebois

agréable et d'un bon raisonnement. Si vous voulez m'en donner l'explication après souper, je tâcherai d'imag-iner un moyen pour vous entretenir en particulier. »

La lettre qu'avait écrite Anthonin fut si malheureuse qu'après que Lupanie l'eut lue elle tomba par terre en tirant son mouchoir et fut trouvée par Schclicon au milieu de la chambre, qui la lut tout entière et en parut fort chagrin. Lupanie, qui l'avait cherchée partout sans la pouvoir trouver, voyant sur son visag-e cette morne froideur et cette inquiétude qui n'étaient pas ordinaires, jug-ea qu'elle était sans doute venue entre ses mains, si bien que, pour jouer au plus fin, elle s'approcha de lui comme il rêvait, et en lui passant la main sur son visage, le caressant et le baisant, elle lui demanda le sujet de sa mélancolie et, sans lui donner le temps de répondre :

(( Voulez-vous gag-er, lui dit-elle, que tout chagrin que vous êtes, je vous fais rire si je vous raconte la plus agréable chose du monde qui m'est arrivée? Je suis bien obligée, ajouta-t-elle avec un sourire malicieux, monsieur, de souffrir que vos amis m'envoient des billets pleins d'impertinence. Voyez, reprenait-elle en fouillant dans sa poche et feignant de chercher la lettre d'Anthonin, ce qu'on m'écrit ! A qui doit-on se fier après cela? Anthonin, ce corps mourant, ce visage ridé et afTreux, ce squelette hâve et décharné, me

HISTOIRE AMOUREUSE DE CE TEMPS igy

parle d'amour et prétend suborner ma vertu. Vous ne le croiriez jamais, si la lettre que je vais vous Illettré entre les mains n'en était une preuve irréprochable. »

En cessant de parler, elle fouille tantôt dans une l)oche, tantôt dans Tautre, sort ce qui était dans les (hnix, cherche dans sa jupe, la détache, s'impatiente de ne la pouvoir trouver, lorsque Schelicon, dissipant son premier soupçon, la lui présente sans mot dire.

— Quoi ! lui dit-elle, vous êtes donc de concert à nie jouer et il vous en a donné copie?

— Xon, lui répliqua-t-il en se radoucissant, c'est la même (]ue vous avez perdue, à ce que je puis comprendre, et que j'ai trouvée dans cette chambre.

— Eh bien! qu'en dites-vous? reprit-elle. Qui n'aurait été trompé par cet hypocrite, qui semble n'oser presque lever les yeux sur une femme? Si vous m'en voulez croire, pour le punir de son audace, nous I»' jouerons.

Elle lui proposa ensuite un moyen de s'en divertir, ([ui était de souffrir qu'elle reçût ses cajoleries, répondît assez obligeamment, lui donnât des rendez-vous, reçût son argent sous de belles espérances et le trompât ainsi.

Schelicon, se reposant entièrement sur sa vertu et sur tout ce qu'elle lui venait de dire, consentit tout ce qu'elle voulut, et, afin de lui donner la liberté de commencer dès ce môme soir ce petit jeu, il sortit de

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la maison après avoir soupe et alla se promener seul.

Anlhonin, voyant une si belle occasion, crut avoir trouvé l'heure du berger, si bien que, passant sans perdre de temps dans la chambre de Lupanie, il la trouva seule, couchée si négligemment sur le lit, ses jupes très mal en ordre. Une émotion si grande le prit de voir une femme en cet état qu'à peine eut-il la hardiesse de s'approcher.

— Suis-je si épouvantable, lui dit-elle en s'apercevant de sa pudeur hors de saison, que vous ne puissiez soutenir ma vue, et n'étes-vous brave que la plume à la main ?

— Auprès tant de beautés, lui répartit Anthonin, en se rassurant et cherchant niaisement sa bourse, peut-on n'être pas dans l'admiration, et un homme peut-il vous offrir si peu d'arg-ent que j'en ai sans une espèce de chagrin, pour mériter les faveurs que j'espère obtenir de vous?

— Mon Dieu, lui répliqua-t-elle en la saisissant et la regardant avec soin, que le tissu des cheveux en est admirable 1 Sont-ce des vôtres? Mais que voulez-vous que j'en fasse? ajoutait-elle. Reprenez-la, je ne suis point mercenaire.

A ces dernières paroles, ce moine se trouva si fort animé que, levant ces jupes avec précipitation, il découvrit à nu ce beau corps.

Dans ce même moment, elle serre la bourse, non qu'elle eut aucun mauvais dessein, ayant trop bonne conscience pour retenir son argent sans lui en donner de la marchandise. Elle fît bien voir à son amant, dans cette occasion, qu'elle avait de la pudeur, car elle tournait le visag'e sur le chevet et fermait les yeux, n'ayant pas l'effronterie de se voir en cette posture entre les bras d\m autre que son mari. Jamais Anthonin n'a été logé si au large, et il a dit ingénuement depuis qu'étant au milieu de ce fort de l'amour il le cherchait et se trouvait ausii libre que dans une spacieuse campagne.

Le mari de retour, Lupanie lui fait une fausse confidence de tout ce qui s'était passé, lui parle des emportements d'Anthonin, et le nomme squelette amoureux. Elle avoue qu'elle avait senti une espèce d'horreur en se voyant seul avec lui. Elle exagère comment elle l'avait repoussé, lui dit qu'elle n'avait jamais voulu souffrir qu'il lui baisât la main, crainte qu'un de ses baisers impudiciues ne lui en fit élever la peau. Elle lui montra la bourse, lui jura qu'il ne la lui avait donnée que pour obtenir <|uelques moments de conversation d'elle. Elle partage le profit avec lui, et, par le récit (ju'elle lui fait de la manière niaise avec laquelle il la lui avait présentée, elle le fait étouffer de rire; et ce bon homme se moque d'un autre, dont lui-même est le sot. Enfin, quand elle fut couchée, pour conclusion, elle le caressa plus qu'à

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son ordinaire, afin de lui faire croire (|u'elle s'en tenait à ce qu'elle pouvait tirer de lui.

Pendant qu'Anllionin eut de l'argent, les rendezvous étaient fort fréquents, et Schelicon sortait de la chambre et les laissait seuls ensemble; mais aussitôt qu'il lui manqua, il fallut penser à s'en retourner en Potamie pour en chercher d'autre. Schelicon et Lupanie s*y rendirent bientôt avec lui, et comme les vendanges étaient faites, ils se retirèrent dans la ville pour y passer l'hiver et pour y chercher quelque heureuse fortune.

Lupanie, à son retour, crut que c'était trop peu pour elle que de s'en tenir à son ordinaire monastique : chang-ement de viande réveille l'appétit. Un -certain gentilhomme, nommé Nicaise, vint rompre en visière à Anthonin. Elle avait trop d'empressement d'en goûter de tous les états pour ne pas recevoir un homme qui lui avait paru de si bonne mine et qui est sorti d'une des plus illustres maisons de ce lieu-là; il fallut en avoir un échappé, à quelque prix que ce fût, et mêler le sang noble avec le bourgeois.

Un semblable parti n'était pas à refuser pour «lie, car sa taille est grande et droite, mais un peu embarrassée; la jambe fort bien prise et tournée passablement; les cheveux sont d'un blond cendré, secs, et d'une frisure tapée; la bouche bien taillée, ses yeux doux, la main belle et un teint grossier à raison de la petite vérole, qui a laissé de funestes

marques; pour son esprit, il est du dernier sincère, trop tranquille, doux, civil et oblig-eant à toute la terre. Il parle avec une jjrande lenteur et a peine à s'expliquer; mais, si on veut Técouter, on trouve pourtant que ce qu'il dit est bien conçu et de bon sens. Il se plaît infiniment dans la compagnie des femmes et a pour le sexe un respect si grand que, fort souvent, par là, il leur devient incommode et principalement à Lupanie, qu'il pensa faire désespérer dans les premières conversations. Elle, qui hait ces respects hors de raison et qui veut qu'on en vienne aussitôt au familier, fut obligée de le souffrir fort longtemps sans qu'il lui parlât de son amour et sans qu'il lui osât même toucher la main; il croyait avoir beaucoup fait et se considérait comme un amant téméraire quand, par hasard, il avait lâché un soupir en sa présence ou jeté un regard amoureux.

— D'où vient, lui disait-elle un jour, pour lui donner lieu de se découvrir^ que, depuis quelque temps, vous me paraissez si rêveur et si inquiet et que je vois, quand je m'attache à vous observer, que vous ne sauriez demeurer un moment sans pousser quelques soupirs et sans vous plaindre? Vos regards languissants me disent assez que vous avez l'âme touchée de quelque passion. Dites-moi, au nom de Dieu, je vous prie, mais sans déguisement, d'où vous vient ce désordre? Je vous jure qu'il n'y a rien que je ne fasse au monde pour vous soulager.

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— A toute autre personne qu'à vous, répliqua Nicaise, en roug-issant et en abaissant la vue contre terre, je n'aurais jamais accordé, madame, ce que vous souliaitez de moi, mais, comme j'ai juré de vous respecter et de vous obéir toute ma vie, je veux bien vous ouvrir mon secret, et même, sur quelques particularités, je serais ravi de prendre votre conseil. Vous saurez donc, madame, une chose que je ne vous aurais jamais dites si vous ne me l'eussiez commandé, qui est que j'aime avec la passion la plus violente du monde la plus aimable personne qu'on ait vue sous le ciel ;Tnais commme mon amour est grand, mon respect est aussi extrême, et ce profond respect a fait que je n'ai jamais osé lui dire ce que je souffrais pour elle et que j'ai beaucoup mieux aimé être malheureux jusqu'à cette heure qu'indiscret. Ditesmoi donc, madame, est-il temps à présent que je parle? N'est-ce pas assez longtemps faire agir les soupirs et ne puis-je pas me plaindre aux pieds de celle que j'aime des maux qu'elle me fait endurer? Son humeur est douce, ses yeux sont tendres, son cœur...

— Quoi ! interrompit Lupanie avec colère, croyant qu'il parlait d'une autre, vous ne savez m'entretenir que des beautés de votre maîtresse ! Il faut que vous ayez l'esprit du dernier mal tourné pour la louer en ma présence, et à moins que vous ne l'eussiez perdu entièrement, vous ne l'auriez pas fait.

— Ail ! je l'avais prévu, madame, continua Nicaise, i\iw votre vertu était trop sévère pour jamais soulFrir Taveu que je viens de vous faire de la forte passion que j'ai pour vous.

— Était-ce de moi, ajouta Lupanie toute surprise, que vous vouliez parler?

— Ne déguisons rien, répartit Nicaise, vous ne l'avez que trop compris pour mon malheur.

— Eh bien ! si c'est de moi, répartit Lupanie, vous n'avez qu'à continuer votre discours, je vqus le permets; c'est bien faire des façons et parler avec obscurité d'une chose que l'on veut qu'on sache.

— Oui, madame, répliqua Nicaise, si vous connaissiez la pureté de mes désirs, Vous ne désapprouveriez jamais mon amour, puisqu'il est entièrement détaché du crime et que si vous aviez moins de vertu, vous me paraîtriez moins aimable !

Enfin, il n'employa tout le reste de cette conversation qu'à lui exatrérer l'innocence de ses pensées, bien que Lupanie lui fît assez connaître, s'il l'eût observée, qu'elle ne le rechercherait pas là-dessus et que ce n'était pas là la plus belle partie qu'elle souhaitait chez un amant.

Une autre fois, comme elle était avec lui sensiblement touchée de voir que, nonobstant toutes les avances qu'elle lui avait faites, il s'était passé si peu de chose entre eux, elle résolut de lui découvrir si

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clairement sa pensée là-dessus qu'indispensablement il serait forcé de passer outre.

— Quand on aime, lui disait-elle, avec une pudeur étudiée, autant que vous le dites, se contente-t-on d'en faire si peu que vous faites? Vraiment, l'amour aurait de faibles plaisirs si l'on s'en tenait là, et les personnes qui aiment seraient bien à plaindre de se voir si mal récompensées des peines qu'elles souffrent sous l'empire de l'amour.

— Eh bien! si cela est, répartit Nicaise, pourquoi êtes-vous si insensible aux tendresses d'un cœur qui vous aime tant? Hélas I je ne connais que trop que votre âme insensible cherche ce petit détour pour m'oblig-er à m'éloig-ner de vous et à ne plus vous aimer. Vous prétendez par là, cruelle, rebuter ma tendresse en me représentant le peu de fruit que j'en reçois. Mais, enfin, pourquoi la blâmez-vous, puisque les faibles plaisirs dont elle me repaît n'ont pas pour fondement les sens et n'ont rien de criminel?

— Quel autre fondement pourrait avoir pour ces plaisirs, reprenait-elle, un véritable amant, que celui des sens?

— Les plaisirs, répartait-il, de rêver sur son amour, de s'entretenir en de douces inquiétudes, de penser à la personne qu'il aime, de lui jeter mille reg-ards amoureux, de se plaindre, de soupirer, de languir, de pleurer.

— Et vous appelez cela, interrompait-elle, les plai-

sirs de Tamour? Vraiment, vous y êtes bien novice. Ce ne sont là ([ue les peines, et si vous aviez le cœur tant soit peu touché de cette passion, vous jug-eriez de la douceur de ses plaisirs par la violence des mots que vous dites. Je veux vous apprendre, par comparaison, où vous trouverez les véritables et solides plaisirs de Tamour.

— Vous le pouvez, répartait-il, madame, en m'aimant, et, par là, vous rendrez mon bonheur sans égal.

— Pour ce que vous me demandez, répliquait-elle, ce vous est une chose assurée, mais...

— Ne raillez pas et n'insultez pas davantage, lui réi)artit-il en l'interrompant brusquement, au malheur d'un misérable, puisque c'est vous seule qui le faites, et si vous n'avez pas la compassion de soulager mes maux, du moins n'ayez pas la cruauté de les aigrir.

Ils finirent cet entretien sans conclusion aussi bien que les autres, et Lupanic, fort aigrie contre son amant, résolut de lui montrer une autre fois, par démonstration, ce qu'il n'avait pu comprendre autrement. Mais comme elle n'avait l'occasion de le voir que très rarement, et que cela retardait ses desseins, elle imagina un moyen pour le recevoir plus librement dans sa chambre, qui fut de faire entendre à son mari que si elle souffrait quelquefois sa conversation, (jue ce n'était pas par politique, et que, comme il était

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un des gentilsliommes des plus considérables de la province, que si, par hasard, il leur arrivait quelque mauvaise alVaire, il les pourrait beaucoup servir. Elle lui conseilla de lui rendre de fréquentes visites, de briguer son amitié, d'être de tous ses divertissements, lui disant que c'était le plus grand honneur et le plus bel avantage qui lui saurait arriver, et que, par cette seule voie, il se pourrait rendre considérable dans Pottamie.

Lui, qui ne raisonnait pas et qui laissait seulement conduire son raisonnement, suivit son conseil de point en point et passa les journées entières avec Nicaise, vivant toujours à sa table, parce qu'elle lui paraissait un peu mieux réglée que la sienne.

La véritable pensée de Lupanie était, en donnant ce conseil à son mari, de convier Nicaise, dont elle connaissait l'esprit civil et obligeant, à lui rendre de fréquentes visites et qu'ainsi, en l'absence de son mari, elle le recevrait dans sa chambre et aurait occasion, sans lui ^donner aucun soupçon, de passer de très douces heures dans son alcôve avec lui. Tout lui réussit mieux qu'elle ne l'avait prévu, car Nicaise, touché des amitiés qu'il lui faisait, lui offrit une maison qu'il avait pour y venir loger, qu'il accepta assez librement, ce qui donna un plus beau jour à Lupanie pour faire réussir ses desseins; elle le caressait très souvent, lui disait mille douceurs sur sa bonne mine, lui découvrait sa gorge à nu, lui demandant quel défaut

il y trouvait, sans pourtant que son ling-e ni ses jupes en fussent cbifFonnés, ce qui la jetait quelquefois dans des transports à le quereller. Elle lui fît voir le sonnet qui s'ensuit, lui disant que si un amant lui voulait plaire, il n'aurait à prendre d'autre méthode que celle quMl enseig^ne; mais il ne le lut pas mieux qu'il ne l'entendit.

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