‹ L'œuvre de Rabelais; sources, invention et compositionChapitre 26 sur 216 · op. cil., M. L. IV, p · texte numérisé non relu

op. cil., M. L. IV, p

6. On peut se demander si Rabelais n'a pas utilisé des légendes populaires inconnues de l'auteur des Grandes Croiiiques. L'existence d'une légende de Gargantua antérieure aux Grandes Chroniques est incertaine.

On trouve ce nom pour la première fois dans un document du xve siècle, le registre des comptes du receveur de l'évéque de Limoges à Saint-Léonard, pour 1470, appliqué comme sobriquet à un domestique ou valet de ferme. (Cf. Antoine Tlmmas. Gargantua an Limousin avant Ralelais. Rev. Et Rab., tome IV, p. 216.) Sur l'origine du nom, c'est une question de linguistique que de décider en quelle province et à quelle date on désigna pour la première fois du nom de Gargantua, dont la x,\cmt garg exprime la voracité, un géant populaire d'un appétit démesuré. Cf. Origine du mot Gargantua, par D' Alharel, et Une nicnlion inconnue du nom de Garguentuas par Pierre Champion, àinsRev. El Rab., tome IV.) Mais on ne découvre aucun trait individuel dans les plus anciennes mentions de Gargantua, qui permette de dire que ce géant eut une légende propre. A tout prendre, le récit des Grandes Chroniques luimême offre peu de caractères particuliers ; il consiste surtout en niangeailles et en prouesses, communes à tous les géants. Le rédacteur a fait de Gargantua un vassal d'Artus, mais l'idée de ce vasselage lui a été suggérée par une tradition qui mettait la force du géant au service des chevaliers, qui avait donné Fracasse à Balde et Morgant à Roland.

7. Sur les rapports des Géants de Rabelais avec ceux de l'épopée italienne, cf. P. Toldo, Varie ilaliana nelV opéra di Erancesco Rabelais. Arcliiv fur das Studium der neueren Sprachen und Litteraturen, tome C, Brunswick, 1898.

l6 L'a:L\KE DE KAlilXAIS ET LA LITTÉRATURE RO.MANESaUE

Dans le pocme de Puici, le Géant, Morgan, est représenté comme une force bienfaisante. Depuis que vaincu par lloland, il s'est fait baptiser, il met son orgueil à prouver sa fidélité au Paladin. Il est le champion de la foi et la terreur des Infidèles. En outre, il amuse par sa naïveté et son ingénuité ; il y a en lui un peu de cette bonliomie qui sera un des traits les plus frappants du géant Rabelaisien.

De même Fracasse, dans les Macaronàs, est un bon géant. Il n'abuse pas de sa force. Son appétit seul est dangereux pour ses amis : il est capable d'affimier un pays. Il lui faut un veau entier pour son déjeuner. Il est vrai qu'il a quarante brasses de hauteur et qu'un mouton entrerait dans sa bouche. Au reste, féal et docile serviteur du héros Balde, il lui prête toujours le secours de sa force. C'est lui qui dirige le gouvernail de cette prodigieuse baleine, vaste comme une île, sur laquelle Balde et ses amis se trouvent embarqués. Il la maîtrise et lui brise la mâchoire.

Ainsi le Géant a deux traits communs dans ces ouvrages : physiquement, il est doué d'une force et d'un appétit énormes ; moralement, il se révèle parfois comme débonnaire et enclin à la bonhomie.

Il est aisé maintenant de mesurer l'invention de Rabelais à l'enrichissement du caractère et à la transformation du rôle de son Géant. Car il n'y a véritablement dans ses quatre livres qu'un type de Géant, dont Grandgousier, Gargantua et Pantagruel sont trois exemplaires à peine distincts. Les seules différences qu'ils présentent, moralement, dérivent de la diversité de l'âge et des rapports naturels entre parents et entants.

1° Or, le Géant de Rabelais a hérité de ses ancêtres. Fracasse, Morgant, le Gargantua des Chroniques, avec la force prodigieuse, une prodigieuse voracité. Mais cette insatiabilité est moins dans l'appétit que dans la soiL Pantagruel est par sa naissance et Yétymologie de son nom, nous dit maître Alcofribas, le roi des beuveurs et le dominateur des altérés. Il l'est surtout par le nom que Rabelais lui a donné. Ce nom, Rabelais l'empruntait à un inystcrc où certain diable, nonnué Penthagruel, avait pour fonction d'entretenir la soif des buveurs ". Il a considérablement

I. Cf. Petit de JuUcvilU', Les MyiUres, tome II, p. 329. Le mysUie Je 5' Louis en trois joiinn'es.. Le nom de l'entluit;rucl se rencontre encore dans

LŒU\'RE DE RABELAIS ET LA LITTERATURE ROMANESaUE I7

influé sur la conception du Géant. Jamais au cours du récit, dans le Pantagruel, Rabelais n'oubliera de mentionner cette altération contagieuse, qui gagne quiconque approche du Géant. Pantagruel se venge de l'écolier Limousin en l'altérant jusqu'à la « mort Roland » '. A Orléans, il fait « pousser » le vin et altère le monde '. A Paris, après avoir tranché le différend Baisecul- Humevesne, il ne demande pour récompense à la cour que quelques muids de vin '. Le grandissime clerc Thaumaste se préparant à argumenter contre lui est en proie aune soif inextinguible et, l'argumentation finie, il n'y eut « celui qui ne but vingt-cinq ou trente muids » -t. Bref, engendrer la soif est, dans le Pantagruel, la vertu propre du Géant, auquel Rabelais a imposé le nom du petit diable du Mystère Saint Louis.

Dans le Gargantua, le Géant est lui-même fréquemment assoiffé, toujours prêt à fliire honneur à la « purée septembrale ». Il se distingue par là du Gargantua des Chronicques qui buvait du cidre > et à qui la saveur du vin n'est révélée pour la première fois qu'à la fin du récit, dans les Chroniques du grant roy Gargantua^- Sous l'influence du Genius Loci, Rabelais, Tourangeau, prête à son héros un goût particulier pour le produit du sol natal. Gargantua est le patron des amateurs du « piot », qui boivent trais et « du meilleur ». Tout jeune encore, sous la direction de maître Thubal Holopherne, « à boire n'avait point fin ny canon. Car ildisait que les métes et bornes de boire estaient quand, la personne beuvant, le liège de ses pantoufles enflait en haut d'un demy pied' ». Les effets néfastes de la discipline sorbonique corrigés, il a une diète pour boire ^ à la difierence de Frère Jean.

deux soties, où il désigne une extinction de voix et une démangeaison à la gorge. Cf. Petit de JulleviUe, Kcperioiie Je l'ancieit Tliàilie Fniiiçciis, p. 230. Le Roi des Sots et le Verger d'honneur,

Page 1