RÊVE AMOUREUX
Dans un endroit charmant, éloig-né d'un grand mille
Des remparts démolis d'une oriirueilleuse ville ;
Sous des arbres sacrés de la bouche des dieux,
Étant le ferme appui de la voûte des cieux,
Où régnent les zéphyrs tous les jours de l'année,
Où la sœur de Progné, du destin condamnée,
Ne trouve point la mort dans les cruelles mains
Du traître émerillon, ni des tendres humains ;
Où l'oiseau laisse au nid sa future famille,
Sans peur que le coucou la chagrine ou la pille.
Pendant que sur les fleurs moissonnant son repas,
Son petit estomac ne la réchauffe pas ;
Où sur la branche sèche, aux rayons de son zèle,
L'on entend les soupirs de l'amante fidèle.
Qui s'immolant au deuil de son défunt époux.
Dans le feu dévorant d'un généreux courroux.
Enseigne de l'amour les leçons merveilleuses
Et montre le chemin aux âmes malheureuses ,
Où l'automne, l'hiver et l'été, de tout temps.
Ont immortalisé l'agréable printemps,
Dont les parfums exquis, dig"ne excès de la flamme,
Par un charme secret savent enivrer l'âme ;
Où jadis le déluge, avec ses flots rampants.
Assisté d'Apollon, ne mit point de serpents;
Où Jupiter, monté sur son aigle cruelle.
Ne foudroya jamais de tête criminelle.
Mais où maintes Philis ont réduit aux abois
Mille obstinés amants à révérer leurs lois ;
Où Cupidon enfin sur le cœur d'une belle
Avant brisé sa flèche en taille une nouvelle ;
Dans ce nohie endroit, ilis-je, au bord d*un frais ruisseau,
Dont le cristal liciuide est divinement beau,
Reposant dans le sein de ces fleurs immortelles,
Kt rêvant aux rigueurs des beautés naturelles.
De l'ang-e incomparable où mon sein amoureux
Adresse jour et nuit ses respects et ses vœux.
Soupirant ma douleur loin du bruit et du monde
(0 Dieu ! que cette plaie en mon àme est profonde !)
Morphée en ses pavots dont il ferma mes yeux
Ayant su renfermer un sort pernicieux,
Me troubla les esprits et m^enchanta l'oreille.
De sorte qu'en dormant je crus ouïr ma merveille
Favoriser mes feux autant qu'elle me fuit
Et me tenir enfin cette douceur qui suit :
« De l'heure du berger jouis, ô cher Corneille ;
Paye à discrétion ton amour non pareille;
Je t'accorde à présent l'entière autorité
De soulag-er l'ardeur de ton cœur enchanté.
Je veux te faire voir qu'il est en ma puissance
D'ofl^rir un digne prix à ton obéissance;
Tant de devoirs rendus, tant de soumissions
Demandent hautement des satisfactions.
Il est juste, prends-en; je t'aime, je t'estime;
Faillir avecque toi n'est pas un si grand crime.
Et puis j'estime mieux ne pas tant raisonner
Qu'aux plaintes contre moi ton ân)e abandonner.
Pour un heureux succès redouble ton courage,
A t'en bien acquitter ton intérêt t'engage;
Oui, puisque ton bonheur te rangea sous mes lois,
En cet heureux moment prends ce que je te dois;
Viens cueillir à loisir les fruits de ta victoire,
Un injuste refus ternirait ma mémoire;
;)0 L (J:UVR£ OE P.-CUHNE1U.E BLESSEBOIS
Viens dian^er en douceur la rigueur de ton sbrt ;
Embrasse-moi, Corneille, eoabrast^e-moi bien fort;
Viens, car plus je t'attends et plus mon feu s'auginente ;
Viens te rendre, mon cher, aux bras de ton amante.
Sans craindre que jamais un lâche repentir
Me reproche un délice où j'ose consentir, »
Je me lève à ces mots, et dans la frénésie
Dont cette imAge vaine a mon âme saisie :
« Babet, quel est le dieu qui, soigneux de mes jours,
Vous conduit en ces lieux avouer mes amours?
Ah ! d'où vous vient, lui dis-je, un sentiment si Juste?
Mon destin désormais se peut nommer auguste.
Mon bonheur est au port, Babet, puisque mon cœur
Est de mille rivaux le fortuné vainqueur;
Larmes, chagrins, soupirs, cruelle jalousie.
Le plaisir à son tour assaisonne ma vie ! »
J'allais poursuivre, hélas ! quand mes pieds insolents,.
Ministres malheureux de mes désirs brûlants,
Trouvant dans leur chemin mon aimable inhumaine
Oui dormait sur des fleurs proche de Lisimène,
Je tombe, je l'éveille, et sa bouche et son corps
N'échappent qu'à grand'peine à mes hardis efforts,
« Effronté ! me dit-elle ; eh 1 d'où vient cette andace !
Quoi ! l'amour dans ton sein à la rag'c a fait place?
Ainsi, ton lâche cœur, traître aux nobles plaisirs,
Couvait secrètement de criminels désirs,
— Mais, cruelle, à mon tour, m'écriai-je à Toix haoîe^
Tu ne te devais pas repentir de ta faute;
Sera-ce donc, hélas ! par des tonirs insensés
Que mes pleurs et mes soins seront récompensés"?
Te penses-tu mo^quer de ma flamme irritée?
Par quel soudain malheur t'ai-je mécontentée,
LE RUT Oa LX PVUBXm ETEINTE Si
Que ton volage esprit ne me {H'ut plus souffrir?
Sont-ce là les douceurs que tu viens de m'offrlr? »
I lie allait ajouter quelque injure à ma peine,
Quand le hasard permit qu'à son tour Lisimène,
Dont le sommeil profond paraissait immortel,
Dressant à son bergfer dans son cœur un autel,
\-X secondant l'ardeur de son àme ravie,
Prolesta de l'aimer au delà de la vie.