Tiers Livre, 48, M. L. 11, p
AVANT-PROPOS Xr
choix de l'épouse destinée au fils, est inspiré par le besoin de dénoncer certains abus des « pastophores » de l'époque, auxquels le Concile de Trente allait se préoccuper de porter remède. Ainsi, voilà trois cas où la philosophie ordinaire de Rabelais a été modifiée par des raisons accidentelles : ici par l'indii^nation contre un abus réel, là par une nécessité de la fiction romanesque, là par un souci d'art.
Dès lors, pourquoi des préoccupations analogues n'auraientelles pas joué le même rôle dans les passages où l'on s'accorde à voir l'expression de la philosophie naturaliste de Rabelais ? La verve oratoire, le goût de la caricature, l'art n'a-t-il pas plus d'une fois exagéré et défiguré son véritable sentiment ? Sommes-nous fondés à donner à l'apothéose de Messer Gaster la valeur absolue que nous refusons à la description de la société idéale de Thélème? Dans lequel des deux épisodes faut-il voir le manifeste de la philosophie de Rabelais ? — Il 3' a là une série de problèmes, pour qui cherche dans le Gargantua et le Panlagrnel les confidences de l'auteur sur sa conception de la vie. C'est une énigme d'une autre sorte : dans quelle mesure la forme artistique a-t-eile altéré, sur certains points particuliers, la pensée vraie de Rabelais ? — Notre étude n'apportera pas une solution unique à ces problèmes divers : il n'j' a pas de clef pour cette énigme. On ne saurait imaginer une formule qui permît, dans une œuvre de fantaisie, de séparer du fond moral ou intellectuel l'enveloppe artistique, de dire avec certitude jusqu'où va la conviction d'un causeur développant un paradoxe. Il nous semble, toutefois, que notre enquête fera découvrir, dans l'expression de la pensée de Rabelais, de nouveaux éléments contingents, qui tiennent soit au temps, soit aux conditions du genre, soit au goût des contemporains, soit au développement de la fiction choisie.
Aussi bien, la solution de ces problèmes n'est pas l'objet de notre travail : c'est l'invention et la composition de l'œuvre de Rabelais, non sa philosophie que nous voulons étudier.