ÉGLOGUE
Sous un tendre alizier à qui le doux printemps
Avait déjà rendu ses embellissements,
Et sur qui Philomèle, en beaux accents fertiles,
Déboisait tristement sa douloureuse bile,
Sur Therbette émaillée, étendu riollement,
Le trop jaloux Lubin soupirait son tourment,
Et laissant ses brebis errer à Taventure,
Préparait un discours d'une étrange nature
Contre l'ing-ratitude et le manque de foi
Dont il taxait Toinon qui lui donne la loi ;
Lorsque cette bergère, et fidèle et constante,
Qui n'avait rien commis d'indig^ne d'une amante,
Qui soupirait pour lui la nuit comme le jour.
Dont l'unique plaisir naissait de son amour,
Et qui n'aurait enfin pu passer la journée
Sans voir l'injuste objet dont elle est soupçonnée,
Après avoir mêlé ses moutons dans les siens,
Et flatté de la voix et de la main ses chiens.
D'un art plein de douceur vint à raccoutumée,
S'asseoir près du flambeau dont elle est allumée.
Elle lui dit vingt fois : « Mon cher Lubin, bonjour;
Bonjour, unique objet de mon fidèle amour ;
Bonjour, mon doux souci, bel aimant de mon âme;
Doux appas de mon cœur, cher souffle de ma flamme
Pour qui seul je languis, je brille et veux mourir,
Sans qui rien ne saurait m'àîder ni secourir.
f\o l'ceuvre de p. -corneille blessebois
Et dont les traits divins, qu'on ne saurait décrire,
Ont porté dans mon sein un désiré martyre. »
Mais voyant qu'à ces mots, qu'un souid aurait ouïs,
Son berg-er répondait par des pleurs inouïs,
Et ne devinant pas d'où procédait sa peine :
c( Quel chag-rin règne en toi, forgeron de ma chaîne.
Lui dit-elle en portknt la main dessus son front;
Ta langueur est subite et ton'ennui bien prompt.
Serait-ce que peut-être un loup, dans sa furie.
Aurait porté sa dent parmi ta bergerie?
Te serait-il bien mort cette nuit, l'agnelet
Dont la mère malade est ingrate de lait?
Ou ton joli pinson, en brisant son servage,
Ne s'est-il point sauvé par les trous de sa cage?
Mais quoi ! tu ne dis mot; réponds, malicieux;
Je ne puis deviner ta peine à voir tes yeux.
Hélas ! de quel soupçon tu me rends alarmée !
N'est-ce point qu'en ton cœur je ne suis plus aimée?
Que, perfide et léger, tu cours au changement
Et dresse à mon amour un fatal compliment?
Pourrais-tu bien penser à quelqu'autre bergère,
Et fouler, loin de moi, l'herbette et la fougère?
Et vous souffririez-vous, grands dieux, qu'en nos hameaux
Quelqu'un osât éteindre en nous des feux si beaux?
Ou, s'il en est ainsi, comme cela peut être,
A quel dessein, hélas ! les avez-vous fait naître ?
Retire-moi, Lubin, de ce doute mortel,
Vante-moi promptement ton amour immortel,
Car si dans le venin d'une telle pensée
Mon âme plus longtemps demeurait abaissée,
Tu me verrais sécher sous le poids de mes fers,
Gomme un troupeau qui voit un sorcier de travers. »
Eu distillant le miel de ces douces paroles,
Que le jaloux berger pensait être frivoles,
Elle voulut payer par un gage parfait
Le tort qu*elle estima que son soupçon eut fait.
Et déjà s*avançant (que n'était-ce la mienne!)
Elle voulait coller sa bouche sur la sienne,
Quand d'un regard affreux et que les ours aux bois
Ont cent fois plus humain et plus doux mille fois,
Ce bizarre amoureux que cette brebis flatte
Lui glaça tous les sens de sa réponse ingrate :
« Cruelle, lui dit-il, crois-tu duper mon cœur
Du sucre venimeux de ta feinte douceur?
Ne meurs-tu point de honte? et ta flamme banale
Veut-elle encor longtemps de mon ardeur égale
Abuser l'innocence et la fidélité,
Et voiler les défauts de ta légèreté?
Ce n'est plus le soupçon qui cause mes alarmes.
Mon cœur est attaqué par de plus fortes armes,
Et mes yeux m'ont appris, dans ce sinistre jour.
Que je suis le jouet de Ion fatal amour;
De quoi m'entretient donc ta langue criminelle?
Pourquoi donc de tes yeux la trompeuse prunelle
Cherche encor en la mienne un favorable accueil?
Ne viens-tu point peut-être insulter à mon deuil?
Ou bien, applaudissant à ta nouvelle offense,
Redoubler ma douleur aux coups de ta présence?
Je croyais sous tes lois mon destin sûrement
Et je me reposais sur ta foi bonnement,
Ne m'imaginant pas que ton âme volage
Dût follement briser notre amoureux servage ;
Mais que je me trompais, ô ciel ! et que mon sort
Sur cette étrange mer m'a jeté loin du port.
42 l'(J:UVRE I>E P.-COniNEILLE BLESSEBOIS
Perfide, ne crois pas qu'une semblable plainte
Procède du chagrin de voir ta flamme éteinte; Ta lâclie trahison me laisse sans amour, Et je voudrais t*avoir prévenue en ce tour.
TOrNON
Dites-nous le sujet qui si fort vous transporte.
LUBIN
Tu ne mérites pas le courroux qui m'emporte, Mais enfin tel qu'il soit, crois qu'il n'est pas léger, Puisqu'il m'a de tes fers déjà su dégag^er.
TOmON
Il est d'autres bergers.
LUBIN
Il est d'autres bergères.
TOINON
Qui seront plus constants.
LUBIN
Qui seront moins légères.
TOINON
Qui sauront mieux connaître un cœur comme le mien.
LUBIN
Qui sauront mieux serrer les nœuds de leur lien.
TOINON
De qui l'esprit mieux fait couvera plus d'hommage.
LUBIN
De qui plus de pudeur donnera moins d'ombrage.
TOINON
Et de qui les accès jusques à leur fureur Ne porteront jamais l'audace de leur cœur.
LB RUT OU LA PUDErR kTEIJfTE 4:^
LUBUf
Et de qui la sag'esse, à nulle autre pareille. Sera sans rage au cœur et sans puce à roreille.
TOINON
Que veut dire ceci? Méchant, explique-toi.
LUBIN
Va, va, g-arde les pleurs pour d'autres que pour moi. Je suis trop rebattu de ce g^enre de feintes. Depuis que mes péchés eurent nos âmes jointes, Il n'est heure ni jour, minute ni moment, Que tu ne joues ainsi mon amoureux tourment. Mais j'ose te jurer par l'astre qui m'éclaire Et par réternité de notre commun père, Qu'en vain pour m'apaiser...
TOINON
Cruel, n'achève pas.
Ou porte tout d'un coup dans mon sein le trépas. Ah ! quoi que maintenant ma lang-ue l'ait pu dire, J'en suis au désespoir et j'ose l'en dédire. Plutôt que de changer un bercer si charmant, Les hommes régneront au sacré firmament; Et les dieux, dépouillés du ciel et du tonnerre. Viendront lionteusemenl habiter sur la terre. Apollon changera son superbe appareil Contre un simple fanal qui préserve d'écueil Une cité qui vogue à la merci de Tonde, Lorsque je brûlerai d'une flamme seconde. Ou plutôt seulement qu'un si lâche dessein Au nombre de mes vœux se promène en mon sein.
LUBIN
Les dieux, qu'insolemment lu veux rendre complices Des effets dangereux de tes noires malices.
44 l'œuvre de p. -corneille blessebois
Seront ainsi que toi parjures et lég"ers, Passibles aux douleurs en tous lieux <Hrang"ers, Et verront sous leurs pas la mort blême et cruelle, Lorsque j'aurai croyance à la femme infidèle.
TOINON
Quelqu'un a pris plaisir à se jouer de toi.
LUBIN
Barbare ! oses-tu bien encor parler à moi.
Et ne rougis-tu pas de l'excès de ton crime?
Un peu d'honneur devrait t'en rendre la victime,
Effacer dans ton sang sa honte et sa noirceur.
Mais, perfide, tu n'as ni honte ni pudeur,
Et sous le beau semblant d'une feinte sagesse.
Tu fais des attentats dignes d'une tigresse.
TOINON
Confonds-moi du récit de ce que j'ai commis, Et...
LUBIN
Sous ta volonté je ne suis plus soumis. Je te suis désormais plus froid et plus rebelle Que ta beauté jadis ne me rendit fidèle.
TOINON
Ai-je à quelque berger donné quelque faveur
Qui t'ait déjà porté la jalousie au cœur?
Tu connais à peu près de quoi je suis capable.
LUBIN
Oui, je sais ton humeur bénigne et charitable. En veux-tu davantage?
TOINON
Achève.
LUBIN
Et ce matin, Tu n'as pas d'un berger soulagé le mâtin, Qu'une épine en son pied rendait boiteux et triste? Et ce chien n'était pas à mon rival Baptiste? Après l'avoir guéri, tu ne Tas pas flatté? Ni craché sur son nez, après l'avoir gratté? Tu n'as pas empoigné plus de cent fois sa queue, Ni pris plaisir à voir sa garniture bleue? Tu n'as pas de tes doigts, sur son poil blanc et noir, Pris certain vermisseau que son heur t'a fait voir? Et l'appelant mignon, fidèle et sans malice. Tu ne m'as pas donné de sujets de supplice? Tu n'as plus rien à dire, esprit trop décevant, Et ne me pensais pas sans doute si savant; Mais, de notre bercail, j'ai vu tout le mystère. Aux rayons clairvoyants de l'amour qui m'éclaire. Ou du moins de l'amour qui m'éclairait alors, Mais qui n'échauffe plus ni mon sein ni mon corps !
TOINON
Est-ce tout?
LUBIN
Trouves-tu que ce soit peu de chose Pour suivre le dessein que mon cœur me propose. De ne courl)er jamais sous le faix de ta loi. De ne danser jamais sous le frêne avec loi, De maints bouquets divers n'embellir plus ta tête. Et de te croire enfin une mauvaise bête?
TOINON
Quoi ! mon cœur, voulais-tu, voyant cet animal De qui l'abord flatteur me découvrait le mal,
46 • l'œuvre di: p.-cohneille blessebois
Qu'aveugle à mille bonds qu'il faisait pour me plaire,
Je lui fisse refus d'une faveur lég-ère?
Ne te souvient-il plus du jour que, dans le bois,
Épouvantant le loup de sa terrible voix,
Il sauva ta brebis que ce traître, en sa rage,
Préparait vainement à son sang^lant carnage?
Et s'il est vrai, mou cher, qu'il t'en souvicn/ie bien.
Que pouvais-je moins faire à ce généreux chien?
Ne sais-tu pas aussi que le chien de Nanette
Est fds de ce mâtin et de ma grand'levrette,
Oncle de ton Briffaut, et germain du chasseur
Dont je te fis présent pour gage de mon cœur?
Et qu'ainsi l'intérêt de ces gardiens fidèles...
LUBIN
Va, je reviens, Toinon, de mes frayeurs mortelles J'ai tort, je le confesse, et je suis un jaloux Qui mérite l'horreur de ton juste courroux. Frappe, tonne sur moi ! j'ai mérité ta haine, Et je suis un ingrat indigne de ta chaîne. Bel ange, toutefois j'implore ta douceur; Un fidèle galant est sujet à la peur, Et mon âme, sans doute accessible à la crainte. Si je ne t'aimais pas, n'en serait point atteinte.
Tomo:N Berger, j'ai l'âme tendre, et tu peux espérer Qu'un peu de temps sur moi pourra tout opérer. Le crime à sa longueur assez souvent échappe, Mais comme tu m'as dit que je tonne et je frappe, Pour expier ton crime il faut que, de huit jours. Tu ne me parles point de tes tendres amours; C'est à ce châtiment que mon courroux s'arrête.
us HUT OtJ -Lk PUDEUR KT«INTE f^f
LIJHIN
Ne laisse pas tomber ce fléau sur ma tête ; Ou tu gèles mon san^ d'un si subtil poisoii Que la seule terreur m'en trouble la raison.
Est-ce sincèrement ?
LUBfN
D'une lang-ue fidèle, le t'ai toujours dépeint mon amour immortelle.
TOINON
Eh bien ! pour preuve enfin qu'on te veut pardonner. Que veux-tu?
LIJBIN
Le baiser qu'on m'a voulu donner.
TOINON
Peut-être encore un coup ton humeur dédaigneuse...
LUBIN
Mignonne, ne crains point.
TOINON
Je suis trop g^énéreuse ; Du moins fais la moitié de ce tendre chemin.
LUBIN
Amour, sois-tu béni, qui m'as tendu la main !
EPIGKAMME
Votre parrain était un veau, Et son ignorance sans bornes.
De vous tjapliser chevreau.
Dont vous n'avez rien que les cornes.
/|8 l'œuvre di: p. -corneille blessebois