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L'oeuvre de Rabelais; sources, invention et composition

Est-il encore besoin d'avertir, au début d'un ouvrage sur Rabelais, qu'on ne s'y occupera pas de 1' « énigme », philosopliique ou politique, que trop longtemps les commentateurs ont voulu découvrir dans son livre,. — et qui n'y est pas ? — Le Gargantua et le Pniitagnid ne sont point des paraboles. Ils ne contiennent ni un système de morale ou de philosophie, ni une satire sociale déguisée sous de laborieuses descriptions ou de trop subtiles allusions. Groyons-en Rabelais lui-même : ceux-là seuls y trouveront une philosophie absconse, qui découvriraient les « Sacrements de l'Evangile » dans les Métamorphoses d"Ovide ■.

S'il n'a pas un système de philosophie ésotérique, en revanche, on peut légitimement déduire de son œuvre un ensemble d'idées générales sur la vi€,.4p'^t la formu!fi sexait Je naluralisiueyau sens ordinaire du mot. Il est vrai que nulle part il n'a nettement défini cette philosophie et que nulle part il ne l'a présentée comme une règle de conduite pour les hommes. Il serait même aisé d'extraire de son œuvre des idées et des arguments contraires à sa philosophie naturaliste. On sait, par exemple, la place que

I. Cf. Gargantua. Prologue de l'auteur. Ed. Marty-La veaux, i, p. b. » Si le croiez : vous n'approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion, qui décrète icelles [allégories découvertes par les commentateurs dans l'Iliade et l'Odyssée] aussi peu avoir esté songées d'Homère, que d'Ovide en ses Métamorphoses les sacremens de l'evansile. »

AVANT-PROI'OS

tifiincnt dans son livre les « beuveries » et les « repaissailles » : l'éloge de Messer Gaster, pour qui tout le monde « labeure et est empesché ' » semble, le digne couronnement de cette apothéose de l'appétit. Pourtant, dans l'abbaye de Thélème, il y a force librairies et force galeries « aornées de pinctures ^ », un théâtre et un jeu de paume, mais Rabelais a omis d'y réserver un emplacement pour les cuisines et la salle à manger. — Ici, Rabelais nous dit que « gens libères, bien nez, bien iiistruictz, conversans en compaignies honnestes, ont par nature un instinct et aguillon, qui tousjours les poulse à faictz vertueux et retire de vice ' » ; ailleurs, Grandgousier, pour expliquer l'accès de fureur belliqueuse de Picrochole, expose que l'homme abandonné « au gouvernail de son franc arbitre et propre sens » ne peut « estre que meschant si par grâce divine n'est continuellement guidé i. » — Rabelais professe généralement la plus grande confiance dans les mouvements spontanés de la nature : et pourtant il ne tient aucun compte de l'instinct individuel, lorsqu'il remet aux parents le soin de choisir une femme pour leur fils et réprouve les mariages contractés sans leur aveu>.

Sans doute, ces contradictions peuvent s'expliquer. Il est flicile de découvrir les raisons qui, dans chacun des trois cas cités ci-dessus, ont modifié les idées ordinaires de Rabelais sur la vie. C'est pour faire contraste avec la grossièreté des « religions » contemporaines qu'il insiste sur le caractère libéral de la vie à Thélème, où les besoins inférieurs de la nature humaine ne figurent pas. Les propos du bonhomme Grandgousier sont dans le personnage du vieillard, qui parle le langage de la sagesse traditionnelle. Le plaidoyer qui revendique pour les parents le

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