SONNET
Perdez celte méthode, ô timides amants, D*aimer avec ardeur un objet et vous taire, Comment prétendez-vous adoucir vos tourments Si le trop long* silence à vos maux est contraire?
Croyez-vous que cacher ainsi vos feux ardents Soit le meilleur moyen à qui désire plaire? Les dames n'aiment pas ces cœurs discrets et lents Et veulent quelquefois un amant téméraire.
Un respect importun traversant nos désirs Cent fois vient nous ravir de ravissants plaisirs Et ne repaît nos feux que de chimères vaines.
Tout amant qui se tait en l'amoureuse ardeur Est indigne à jamais d'avoir quelque faveur Et semble mériter ce qu'il souffre de peines.
Enfin, un jour, lasse de toutes les avances qu'elle avait faites, elle voulut jouer de son reste et eut recours à la démonstration, pour lui rendre plus sensible ce qu'elle avait à lui faire connaître et, comme
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elle savait qu'il la devait venir voir Ta près-dîner, elle donna ordre qu'on le fît entrer dans sa chambre sans la venir avertir. Elle était mise sur le lit avec une cornette, la gorge nue et ses jupes si mal en ordre qu'on lui pouvait voir les deux cuisses à nu. Elle était ainsi couchée sur le dos, les ayant ouvertes dans la posture d'une Danaé qui attend une pluie d'or, feignant en cet état de dormir, lorsque son amant, arrivant tout seul dans la chambre et la voyant dans cet état si indécent, rougit pour elle et jugea que, sans y penser, en dormant, elle avait ainsi levé ses jupes, si bien que, pour épargner ce déplaisir à sa pudeur, il prend son mouchoir qui était auprès d'elle avec le moins de bruit qu'il put, crainte de l'éveiller, pour couvrir sa gorge, et abat ses jupes. Dans le même instant, Lupanie, feignant de s'éveiller, le repousse rudement avec colère, et lui parlant ainsi :
— Dis-moi, traître, perfide, sont-ce là les actions d'un véritable amant? Ne devrais-tu pas mourir de honte de ta faiblesse? Et ne te fait-elle pas horreur, puisqu'elle va contre l'ordre de la nature?
— Je suis criminel, il est vrai, répartit-il, mais la fortune a fait le crime. Si vous pouviez connaître la pureté de mes pensées, vous auriez sans doute des sentiments plus avantageux de moi, puisque vous verriez que je n'ai pas eu la moindre émotion déréglée.
— C'est celte connaissance, reprit-elle, qui me
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donne tant d'aigreur contre toi et qui me fait détester ta personne.
— Considérez, madame, répliqua-t-il en l'interrompant, je vous conjure, que tout ce que j'en ai fait n'était que pour éparg-ner ce sensible déplaisir à votre pudeur de se voir en cet état et pour couvrir votre nudité.
— Était-ce de cette manière, reprit-elle, lâche, faible, que tu la devais couvrir? Et si tu étais raisonnable, ne t'excuserais-tu pas d'une autre manière?
Enfin elle lui dit mille autres injures et le quitta avec tant de colère qu'il sortit de chez elle le plus touché et le plus triste du monde.
Le ressentiment de Lupanie ne dura pourtant pas longtemps, car Anthonin, arrivant chez elle dans le môme moment que Nicaise sortait, la consola bientôt en lui accordant ce que cet amant trop discret lui avait refusé. Elle lui en dit tous les mots imaginables et lui assura qu'elle n'avait jamais senti plus d'antipathie pour un homme que pour lui, et que si son mari ne lui avait commandé de le bien recevoir, elle ne souffrirait jamais sa présence. Elle mit ensuite en usage toutes les caresses les plus engageantes, et fit si bien qu'elle en tira une garniture fort propre. Elle trouva tant de plaisir ce jour-là à recevoir ces présents qu'elle résolut de demander à Nicaise tous les bijoux dont elle aurait envie, puisqu'elle n'en pouvait tirer autre chose; si bien que, quand il retourna pour la voir, il fut aussi
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ol)Ii?treamment reçu que s'il ne se fût rien passé, of , le rnenic jour, lui voyant un dianianl au doig-t, elle feig-nit de le vouloir acheter et le loua tellement qu'il ne se put dispenser de le lui donner. Quand il sortait de l^ottamie pour aller en quelque ville plus considérable, elle était si adroite à l'engag-er à lui apporter des nippes des plus propres et des plus belles et à lui donner des commissions qu'il ne pouvait s'en défendre, et comme il n'était pas contraint de s'en tenir à une pension viagère, le moindre de ses présents valait plus que tous ceux d'Anthonin ensemble. Il est vrai qu'elle aurait été injuste si elle sî» fut plainte de ce moine, puisqu'il donnait tout ce qu'il avait, et que même, pour la contenter, il s'efforçait de pousser plus avant qu'il ne pouvait et plus souvent qu'il ne devait, puisqu'elle lui avait vu, avec plaisir, plusieurs fois tomber lâchement les armes des mains au commencement du combat.
Mais, comme un jour Schelicon était à la campagne et qu'il en était aux prises avec elle, faisant tous ses efforts pour achever s'a course, Nicaise était à la porte qui retournait de Sirap, avec quantité de nip|Xïs des plus à la mode qu'il lui apportait. Lupanie donna seulement le temps à Anthonin de sortir de sa chambre et, prenant promptement son éventail, elle tâcha d'abattre la rougeur que l'action qu'elle venait de faire avait peinte sur son visage.
On ne peut témoîg'ner plus de tendresse à un homme
qu'elle fît en cette entrevue. Et, comme elle craig^nail qu'il ne soupçonnât ([uelque chose de ce qui s'était passé par leur émotion, elle lui dit, sans examiner si Antlionin était sorti et s'il ne l'entendait point, que son mari était devenu jaloux et qu'il avait prié Antlionin, comme son ami, d'avoir toujours les yeux sur elle et de veiller à sa conduite. Ensuite, par une fausse confidence qu'elle affectait de lui faire, ellç l'assurait qu'elle sentait de l'horreur à se voir seule avec cet homme, et que pourtant, par bienséance et pour obéir à son mari, elle était obligfée de le souffrir. Nicaise, qui avait cru ing-énument tout ce qu'elle lui venait de dire, ne tarda pas à lui offrir tout ce qu'il avait apporté de Sirap, et même une boîte de portraits de diamants où était le sien. Alors Lupanie, lui prenant la même main avec laquelle il la lui présenta et la lui baisant avec transports :
— Mon Dieu l lui dit-elle, que vous êtes oblig-eant et généreux! Que ne puis-je faire quelque chose pour vous!
Xicaise, dans cet instant, sentit, à raison de cette g-rande liberté qu'elle prit, une certaine émotion ag^réable qui l'enhardit. Il lui prend la main sans lui répondre, la serre entre les siennes, la baise, applique sa bouche toute de feu sur un téton, ensuite au milieu de la gorge, élève sa vue sur son visage avec un reste de pudeur, pour savoir, de ses yeux, si cette action lui plaît. Tout le flatte; il n'y voit (jue langueur
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et des soupirs amoureux ; il la serre entre ses bras, lui fait sentir quelque chose le long- de la cuisse de fort pressant; il passe sa main par une ouverture de sa jupe, la porte sur un lieu tout humide et, voyant que le sang- commençait à sortir de la victime sans le couteau, il le plong-e avec un coup tremblant le plus avant qu'il peut. Lupanie, qui n'avait rien osé dire, crainte que son amant ne vînt encore à la servir d'un respect hors de saison, voyant qu'il ne pouvait plus s'en dég-ag-er, lui tint ce discours entrecoupé, en le repoussant mollement et en l'élevant sur ses bras :
— Ne prétendez que je souffre que vous en fassiez davantage... Ah!... ah!... je sens qu'il entre!... Retirez-vous, je vous prie, je n'ai plus de force. Si TOUS tardez un moment je ne pourrai jamais vous résister. Tout beau î tout beau ! Mon mari n'a jamais été jusque-là... Ne... ne... ne... poussez donc pas si avant... je vous en conjure, mon cher... Que vous me faites du mal ! Arrêtez pour un moment, vous me mettez hors de moi; je n'en puis plus... je me meurs!
Elle cessa ainsi de parler en tirant un grand soupir du profond de son cœur et en ouvrant les bras, qu'elle laissa nég-lig-emment tomber sur le chevet; et, après s'être essuyée, elle se leva de dessus le lit et se mit dans un côté de la chambre, les bras et la tête appuyés sur un fauteuil, son mouchoir devant les yeux et feig-nant, en cet état, de pleurer et de jeter
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des sanglots pour loucher Nicaise. Elle lui parla ainsi, avec un Ion le plus louchant du monde :
— N'ai-je v^cu si longtemps que pour me voir honteusement dans les bras d'un autre que mon mari? El fallait-il qu'après lui avoir gardé la foi pendant tout le temps que j'ai été avec lui, après avoir vécu avec tant d'honneur jusqu'à présent, je me visse l'infâme objet de votre lubricité? Le ciel ne vous avait-il donné tant de belles (|ualités que pour séduire mon honneur et que pour troubler les plaisirs innocents que goûtait une bourgeoise avec son époux? Ah! misérable! que ne suis-je mille fois plutôt morte de la mort la plus rigoureuse que de m'êlre exposée à sentir tous les bourellements qui me déchirenl à présent l'ame ! Pourrais-je voir, après cette infamie, mon cher mari et recevoir ses baisers chastes et innocents, sans mourir de déplaisir de voir que, par mon impudicilé, j'ai souillé la pureté de nos embrassemenls!
Elle dit quantité d'autres choses, qui embarassaient si fort Nicaise et le louchaient si sensiblement que je ne sais s'il ne se repentit point, pour un moment, de l'action qu'il venait de faire. Il employa tout son esprit à la consoler, en lui exagérant le nombre infini des femmes qui prenaient celte même liberté et en lui assurant que toutes les plus belles de Pottamie en étaient logées là.
Mais, comme le plaisir commença de tourner, la
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feinte douleur cessa, et l'invitant à travailler sur nouveaux frais, elle y consentit en lui disant qu'il n'y avait rien que le premier coup de cher, que tout le reste ne coûtait rien, et qu'elle prévoyait bien que jamais elle ne pourrait se dégager de rattachement qu'elle venait de prendre pour lui. Enfin, pour conclusion, cherchant de nouveaux ragoûts et voulant profiter de rester cette nuit avec elle, lui disant que le plaisir était bien plus grand quand le corps d'un amant était dans sa dernière nudité.
Mais à peine la partie était-elle conclue que son mari arriva. Tout ce qu'elle put faire fut de cacher Nicaise dans un cabinet et de lui dire de ne pas s'impatienter, puisque son arrivée ne rompait pas leur dessein et qu'il avait coutume, après le souper, de retourner dans une maison de campag-ne, à une lieue de Pottamie, pour y coucher, ne s'en pouvant dispenser à raison de quelques affaires domestiques qu'il y avait.
Mais la chose n'arriva pas pourtant comme elle l'avait dit, car Schelicon, étant fort fatigué, lui fît connaître qu'il ne pouvait pas y retourner ce même soir et qu'il s'en consolait, puisqu'il passerait la nuit avec elle plus agréablement. Tout ce qu'elle put faire, quand elle eut appris le dessein de son mari, fut de se dérober de lui un moment pour venir avertir Nicaise. Elle lui cria promptement, de la porte, de sortir avec le moins de bruit qu'il pourrait, et, sans
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se donner iiirme le temps de le voir partir, elle remonlt^ dans la chambre où était son mari pour l'occuper, afin qu'il ne s'aperçut pas de la sortie de Nicajse.
Anthonin, qui, bien loin d'être sorti dans le temps que Lupanie l'avait cru, par un scnlimcnt plein de jalousie, s'était glissé adroitement derrière une tapisserie, proche celle même porte, pour voir tout ce qui se passait entre Nicaise et elle, et, trouvant une si belle occasion pour se venger de tous deux, sort promptement de la chambre et ferme même la porte dans le temps que Nicaise allait ouvrir celle du cabinet où il était; mais comme il entendit le bruit de celte porte, il y resta, crainte d'être vu, et s'imagina que c'était Lupanie qui, ayant changé de résolution dans cet instant, Pavait fermée, si bien qu'il attendit jusqu'à la nuit, et, voyant entrer sa maîtresse dans la chambre avec une fille, il n'osa paraître. 11 la vit déshabiller de son cabinet et la vit mettre au lit, après avoir commandé à cette fille de se retirer et qu'il n'avait plus qu'à se mettre auprès d'elle; mais s'apercevant qu'il n'était pas dans le véritable état où il devait paraître, parce qu'il s'était épuisé pendant le jour, il resta encore quelque temps dans le cabinet, en repassant dans son imagination tous les objets (lui lui avaient donné autrefois plus d'émotion, et, sentant les premiers avant-coureurs du plaisir, il en sort et s'approche du lit de Lupanie qui, dormant déjà, s'éveilla au naoindre bruit qu'il fît, et, se persuadant
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de n'être avec autre qu'avec son mari, puisqu'elle avait cru avoir ouï descendre Nicaise, lui dit :
— Mon Dieu, que faisiez-vous là si longtemps? que ne vous couchez-vous? Vous me pouviez bien dire que nous passerions la nuit avec tant de plaisir?
Nicaise, se sentant furieusement ému à ces reproches, sans se donner le temps de répondre, se déshabille et se jette entre ses bras. A peine observait-elle la différence de la grosseur de ce qu'elle tenait et de ce qu'elle croyait tenir, que Schelicon, ayant achevé d'écrire quelques lettres, entre dans la chambre avec un flambeau à la main, et, levant les rideaux du lit, regarde Nicaise si avantageusement placé. Je vous laisse à deviner la surprise de tous trois : Lupanie, de trouver son mari en deux endroits; Nicaise, de le sentir si proche de lui, et Schelicon, de voir sa femme entre les bras d'un autre. Enfin, après ces premières surprises, il fallut que Nicaise composât, et les articles furent qu'il donnerait une bonne somme d'arg-ent à Schelicon et sa table, et que Schelicon aussi lui laisserait l'usufruit de la place, dont il se réserverait seulement la propriété. Le traité tient encore, et ils vivent tous avec la plus g^rande union du monde, sur quoi on a fait le sonnet suivant :